Persécutés, torturés et tués en raison de la couleur de leur peau : Six afro-allemands ou africains victimes des Nazis

Des soldats exhibent un drapeau nazi capturé

Crédit photo, Getty Images

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 12 min

Lorsque les Nazis arrivent au pouvoir en 1933, plusieurs milliers de Noirs vivaient en Allemagne.

Estimée à environ 20 000 personnes au maximum, selon les périodes et les critères retenus, cette minorité comprend des ''Afro-Allemands nés en Allemagne, des enfants de soldats coloniaux français en Rhénanie après 1918, des marins, artistes, étudiants ou travailleurs venus d'Afrique, des Caraïbes ou des États-Unis. Considérés comme des personnes inférieures, ils sont harcelés, persécutés voire tués par le nouveau régime. Certains sont emprisonnés, stérilisés de force. D'autres sont transférés dans les camps de concentration. S'ils ont la chance d'échapper à ce sort, ils doivent se contenter de petits boulots car les lois nazies limitent leur insertion économique et sociale.

Dans cet article, nous vous racontons le cas de 6 personnalités afro-allemandes ou africaines victimes des atrocités des Nazis, afin de mettre un nom et un visage sur ces milliers de noirs victimes de la barbarie nazie.

1- Hilarius Gilges (1909–1933)

S'il fallait mettre un visage à la barbarie nazie contre les afro-allemands et personnes noires, ce serait celui de Hilarius Gilges.

Né à Düsseldorf le 04 mars 1909, d'un père africain qui travaillait dans un bateau et d'une mère allemande ouvrière textile de profession, Hilarius Gilges qui a pris le nom de son beau-père était un ouvrier, acteur et militant communiste avant sa mort.

En tant que métisse, Gilges doit faire face aux insultes et autres discriminations en raison de la couleur de sa peau. Tout jeune, il s'engage dans le Kommunistischer Jugendverband Deutschland (KJVD), l'organisation de la jeunesse du Parti communiste allemand,

Militant antifasciste affirmé, il participait à des groupes de théâtre ouvrier et à l'organisation de manifestations contre le nazisme.

En 1931, lors d'une manifestation massive à Marz-Gedenfeier, Gilges fut entraîné dans une bagarre avec des agitateurs d'extrême droite et arrêté par des policiers sympathisants nazis et condamné à un an de prison.

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Libéré un an après en 1932, il reprend ses activités politiques en parcourant la région du Bas-Rhin pour avertir les habitants des villes des dangers du nazisme.

Le 20 juin 1933, quelques mois après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Gilges est interpellé et emmené de force par des agents de la Gestapo et de la Schutzstaffel (SS) alors qu'il se trouvait chez lui avec sa famille.

Le lendemain, « Lari », comme ses camarades communistes le surnommaient affectueusement a été retrouvé mort sous le pont d'Oberkassel qui traverse le Rhin.

Gilges a reçu 37 coups de couteau, les bras disloqués et abattu d'une balle dans la tête.

Son assassinat fait de lui, l'une des premières victimes noires connues du régime nazi et un symbole de l'antifascisme noir en Allemagne. Personne n'a été poursuivie pour son assassinat.

Après la guerre, Gilges fut reconnu comme un patriote allemand, et des monuments commémoratifs dédiés au jeune martyr furent érigés dans la ville de Düsseldorf.

Il a laissé derrière lui une femme et deux enfants. Sa fille Franziska déclara dans un témoignage ces propos « Mon père a été arrêté sous mes yeux. Douze grands officiers SS l'ont traîné hors de la maison. La fois suivante où je l'ai vu, c'était ici [sur le Rhin à Düsseldorf], flottant sous le pont. Il avait été poignardé 37 fois et avait reçu une balle dans la tête », selon socialistworker.co.uk.

2- Theodor Wonja Michael (1925–2019)

Son père est un camerounais, sa mère allemande, Theodor Wonja Michael est né à Berlin en janvier 1925. Il était le plus jeune d'une famille de quatre enfants. Son père Theophilus Wonja Michael, est un migrant camerounais, sa mère Martha, une allemande originaire de Posen (Poznań).

En raison de sa couleur de peau, il est exclu de l'école et de nombreuses professions à cause des lois racistes de l'Allemagne nazie.

Finalement il se joindra à son père avec tous ses enfants à la Völkerschau (exposition ethnologique) de Mohamed ben Ahmed, qui était principalement engagée par des cirques itinérants allemands tels que Holzmüller et Jakob Busch.

Tout jeune, Theodor Wonja a voulu intégrer innocemment l'organisation de la jeunesse hitlérienne Deutsches Jungvolk (Jeunesse allemande). Mais cette adhésion lui a été refusé pour des raisons évidente liées à la couleur de sa peau.

C'est pour cette même raison que sa candidature pour un apprentissage d'artisan lui a été refusé également.

Au printemps 1940, il trouva un emploi de groom dans le célèbre hôtel « Excelsior » de Berlin.

Sa situation personnelle s'aggrava considérablement lorsqu'il a voulu se soumettre à la visite médicale pour effectuer le service militaire en 1943.

La Wehrmacht le rejeta comme étant « inapte au service militaire. Et il est envoyé par la suite dans un camp de travail ''camp Adlergeste ll pour travailleurs étrangers '' à Berlin-Adlershof.

Dans ce camp, il doit travailler jusqu'à douze heures par jour à assembler des pièces métalliques à l'aide de vis avec les autres travailleurs jusqu'à la libération du camp par l'Armée rouge en avril 1945.

La chute du régime nazi fait basculer son destin du bon côté. Il reprend ses études, se voit inviter à Paris.

Il travaillera même comme expert sur les questions africaines pour plusieurs revues économiques avant de devenir rédacteur en chef du tout nouveau « Afrika-Bulletin » à Cologne.

À la fin de l'année 1971, Theodor Michael a travaillé à la Bundesnachrichtendienst (Service fédéral de renseignement allemand), comme spécialiste de l'Afrique avec le grade de conseiller.

En 2018, Theodor Michael a reçu la Croix fédérale du mérite allemande (Bundesverdienstkreuz) pour son engagement social en tant que témoin contemporain de l'histoire. Un an plus tard, en octobre 2019, il est décédé à Cologne.

3- Hans-Jürgen Massaquoi (1926–2013)

Hans-Jürgen Massaquoi, Lukas Hansen (ou Luka Kumi, 2e à partir de la gauche), Veronica Ferres, Thando Walbaum (à droite) – l'auteur et les acteurs du téléfilm en deux parties diffusé sur ZDF « Neger, Neger, Schornsteinfeger »

Crédit photo, (Photo : BNF/ullstein bild via Getty Images)

Légende image, Hans-Jürgen Massaquoi, (à gauche, chapeau noir) Lukas Hansen (ou Luka Kumi, 2e à partir de la gauche), Veronica Ferres, Thando Walbaum (à droite)

Hans-Jürgen Massaquoi est le fils d'un homme d'affaire libérien Al-Hadjj Massaquoi et d'une infirmière allemande Bertha Baetz. Né le 19 janvier 1926 à Hambourg, il grandit à Hambourg sous le Troisième Reich. Hans-Jürgen et a passé les premières années de sa vie avec la famille de son grand-père paternel, Momolu Massaquoi, consul général du Libéria en Allemagne.

Comme beaucoup de jeunes à l'époque, il est très tôt fasciné par la Hitlerjugend (Jeunesse hitlérienne) du parti nazi fondée en 1926 et active jusqu'en 1945.

Mais lorsqu'on appartient à une ''race inférieure'', on ne peut pas avoir de destin chez les nazis. Il en est exclu de la jeunesse hitlérienne et doit renoncer à ses études supérieures en raison de la couleur de sa peau. Il a donc suivi une formation d'apprenti machiniste. Malgré cette marginalisation constante, il échappe à la déportation.

Après la Seconde Guerre mondiale, Massaquoi gagna sa vie en tant que saxophoniste dans différents night-clubs alliés à Hambourg, jusqu'à ce qu'il se rende au Liberia en 1948 pour retrouver son père. En 1950, Massaquoi arriva aux États-Unis avec un visa étudiant.

Au pays de l'Oncle Sam, il deviendra journaliste et fera une carrière remarquée au magazine Ebony, où il occupa des fonctions éditoriales de premier plan, notamment comme senior editor et responsable du bureau européen.

En 1999, Massaquoi publie son autobiographie intitulée Destined to Witness (Destiné à témoigner), dans laquelle il décrit son enfance dans l'Allemagne nazie. Le livre est adapté au cinéma en 2006 par la télévision allemande. Hans-Jürgen Massaquoi décède à Jacksonville, en Floride, le jour de son 87e an le 19 janvier 2013.

4- Fasia Jansen (1929–1997)

Fasia Jansen est la fille d'un diplomate libérien Momulu Massaquoi. Elle porte le nom de sa mère allemande.

Crédit photo, Fasia Jansen Stiftung

Légende image, Fasia Jansen avait une passion pour la musique

Fasia Jansen est née le 6 juin 1929 à Hambourg. Sa mère Elli Jansen, âgée seulement de18 ans, travaillait comme nounou dans la maison de l'ancien consul général du Liberia, Momulu Massaquoi, qui était le père biologique de Fasia.

Fasia Jansen est donc la tante de Hans-Jürgen Massaquoi.

Depuis sa naissance, Fasia Jansen est confrontée au rejet au sein même de sa famille en raison de sa peau foncée.

Son beau-père, l'a blessée même à la tête avec un tisonnier alors qu'elle avait un an et l'a mise à la porte avec Elli sa mère qui a du trouver ailleurs une chambre où elle pouvait vivre avec Fasia.

En 1935, Elli épousa le communiste Albert Bracklow, qui devint le père social de Fasia et qui, face aux hostilités racistes, encouragea et protégea toujours l'enfant.

Mais les insultes racistes « quotidiennes » ne s'arrêtaient pas là.

Pour Fasia, en tant que « non-aryenne », la situation sous le régime nazi et après le début de la Seconde Guerre mondiale est devenue de plus en plus intenable.

Probablement en 1940, à l'âge de 11 ans, elle fut convoquée avec sa mère au service de santé publique, où on lui fit une injection dont le contenu est inconnu.

Quelques jours plus tard, elle eut de la fièvre et des problèmes cardiaques. Depuis lors, Fasia a souffert toute sa vie d'une grave maladie cardiaque chronique, qui a fini par l'emporter.

Toute jeune, elle aimait la musique et la danse et rêvait de devenir une danseuse professionnelle, comme son idole Josephine Baker.

Très douée, elle fut admise en 1941 comme élève à l'école de danse Sauer. Mais dès 1943, Fasia dut quitter l'école « pour des raisons raciales » par crainte pour son professeur d'avoir des ennuis avec le régime d'Hitler pour avoir enseigné à une enfant noire la danse. Son rêve d'une carrière dans la danse venait d'être brisé

Dans son quartier, Rothenburgsort, se trouvait le camp de concentration de Neuengamme, où des femmes juives, des prisonnières de guerre russes et françaises étaient contraintes de travailler sous la surveillance des SS.

Dans ce camp annexe du camp de concentration, Fasia fut affectée à la cuisine. Elle devait y préparer et distribuer la soupe aux détenus.

Une expérience traumatisante, car Fasia devait quotidiennement assister au désespoir des prisonniers et des travailleurs forcés déportés, ainsi qu'à la brutalité des sbires SS.

A la chute du régime nazi elle deviendra militante politique membre du mouvement pacifiste d'après-guerre en Allemagne de l'Ouest.

En 1945, elle chantait pour les survivants de l'Holocauste dans un hôpital de Hambourg ; deux ans plus tard, en 1947, elle rejoignait une chorale qui interprétait dans la rue des chants critiques sur le plan social et politique.

En 1991, Jansen a reçu la Croix du mérite sur ruban de la République fédérale d'Allemagne pour son implication dans le mouvement pacifiste allemand de 1960 à 1980. Fasia Jansen est décédée en 1997 à l'âge de soixante-huit ans.

Momulu Massaquoi est devenu consul général du Libéria à Hambourg en 1922, devenant ainsi le premier représentant d'un État africain indépendant en Europe.

Crédit photo, Fasia Jansen Stiftung

Légende image, Momulu Massaquoi, le père de Fasia Jansen est devenu consul général du Libéria à Hambourg en 1922, devenant ainsi le premier représentant d'un État africain indépendant en Europe.

5- Marie Nejar (1930-2025)

Née à Mülheim an der Ruhr (Hambourg) en 1930, Marie Neja est la fille de Cécile Nejar, une musicienne et Albert Yessow, un marin ghanéen travaillant à bord d'un navire.

Ayant grandi sous le III Reich, elle subit très tôt le racisme d'État et l'exclusion imposés par l'idéologie nazie. Enfant, elle est contrainte de participer à des productions culturelles et cinématographiques à caractère colonial, notamment le film Münchhausen (1943), utilisé par le régime comme propagande Nazie.

Comme d'autres enfants noirs, elle est instrumentalisée pour incarner une altérité racialisée, sans bénéficier d'aucune protection.

Marie Nejar est également intégrée à la Deutsche Afrika-Schau, un spectacle colonial itinérant toléré par le régime uniquement à des fins de propagande.

Elle échappe de peu aux politiques de stérilisation forcée visant les enfants dits « métis ».

A ses dix ans, Marie a été invitée à rejoindre le Bund Deutscher Mädel (Ligue des jeunes filles allemandes) en 1940.

Enthousiasmée à l'idée de chanter et de faire de la gymnastique avec ses camarades, elle s'est rendue à la réunion de recrutement, son invitation en main.

Mais elle a été sèchement rejetée parce que sa ''mère avait couché avec un n*****''.

''Ce fut la plus grande humiliation de ma vie jusqu'à ce moment-là'', écrit-elle dans son autobiographie.

Les Lois du Nuremberg adoptées par les Nazis lui déchoient de sa nationalité allemande. Après la guerre, grâce aux papiers martiniquais de son grand-père et à sa persévérance, Marie a pu obtenir la nationalité française et le droit de résidence permanente en Allemagne.

Marie Nejar est décédée le 11 mai 2025 à l'âge de 95 ans.

6- Dominique Mendy (1909-2003)

Dominique Amigo Mendy est né à Ziguinchor au sud du Sénégal le 4 août 1909. Engagé comme volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il revient au Sénégal à la fin de la Grande guerre en 1918 avant de s'engager dans la marine marchande à Dakar en 1929 en tant que mécanicien.

Au moment de l'éclatement de la seconde guerre mondiale, il se porte volontaire alors que le navire dans lequel il travaillait se trouvait vers Madagascar.

Après la capitulation de la France, il rejoint la résistance à l'appel du Général De Gaulle du 18 juin 1940 et opère dans le réseau Bordeaux-Loupiac.

Au sein de la résistance, Dominique travaillera comme officier de renseignement pour le maquis; trouver des cachettes, de la nourriture et de l'argent pour les parachutistes britanniques à Bordeaux et transporter des armes entre la Grande-Bretagne et la France.

Il échappe de peu à l'arrestation par les nazis à Oradou-sur-Glane où il livrait une cargaison d'armes quelques mois avant le massacre resté célèbre par les nazis de la population de ce village le 10 juin 1944.

Dénoncé par un résistant arrêté, il sera interpelé le 21 avril 1944 par la Gestapo. Torturé à plusieurs reprises, il refuse cependant de livrer les noms de ses camarades et de divulguer des informations malgré des simulations d'exécution par les nazis de nombreuses fois.

Transféré à Compiègne, en France, il est déporté en Allemagne dans un wagon à bestiaux avec d'autres Africains français, dont un de ses compatriotes du nom de Sidi Camera.

Au camp de concentration, un Kapo ( gardien de camp) né au Cameroun à qui il fait croire qu'il n'était pas un résistant, mais qu'il avait été arrêté par les Français et emmené de force le prend sous son aile.

Il travaille comme domestique pour le Kapo et d'autres officiers nazis ; laver les vitres, nettoyer le bureau et recevait parfois de la nourriture, qu'il partageait avec son compatriote et d'autres prisonniers français jusqu'à la libération du camp le 7 avril 1945.

Pris en charge par la Croix-Rouge danoise, celui que les officiers nazis appelaient « Bimbo » est transféré à Copenhague, avant de retourner en France.

Il reviendra au Sénégal où il a exercé comme photographe personnel de Léopold Senghor jusqu'en 1980.

Dominique Mendy a reçu la Médaille de la Résistance, la Croix de Guerre et le titre de Chevalier de la Légion d'honneur en France le 4 novembre 1982.