Béhanzin, le roi que l'histoire refuse d'effacer

    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC News Afrique
    • Reporting from, Dakar
  • Temps de lecture: 10 min

Sa vie a inspiré bien de réalisateurs cinématographiques qui ont surtout mis en exergue l'armée de femmes de ce royaume, qui était devenue redoutable, les « Agodjié » ou Amazones. Dans « Black Panther » ou encore « The woman king », on peut voir la puissance d'attaque de ces femmes et leur méthode de combat.

Ces films ne sont pas seulement des légendes racontées, mais une histoire vécue en Afrique par dans les siècles passés par des Africains et des Européens, notamment Français qui se sont heurtés à un moment donné à la résistance du roi Béhanzin, le souverain de Dahomey (1889-1906).

« Béhanzin a laissé la marque d'un roi résistant, d'un roi qui a refusé la domination étrangère, d'un roi qui a sacrifié sa vie pour sa patrie, pour son pays, pour son trône », confie à BBC News Afrique, Romuald Michozounou, professeur d'histoire nationale au Département d'histoire de l'Université d'Abomey-Calavi au Bénin.

Le 10 décembre dernier, le Bénin a célébré le 119e anniversaire de la disparition de Béhanzin. Celui-là même qui a marqué son histoire par son courage, sa résistance face à l'invasion coloniale et son amour pour son peuple, les Daxôméens ou Dahoméens.

Le roi Béhanzin est considéré aujourd'hui non seulement au Bénin, mais dans toute l'Afrique comme un symbole de la résistance africaine et continue d'inspirer la mémoire, l'art et des projets de patrimoine à Dahomey, actuel Bénin et sur tout le continent.

Souverain du Dahomey, un puissant royaume de l'Afrique de l'Ouest, Béhanzin qui était monté sur le trône en 1889, n'a pas hésité à dire non aux Français à l'époque. Il était l'un des rares rois de l'Afrique précoloniale, qui n'avaient pas peur des impérialistes venus du « monde civilisé », comme on dit.

Aujourd'hui, que reste-t-il du souvenir de cet icône, symbole de la dignité royale et de l'attachement indéfectible de la culture africaine ? Que peut-on dire de son héritage et qu'en fait-on ?

Refus de soumission à une civilisation étrangère

Dahomey était un puissant royaume dont la capitale Abomey était crainte des voisins. Après la mort du roi Glèlè, son fils, le prince Kondo, monte sur le trône en 1889 et prend le nom de Béhanzin, dans la langue Fon du Bénin « Gbèhin azi bô ayidjlè » (le Roi du requin).

Selon les « Archives nationales de la République populaire du Bénin » de juillet 1976, c'était un roi protecteur, jaloux de son peuple, qui défendait le royaume contre les envahisseurs, surtout les Européens. Il a essentiellement combattu les Français qui voulaient annexer son territoire.

« Notre désir est que vous ayez la bonté de nous envoyer un officier de votre maison pour s'occuper des questions de contentieux. Quant à Cotonou, mon père ne l'a jamais signé et nous ne le signerons jamais. Cela nous est impossible, car si nous le faisons, ce sera un grand préjudice pour nous, et le tonnerre écrasera tous ceux qui oseront s'établir sur ce territoire », aurait écrit le roi Béhanzin au président de la République française le 30 avril 1890 selon ces archives.

« Le roi Béhanzin est arrivé au trône dans le dernier quart du XIXe siècle, dans un contexte déjà difficile où l'impérialisme européen avait déjà décidé d'aller à la conquête de l'Afrique. Donc, il arrive au pouvoir pratiquement le 1er janvier 1890, à la mort de son père Glèlè. Et déjà, la France imposait au Dahomey de lui céder le port de Cotonou, ce que le Dahomey refusait déjà sous son père. Quand Béhanzin arrive au trône, il doit régler ce problème », explique le Professeur Romuald Michozounou.

A Victor Ballot, le représentant de la France qui était basé à Porto-Novo, le roi avait envoyé un avertissement lorsque les menaces de son pays contre le royaume devenaient plus persistantes : « Je désire savoir combien de villages français indépendants ont été détruits par moi, roi du Dahomey. Restez calme, ainsi avec votre commerce à Porto-Novo, de cette façon nous resterons toujours en paix comme par le passé. Si vous voulez la guerre, je suis prêt. Je n'y mettrai pas fin, même si elle dure cent ans ou tue 20 000 hommes ».

Les Français voulait le port de Cotonou, l'actuelle capitale du Bénin, pour en faire une porte de pénétration de l'intérieur du pays. La proposition d'achat du territoire ne passait pas devant le roi. Cela est contraire aux traditions, comme il l'avait noté dans sa lettre.

Face aux troupes françaises, Béhanzin, avec les héroïques Agodjié (Amazones), remporte la première bataille en 1890 et signe un traité de paix avec les Français. Mais, la bataille a repris l'année suivante et a été meurtrière pour les deux camps.

Vers la fin de 1892, les Français ont anéanti Dahomey, Béhanzin a mis le feu au palais et s'est rendu le 25 janvier 1894 dans l'espoir, note les « Archives nationales de la République populaire du Bénin » de rencontrer le roi de France. Dahomey fut placé sous protectorat français.

Mort en exil

Selon l'universitaire béninois, la France se préparait déjà pour aller à l'assaut du Dahomey et continuer vers le fleuve Niger. Donc, Béhanzin arrive au pouvoir et n'a même pas le temps de construire son palais, il n'a même pas le temps d'asseoir son trône.

« Dès la fin du 1er trimestre de son pouvoir, il doit commencer les hostilités avec les troupes françaises et résister pendant près de 4 ans. C'est un règne qui s'est passé complètement dans la guerre coloniale, avec les différentes phases de la résistance que ce roi menait pour empêcher la France de conquérir le territoire de ses aïeux, le Dahomey ».

Le 30 mars 1894, le roi déchu est déporté à Fort-de-France en Martinique. Dans un mémoire écrit par le fils de Béhanzin qui avait accompagné son père en exil et qu'on trouvait dans ces archives, son père explique qu'il s'est rendu à l'invitation du général Dodds qui avait conduit les troupes françaises parce qu'il voulait aller en France.

« Béhanzin n'a pas hésité, malgré la défaite, à demander au général Dodds de lui permettre d'aller négocier les conditions de la paix avec le président français parce qu'il estimait que Dodds était un chef militaire et que lui, en tant que roi du Dahomey, ne pouvait pas négocier les conditions de paix avec lui. C'est là où Dodds, au lieu de l'aider à rencontrer le président Sadi Carnot, l'a plutôt déporté en Martinique », ajoute Prof Michozounou.

Béhanzin n'a jamais rencontré le président de la France. Sa vie en exil était marquée par la retenue, l'éloignement, avec seul réconfort son fils qui brillait dans les études.

En 1906, Béhanzin fut transféré en Algérie où il mourut à Blida le 10 décembre de la même année. Ce n'est qu'en 1928 que sa dépouille fut ramenée à Dahomey avec des cérémonies funéraires grandioses. Il était devenu le martyr de la colonisation.

Héros national

Béhanzin demeure une figure importante de la mémoire béninoise contemporaine. Il est considéré et vénéré à juste titre comme un héros national de la résistance anticoloniale. Au Bénin, trône sa statue à la place Goho d'Abomey à l'entrée de Cotonou, où avait eu lieu sa dernière rencontre avec le général Dodds en 1890.

C'est une fierté nationale dont la résistance se trouve au cœur même de l'identité des Béninois. Il est considéré comme le « Jésus national ». L'enseignant d'histoire à l'Université d'Abomey-Calavi souligne que Béhanzin a résisté, a refusé la domination jusqu'au bout. « Il est l'image d'un roi résistant ».

Pendant la période révolutionnaire au Bénin dans les années 1970, le président Mathieu Kérékou avait désigné et érigé Béhanzin en héros national.

Ensuite, le nom de Béhanzin a été donné au premier établissement secondaire de la période coloniale, qui était dans la capitale du Dahomey de l'époque, qu'on appelait Porto-Novo, et qui s'appelait Lycée Victor Ballot.

« A l'indépendance, les pères de l'indépendance ont décidé de changer le nom de ce Lycée Victor Ballot en Lycée Béhanzin, nom que l'établissement garde jusqu'à ce jour. Et c'est ce Lycée Béhanzin qui a formé les premiers cadres nationaux de la République du Dahomey, devenus aujourd'hui République du Bénin », témoigne l'historien.

Un héritage culturel béninois fortement influencé par Béhanzin

Le Bénin doit son développement culturel au royaume de Dahomey. Le royaume existe toujours sous forme de chefferie intégrée à la République du Bénin. Les rois des chefferies, selon la Constitution béninoise de 1990, sont une autorité morale, gardiens des traditions et sont beaucoup consultés par les politiques, surtout lors des consultations électorales.

Si aujourd'hui le Bénin, pays qui ne dispose presque pas de ressources minières, réussit progressivement à s'imposer dans le concert des nations, c'est grâce à ses richesses culturelles influencées par ce royaume et l'histoire de ce roi, Béhanzin. Dans les projets culturels au Bénin, un accent est toujours mis sur ce roi « qui fait la fierté du Bénin », selon l'universitaire.

Aujourd'hui, dans le nouveau musée qui est appelé le musée des rois et des Amazones du Dahomey, Béhanzin occupe une place importante dans l'arène des douze rois ayant dirigé ce royaume. On continuera toujours à parler de lui comme le résistant, celui qui a tout fait pour tenter de sauver le pays de ses ancêtres, bien que les forces techniques étaient inégales.

« Et on parlera de lui dans ce musée comme on parlera des autres, mais il fait partie des figures qui ont poussé le gouvernement béninois à appeler ce musée, le musée des rois et des Amazones du Dahomey. Donc, dans ce musée, dans la galerie des rois, la place consacrée au roi Béhanzin a des particularités que les autres n'ont pas ».

Outre ce musée, l'ancien palais de Béhanzin dont il n'a pas fini la construction à cause des guerres qu'il avait menées contre les Français, sera rénové comme les autres palais de Glèlè, Guézo et autres rois.

Après avoir vaincu Béhanzin, le Colonel Dodds avait saisi le trône et d'autres objets royaux qui sont ensuite expédiés en France. Ces œuvres pillées à Dahomey furent d'abord conservées au Musée de l'Homme, puis au Musée de Quai-Branly Jacques Chirac.

En tout, 26 œuvres ont été transportées en France. Mais le Bénin s'est battu pour que la France procède à leur restitution. C'est seulement en 2021 qu'elles ont été restituées au pays qui les expose dans le musée Béhanzin à Cotonou.

Aujourd'hui, des centaines de milliers de touristes et d'afro-descendants se bousculent aux portillons de la République du Bénin (anciennement République de Dahomey) pour vivre cette histoire, revisiter les traces de ce roi, se ressourcer et toucher du doigt les objets personnels de ce « grand roi » d'Afrique à travers ces œuvres.

Une source d'inspiration pour les générations

Selon le professeur d'histoire de l'Université d'Abomey-Calavi, l'histoire de Dahomey et le règne de Béhanzin sont enseignés au Bénin dès l'école primaire et continue en secondaire jusqu'à l'université. « Et cela doit toujours être ainsi ».

La jeune génération, poursuit-il, doit prendre exemple sur ce roi qui ne s'est pas découragé, mais a compris très tôt qu'il faut se battre pour tenter de sauver ce qui peut l'être. Il n'a pas hésité à sacrifier sa vie pour son peuple, sa patrie.

« Dans le sens du sacrifice, la volonté de réussir, la volonté de se donner le moyen de réussir, les jeunes d'aujourd'hui doivent tirer cet enseignement du règne et de la vie de ce roi qu'on appelle le roi Béhanzin ».

Pour le Prof. Michozounou, c'est un roi dont les pays africains peuvent s'inspirer, notamment avoir cette volonté d'aller au bout du désir de sauver les pays sur tous les plans et redonner au continent sa fierté.