Comment un dinosaure de 100 millions d'années a été découvert au Niger

    • Author, Mamadou Faye
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 12 min

Une équipe de chercheurs travaillant dans le désert du Sahara, au Niger, a annoncé la découverte de fossiles appartenant à une nouvelle espèce du célèbre dinosaure Spinosaurus, un gigantesque prédateur ayant vécu il y a environ 100 millions d'années, durant le Crétacé.

Cette découverte, réalisée par une équipe d'une vingtaine de chercheurs dirigée par le Dr Paul Sereno, de l'université de Chicago, est particulièrement remarquable : elle constituerait l'une des premières preuves solides d'une nouvelle espèce de Spinosaurus depuis plus d'un siècle.

Sous les dunes brûlantes du Sahara nigérien, les scientifiques ont ainsi mis au jour les restes d'un nouveau représentant de ce redoutable dinosaure, considéré comme l'un des plus grands prédateurs du Crétacé.

L'expédition dirigée par le paléontologue Dr Paul Sereno, professeur de biologie et d'anatomie des organismes à l'université de Chicago, relance le débat sur l'évolution des dinosaures africains et révèle un Sahara autrefois luxuriant.

Au milieu de nulle part

Perdus dans l'immensité du Sahara, épuisés par des jours de recherches sous un soleil implacable, encerclés par les dunes et avalés par la poussière, le Dr Paul Sereno et son équipe ne savaient pas encore qu'ils s'approchaient d'une découverte majeure.

En 2019, les chercheurs retournent au Niger, déterminés à retrouver un site repéré lors d'une précédente expédition.

C'est alors qu'une rencontre inattendue bouleverse leur mission.

"Un homme est entré dans notre campement. Il ressemblait à une statue de marbre touareg. Il portait une épée dans le dos et était assis près d'une petite Honda. Il parlait plusieurs langues. Il nous a dit qu'il pouvait nous emmener quelque part, plus loin", raconte le paléontologue.

Sans véritable certitude, l'équipe décide de lui faire confiance. Pendant un jour et demi, ils traversent le désert presque en ligne droite, jusqu'à frôler la panne sèche. Au terme de cette traversée risquée, le guide les conduit vers un site stupéfiant : un gisement de fossiles au cœur du Sahara.

"Il ne nous restait qu'une demi-heure avant de devoir faire demi-tour pour survivre", se souvient le chercheur. Les scientifiques travaillent alors dans l'urgence, multipliant les allers-retours pour enregistrer les coordonnées GPS et récupérer quelques fragments d'ossements.

De retour au laboratoire, la surprise est totale : les os appartiennent aux mâchoires d'un Spinosaurus, un gigantesque dinosaure carnivore ayant vécu il y a environ 100 millions d'années.

La découverte a été faite dans ce que Sereno décrit comme le véritable centre du Sahara, une région parmi les plus inhospitalières de la planète.

"Si l'on lançait une fléchette au milieu du désert, elle tomberait probablement au Niger. C'est vraiment le milieu de nulle part", explique-t-il.

Si le scientifique s'est aventuré dans cette zone presque inaccessible, c'est à cause d'une obsession née bien des années plus tôt. En parcourant une monographie scientifique française de plus de 600 pages, une simple phrase attire son attention : un géologue y mentionnait avoir découvert "une dent en forme de poignard ressemblant à celle d'un Carcharodontosaurus".

Aucun dessin. Aucune photo. La dent elle-même avait disparu. Mais cette description suffisait à nourrir son intuition.

"Cette phrase m'obsédait. J'ai essayé d'y aller plusieurs fois, mais c'était impossible", confie-t-il.

Il faudra attendre 2019 pour que les conditions permettent enfin l'expédition. Escortée et guidée à travers une mer de dunes, l'équipe rejoint une petite oasis - dernier point habité avant un territoire sans routes ni repères.

Face à l'immensité du désert, les questions affluent : le site existait-il encore ? Était-il englouti sous le sable ? Ou n'y avait-il jamais eu qu'une seule dent ?

Malgré les incertitudes, la décision est prise : tenter l'exploration.

"C'est ainsi que l'on revient bredouille… ou que l'on fait de grandes découvertes. Il y a toujours une part de chance. Et cette fois-ci, elle a joué un rôle déterminant", conclut le chercheur.

Découverte d'une nouvelle espèce

Puis le monde s'est arrêté. La pandémie de Covid‑19 contraint l'équipe du Dr Paul Sereno à un congé forcé qui durera deux longues années, suspendant brutalement une exploration prometteuse au cœur du Sahara.

« Finalement, le moment est venu lorsque nous avons réussi à réunir les ressources nécessaires », raconte le paléontologue. À la tête d'une équipe rajeunie et déterminée, il relance alors l'expédition avec un objectif clair : retourner dans ce désert hostile et collecter un maximum de fossiles.

À peine le camp installé, la découverte survient presque immédiatement. « Moins d'une heure après notre arrivée, quelqu'un est arrivé en courant vers moi en criant : "Il faut absolument que tu voies ça ! Le museau sort de terre… c'est notre crâne !" », se souvient‑il.

L'excitation monte. Une à deux heures plus tard, un autre chercheur repère un os affleurant à la surface du sable. « Il m'a demandé ce que cela pouvait être. C'était la crête du dinosaure. À cet instant précis, nous étions stupéfaits. Nous savions que nous avions affaire à une nouvelle espèce », confie le Dr Sereno. Pour les paléontologues, le crâne constitue souvent la signature la plus distinctive d'un dinosaure — et celui‑ci ne ressemblait à aucun autre.

« Personne n'avait jamais vu un blason pareil », affirme‑t‑il. Ironie du sort : un fragment de cette structure figurait déjà parmi les premières pièces collectées, mais sa forme inhabituelle avait empêché son identification.

La découverte prend alors une dimension résolument moderne. À l'ère de la paléontologie numérique, les jeunes chercheurs photographient minutieusement chaque fragment. « En quelques secondes, ils prennent des centaines d'images, transférées sur un ordinateur portable alimenté par des panneaux solaires », explique le scientifique. Au milieu du désert, l'équipe se rassemble autour de l'écran pendant qu'un chercheur assemble virtuellement les os.

C'est là, au cœur du Sahara, que la révélation s'impose : une nouvelle espèce vient d'être mise au jour.

Le crâne reconstitué dépasse toutes les attentes : plus bas et plus allongé que celui de Spinosaurus aegyptiacus, l'espèce de référence découverte en Égypte il y a plus d'un siècle, il présente une silhouette évoquant celle d'un alligator — mais avec des caractéristiques inédites. « Nous avons combiné de nouveaux fragments avec d'anciens dessins d'os aujourd'hui disparus. Le résultat est tout simplement exceptionnel », conclut le Dr Sereno.

Voyage dans le passé du Sahara

Plus long, surmonté d'une spectaculaire crête en forme de cimeterre, ce nouveau dinosaure découvert dans le désert nigérien pourrait bien bouleverser les connaissances établies sur les grands prédateurs du Crétacé.

« Il n'existe rien de comparable chez aucun autre dinosaure carnivore », affirme le Dr Paul Sereno. Chez un individu adulte, la crête atteignait près de 60 centimètres de hauteur. Recouverte d'une gaine dont les rainures restent visibles sur l'os fossilisé, elle constituait probablement un élément visuel majeur destiné à impressionner rivaux et congénères. « Nous avons rapporté les ossements, les avons scannés et reconstitués. C'est une histoire véritablement remarquable. Ces fossiles datent d'environ 95 millions d'années, exactement là où nous nous trouvions », précise le chercheur.

Mais la surprise ne s'arrête pas à un seul spécimen. Le site révèle un véritable écosystème figé dans le temps. « Nous ne sommes pas sur une côte, mais au cœur des terres. Et pourtant, à cinquante mètres seulement, nous avons trouvé un sauropode, puis un autre, ainsi qu'un poisson géant et plusieurs prédateurs. La faune était extraordinairement riche », explique‑t‑il.

En moins d'un mètre de sédiments reposait ainsi un monde disparu, concentré sur quelques dizaines de mètres — une découverte presque miraculeuse pour les paléontologues.

Loin des récits de science‑fiction, le scientifique tente alors de reconstituer mentalement le paysage du Sahara d'il y a 95 millions d'années. « Imaginez une rivière traversant une zone boisée. Nous ne sommes pas dans un environnement marin. Le Spinosaurus vivait à l'intérieur des terres », insiste‑t‑il. Une observation essentielle, car aucun grand prédateur marin comparable aux orques ne peut survivre loin des océans.

Selon lui, l'animal ressemblait davantage à un énorme héron qu'à un chasseur aquatique. Long d'environ douze mètres, il guettait ses proies à l'affût, capturant poissons et animaux imprudents s'approchant du rivage. « C'était un prédateur embusqué, capable d'attaquer aussi bien dans l'eau que sur la terre ferme », explique le Dr Sereno.

Contrairement à certaines hypothèses anciennes, le dinosaure n'était pas un excellent nageur. « Il ne plongeait pas, tout comme un héron. Il rôdait le long des rivières, se nourrissant principalement de poissons », affirme‑t‑il. Des analyses isotopiques et des études dentaires récentes confirment aujourd'hui ce régime.

La clé de cette adaptation réside dans sa dentition unique. En reconstituant le crâne, les chercheurs ont observé un détail inédit : les dents inférieures dépassaient les dents supérieures, formant une véritable cage interne destinée à retenir des proies glissantes. « C'est un mécanisme que l'on retrouve chez les spécialistes de la pêche, comme le gavial ou certains crocodiles », explique le paléontologue. « Seul le Spinosaurus possède ce type de dentition parmi les dinosaures. C'est une découverte majeure. »

Cette trouvaille nigérienne révèle également une histoire évolutive différente de celle observée en Amérique du Nord. Les chercheurs établissent désormais des liens avec des espèces apparentées, notamment le Baryonyx, dont un spécimen est conservé en Angleterre et qui compte parmi les premiers représentants du groupe des spinosauridés.

Au Niger, le Dr Sereno affirme avoir identifié des formes plus anciennes, surnommées « Superminis », découvertes dans des couches géologiques antérieures. Ces ancêtres dominaient déjà la région, bien qu'ils fussent moins spécialisés dans la chasse aquatique. « Ils possédaient déjà un museau adapté à la pêche, mais le Spinosaurus représente une étape évolutive majeure », souligne‑t‑il.

Pour le chercheur, cette découverte n'est qu'un début. « Il s'agit de la première d'une longue série de révélations sur ce monde perdu que nous commençons à peine à explorer », annonce‑t‑il.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Pour le Dr Paul Sereno, la découverte dépasse largement celle d'un simple fossile. Elle raconte une aventure scientifique hors norme – et ouvre une nouvelle page de l'histoire des dinosaures.

Attiré depuis des décennies par les mystères du Sahara, le paléontologue quitte l'Angleterre avec son équipe à bord de vieux Land Rover, en direction de l'un des environnements les plus hostiles de la planète. Une expédition qui mènera à l'une des découvertes majeures de la paléontologie moderne.

« Comme on le voit sur les images de terrain, j'ai un faible pour les Land Rover. J'en entretiens certains depuis trente ans. Ce sont des dinosaures eux-mêmes, des fossiles roulants », plaisante-t‑il. « Rien d'automatique, presque aucune technologie moderne… mais ils nous ont conduits jusqu'au cœur du Sahara et nous ont ramenés sans faillir. »

Depuis Southampton, dans le sud de l'Angleterre, point de départ historique de ses missions, le chercheur rejoint finalement le désert nigérien — un territoire qu'il considère comme une frontière scientifique encore largement inexplorée.

« Très tôt dans ma carrière, j'ai compris une chose : le Sahara est le dernier continent dont l'histoire des dinosaures reste à écrire », explique‑t‑il. Une conviction née il y a plus de trente ans et qui continue de guider chacune de ses expéditions. « Tant que je le pourrai, j'y retournerai. »

Les chiffres donnent la mesure de l'exploit : au fil des missions, l'équipe a extrait et transporté près de 55 tonnes de fossiles depuis le cœur du désert. Une opération logistique exceptionnelle dans une région dépourvue d'infrastructures.

Mais pour Sereno, l'essentiel est ailleurs. « Il reste encore énormément à découvrir. Nous sommes à l'aube d'une compréhension totalement nouvelle des dinosaures africains », affirme‑t‑il avec enthousiasme.

Car le Sahara, aujourd'hui synonyme d'aridité extrême, fut autrefois un monde luxuriant peuplé d'espèces encore inconnues. Et le Spinosaurus n'en serait qu'un premier aperçu.

« Nous allons révéler les dinosaures de ce dernier continent, et certains seront vraiment étranges », annonce le scientifique. « Le Spinosaurus en est déjà la preuve. »

Qui est Paul Sereno ?

Figure majeure de la paléontologie moderne, Paul Sereno consacre sa carrière à explorer les régions les plus reculées du globe pour reconstituer l'histoire perdue des dinosaures — avec une fascination particulière pour le Sahara africain.

Né à Aurora, dans l'Illinois, aux États‑Unis, le 11 octobre 1957, et élevé à Naperville, dans la banlieue de Chicago, il suit un parcours atypique mêlant art et sciences, étudiant simultanément la biologie et les arts à la Northern Illinois University. Il poursuit ensuite une formation doctorale entre l'Université Columbia et le prestigieux American Museum of Natural History de New York, où il affine sa spécialisation en évolution des vertébrés.

En 1987, il rejoint la faculté de l'Université de Chicago, où il enseigne la paléontologie et l'évolution. Convaincu que la science doit être accessible à tous, il cofonde également Project Exploration, une organisation dédiée à la vulgarisation scientifique et à l'accès des jeunes issus de milieux urbains aux carrières scientifiques.

Sa réputation internationale naît à la fin des années 1980, lors d'expéditions dans les contreforts des Andes argentines. Son équipe y découvre certains des plus anciens dinosaures connus, dont Eoraptor, un petit prédateur vieux d'environ 230 millions d'années, considéré comme l'un des premiers dinosaures ayant foulé la Terre.

Au début des années 1990, Sereno tourne son regard vers le Sahara, qu'il considère comme l'une des dernières grandes frontières de la paléontologie. Ses expéditions africaines révèlent un véritable « monde perdu », avec plus de 100 tonnes de fossiles exhumés et une série d'espèces inédites : le long‑cou herbivore Nigersaurus, les carnivores Afrovenator et Rugops, ou encore le spectaculaire Suchomimus, un prédateur piscivore aux griffes impressionnantes.

Ses recherches ne s'arrêtent pas aux dinosaures. Son équipe met également au jour le gigantesque crocodile préhistorique Sarcosuchus, surnommé SuperCroc, long de 12 mètres, ainsi que Kaprosuchus, un crocodile terrestre aux dents proéminentes, et le premier ptérosaure africain connu, doté d'une envergure de 4,5 mètres.

Au début des années 2000, Sereno participe également à la découverte en Inde du premier crâne complet du dinosaure carnivore Rajasaurus, élargissant encore la compréhension de l'évolution des grands prédateurs préhistoriques.

De retour au Sahara, ses recherches prennent une dimension archéologique avec la mise au jour d'un site exceptionnel contenant des centaines de sépultures humaines et des milliers d'artefacts, témoignant d'anciennes civilisations ayant vécu dans un Sahara autrefois verdoyant.

Auteur prolifique, collaborateur de magazines scientifiques majeurs comme National Geographic et Natural History, Paul Sereno a reçu de nombreuses distinctions internationales récompensant ses contributions scientifiques et pédagogiques, parmi lesquelles le prix de Professeur de l'année du Chicago Tribune (1993), le Walker Prize du Museum of Science de Boston (1997), la médaille d'excellence de l'Université Columbia (1999) et le Prix présidentiel américain pour l'excellence en mentorat scientifique (2009).

Explorateur, enseignant et vulgarisateur, Sereno incarne aujourd'hui une génération de scientifiques pour qui la découverte ne se limite pas aux laboratoires : elle commence souvent là où les cartes s'arrêtent.

*Cet article a été rédigé sur la base d'éléments tirés d'une interview effectuée par BBC News.