La ''Honte noire'' ou le ''déshonneur racial" : l'histoire ignorée des Nazis et les Noirs

Après la Grande guerre (14-18) perdue par l'Allemagne, des tirailleurs sénégalais ont été déployés en Rhénanie où leur présence a alimenté le racisme des Nazis.

Crédit photo, Charles Chusseau-Flaviens/Paul Thompson/Archive Photos/Getty Images

Légende image, Trois soldats africains appartenant à une unité du bataillon des fusiliers sénégalais de l'infanterie coloniale de l'armée française présentent les armes avec leurs fusils Lebel modèle 1886/93 et leurs baïonnettes.
    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 10 min

Plus de 80 ans après la libération du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz, le devoir de commémoration de l'holocauste est toujours vivant. Témoignages, ouvrages, films documentaires sont constamment produits pour montrer ce que l'homme était capable de faire en pire.

Mais dans ce grand livre d'histoire que l'on raconte chaque année, un chapitre entier est souvent passé aux oubliettes, voire ignoré. Il s'agit des atrocités et crimes commis par les Nazis envers les Noirs qu'ils soient soldats faits prisonniers allemands ou d'afro-allemands.

Depuis quelques années, des travaux d'historiens ont révélé que les Noirs ont fait l'objet de massacres et d'atrocités inhumaines de la part des Nazis.

BBC News Afrique a consulté pour vous ce chapitre avec l'éclairage d'un historien.

Fidel-Amoussou Moderan, doctorant en histoire à la Ruhr-Universität Bochum (Allemagne). Il étudie le rôle de l'Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale, la violence coloniale et les politiques de mémoire dans les contextes africains et diasporiques.

Crédit photo, Miriam Yosef

Légende image, Fidel-Amoussou Moderan

Fidel Amoussou-Moderan est doctorant en histoire à la Ruhr-Universität Bochum (Allemagne). Il étudie le rôle de l'Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale, la violence coloniale et les politiques de mémoire dans les contextes africains et diasporiques.

Cofondateur de l'initiative Decolonize Dortmund, il milite pour une culture décoloniale en NRW (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) et, avec son Kollektiv Afrik NrW, il archive l'histoire diasporique des noires de la région.

Parallèlement, il travaille comme archiviste-chercheur et commissaire pour divers musées et institutions culturelles en Rhénanie du Nord Westphalie.

Les Nazis et les Noirs : Une histoire ignorée

Joint par BBC News Afrique, il revient sur les atrocités commises par le régime nazi à l'égard des Noirs vivant en Allemagne ou faits prisonniers durant la seconde guerre mondiale.

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''Le régime nazi a ciblé les Noirs pour des raisons profondément idéologiques, raciales et coloniales'' déclare d'emblée Fidel-Amoussou Moderan.

Selon l'historien franco-togolais-béninois, le nazisme reposait sur une vision hiérarchisée du monde héritée du racisme scientifique du XIXᵉ siècle et de l'expérience coloniale allemande.

Dans cette vision, ''les personnes noires étaient perçues comme une menace biologique, morale et politique pour la Volksgemeinschaft, la ''communauté du peuple'' (Allemand) et donc les Noirs incarnaient l'opposé de l'idéal aryen (l'idée de la race pure)'' a-t-il ajouté.

''La présence noire'' en Allemagne, rappelait une humiliation majeure pour les Nazis poursuit Fidel-Amoussou citant ''la présence de soldats africains de l'armée française en Rhénanie, après la Première Guerre mondiale vécue comme une humiliation par les Nazis''.

Cette période connue sous le terme de ''Honte noire'' ou ''déshonneur racial'', ''a nourri un racisme populaire que le nazisme a ensuite radicalisé'', estime l'universitaire, reprenant des travaux de deux historiens Johann Chapoutot (français) et Sandra Maß (allemande).

Les mariages mixte entre Noirs et Allemandes étaient interdites par les Lois de Nuremberg adoptées par le régime nazi.

Crédit photo, (Photo by ullstein bild/ullstein bild via Getty Images)

Légende image, Les mariages mixte entre Noirs et Allemandes étaient interdites par les Lois de Nuremberg adoptées par le régime nazi.

Qui étaient ces Noirs persécutés ou massacrés par les Nazis ?

Sous le régime nazi, ''la minorité noire estimée à environ 20 000 personnes au maximum, selon les périodes et les critères retenus , était numériquement faible mais socialement très diverse'' déclare Fidel-Amoussou Moderan.

Elle comprend des ''Afro-Allemands nés en Allemagne, des enfants de soldats coloniaux français en Rhénanie après 1918, des marins, artistes, étudiants ou travailleurs venus d'Afrique, des Caraïbes ou des États-Unis durant la République de Weimar, ainsi que des militants panafricanistes, communistes ou anticoloniaux comme George Padmore, Josef Bille ou Tiemoko Garan Kouyaté'' explique-t-il.

Cette communauté afro-allemande était vulnérable à cause du racisme dont elle faisait l'objet et sa situation s'est considérablement détériorée à l'arrivée des Nazis au pouvoir en 1933.

''Le cas de Mandenga Diek, originaire de Douala (Cameroun) arrivé à Hambourg en 1891, montre la vulnérabilité de ces familles'' rappelle-t-il.

''Installé à Dantzig avec son épouse allemande et leurs enfants, il subit un racisme quotidien aggravé après 1933. Sa fille Doris échappe de peu à une stérilisation forcée visant les enfants dits ''métis'' explique l'historien.

Durant le Troisième Reich, le sort des Noirs dépendait fortement de leur visibilité et surtout de leur engagement politique.

''Les Noirs communistes, syndicalistes et antifascistes furent parmi les plus durement réprimés'' dit-il citant les travaux de Fatia Pindra et Frank Sparing.

''En somme, cette minorité occupait une position profondément précaire sous le nazisme : ni exterminée systématiquement, ni protégée, mais exposée à un racisme d'État quotidien, à une violence structurelle et à une exclusion radicale'' explique le chercheur en histoire.

A en croire l'historien, le racisme vécu par la minorité noire en Allemagne, remonterait bien avant 1933, mais à ''partir des années 1870 quand l'Allemagne impériale a participé à la construction d'un imaginaire racial profondément déshumanisant pour les Noirs''.

''Le marchand d'animaux et trafiquant d'êtres humains Carl Hagenbeck a professionnalisé les mises en scène dites ''ethnologiques'', plus connues sous le nom de "zoos humains".

''Ces spectacles ont circulé dans de nombreuses villes allemandes, comme Cologne, Düsseldorf, Essen ou Dortmund, et ont contribué à normaliser une vision déshumanisante des Africains'' a-t-il indiqué.

Des femmes prisonnières entassées dans un baraquement

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Le génocide des Juifs, la Shoa par les Nazis est abondamment documenté.

Persécutions, stérilisation, massacres, ce que les Nazis ont infligé aux Noirs

Les multiples persécutions dont les Noirs ont fait l'objet dans l'Allemagne nazie sont mieux connues aujourd'hui grâce aux travaux d'historiens.

''Les Noirs furent exclus de l'éducation, de nombreux métiers et de la vie culturelle, placés sous surveillance policière et exposés à des violences quotidiennes'' rappelle Fidel-Amoussou Moderan.

''Une politique eugéniste ciblée entraîna des stérilisations forcées, notamment contre les enfants noirs de Rhénanie, afin d'empêcher toute descendance'' poursuit l'historien.

Quant aux soldats noirs faits prisonniers par l'armée allemande, notamment ceux issus des troupes coloniales françaises (Tirailleurs Sénégalais) et britanniques, la violence à leur égard ''fut encore plus extrême''.

''Contrairement aux prisonniers blancs, beaucoup furent exécutés sommairement, séparés, privés de protection juridique et soumis à des violences systématiques'' dit-il.

Des Tirailleurs Sénégalais

Crédit photo, Photo by Roger Viollet via Getty Images

Légende image, Des soldats coloniaux africains plus connus sous le nom de Tirailleurs sénégalais ont fait l'objet de massacre et d'exécution extra-judiciaire par les Allemands.

''Les lois de Nuremberg" et les Noirs

Dès l'arrivée des Nazis au pouvoir, la vie des Noirs en Allemagne se détériore surtout après l'adoption en septembre 1935 des ''lois de Nuremberg'' qui constituent le socle juridique du racisme de l'État nazi.

''Les Lois de Nuremberg comprennent principalement la Loi sur la citoyenneté du Reich, qui excluait de la citoyenneté allemande toutes les personnes considérées comme ''non aryennes'', et la Loi pour la protection du sang et de l'honneur allemand, qui interdisait les mariages et relations sexuelles entre ''Aryens'' et personnes jugées racialement inférieures'' rappelle Fidel-Amoussou Moderan.

''Bien que ces lois aient été formulées en premier lieu contre les Juifs, leur logique raciale s'est également appliquée aux personnes noires, même si celles-ci n'étaient pas toujours mentionnées explicitement dans les textes'' fait-il remarquer.

Du coup, cela s'est traduit par une ''exclusion de fait de la citoyenneté pleine, la perte de droits civiques, une surveillance policière accrue et une grande vulnérabilité des Noirs face à l'arbitraire administratif''.

Les conséquences c'est ''l'interdiction de se marier avec des Allemands considérés comme « aryens », la remise en cause ou la dissolution de mariages existants, la stigmatisation publique, l'exclusion de certaines professions, de l'éducation et d'une protection juridique''.

''Le régime nazi a également mis en œuvre des politiques eugénistes ciblées, notamment des campagnes de stérilisation forcée'' contre les Noirs et métis.

''Comme l'ont montré les travaux de Tina Campt et Robbie Aitken, ces mesures ont particulièrement touché les enfants afro-allemands issus de l'occupation française de la Rhénanie, souvent appelés les Rheinlandkinder'', au nom de la prétendue ''protection de la race'' dit Fidel-Amoussou.

En somme, les Noirs n'ont pas été ciblés de manière marginale ou accidentelle, mais parce qu'ils ''occupaient une place centrale dans l'imaginaire racial nazi. Leur persécution révèle que le projet hitlérien était un projet de domination raciale globale, où racisme colonial, antisémitisme et violence d'État formaient un même système'' souligne le chercheur en histoire.

''Entre 1500 et 3000 soldats africains massacrés'' et ''54 lieux de massacres identifiés''

Patricia Miralles dans la nécropole nationale du Sénégalais Tata à Chasselay
Des soldats armés de fusils participent à la cérémonie de réouverture de la nécropole nationale du Sénégalais Tata à Chasselay, en France, le 28 mars 2025.

Crédit photo, Photo de Romain Doucelin/NurPhoto via Getty Images

Légende image, Des tombes de Tirailleurs sénégalais massacrés par les Allemands à Chasselay (France).

Il n'existe aujourd'hui aucune estimation chiffrée fiable et consensuelle du nombre total de victimes noires de la violence nazie, ni du nombre précis de personnes noires mortes dans les camps de concentration.

Les historiens s'accordent cependant sur plusieurs points : les sources sont fragmentaires, les catégories raciales nazies n'enregistraient pas systématiquement les personnes noires, et une grande partie des violences et des morts ont eu lieu en dehors des camps – à travers des assassinats locaux, des exécutions sommaires de prisonniers de guerre, le travail forcé ou des décès non enregistrés explique Fidel-Amoussou Moderan.

''Une partie de ces personnes a été emprisonnée ou internée dans des camps sous des catégories telles que « asociaux », « criminels » ou « politiquement dangereux », des désignations qui masquaient en réalité une persécution raciale''.

Les recherches entreprises en Allemagne avec l'aide des archives médicales et administratives ont cependant permis d'établir ''qu'environ 600 à 700 Allemands d'origine africaine ont été stérilisés de force en 1937'' souligne le chercheur qui s'appuie sur des travaux d'historiens allemands.

Quant aux soldats noirs faits prisonniers par la Wehrmacht en 1940, la situation est un peu mieux documentée, mais reste elle aussi incomplète dit-il.

''Parmi les 1,5 million de soldats français faits prisonniers, on comptait environ 15 000 soldats africains, ainsi que 456 Antillais, que les Allemands ne reconnaissaient pas comme Français'' explique l'historien.

Selon les estimations de l'historien allemand Raffael Scheck, entre 1 500 et 3 000 soldats africains ont été assassinés. Des massacres de masse ont été commis lors de la capture ou peu après, en particulier en France.

''Les estimations évoquent plusieurs milliers de morts, sans chiffre définitif, car de nombreuses exécutions n'ont pas été consignées et ont longtemps été minimisées, voire passées sous silence, dans les archives militaires allemandes et françaises'' a-t-il ajouté.

Les historiens ont identifié près de 54 lieux de massacres, dont Clamecy où 43 soldats africains furent exécutés le 18 juin 1940 et Chasselay parmi les plus connus.

''Les recherches actuelles montrent clairement que le nombre exact de victimes noires du nazisme demeure inconnu en raison de l'effacement archivistique, de la racialisation administrative et du long silence mémoriel qui ont entouré ces violences'' a-t-il estimé.

'Un lien structurel, idéologique et personnel entre le colonialisme allemand et le nazisme''

Selon Fidel-Amoussou Moderan, les recherches historiques contemporaines établissent clairement un lien structurel, idéologique et personnel entre le colonialisme allemand et le nazisme quand bien même il ne s'agit pas d'une continuité automatique ou mécanique.

''Ce lien entre le nazisme et le colonialisme s'observe à plusieurs niveaux : dans les pratiques de violence, dans la production de savoirs raciaux et dans les trajectoires d'acteurs clés'' dit-il.

''Dès la période coloniale allemande, entre 1884 et 1918, notamment en Afrique du Sud-Ouest allemande — l'actuelle Namibie — l'Empire allemand met en œuvre des politiques d'extermination, d'internement et de travail forcé'' envers les ''Ovahereros et des Namas entre 1904 et 1908''.

''Ce génocide s'accompagne de camps de concentration, de famines organisées, de déportations et d'expérimentations pseudo-scientifiques sur les corps africains'' poursuit Fidel-Amoussou Moderan .

L'historien estime que ces violences ne sont pas marginales : ''elles sont pensées, justifiées et documentées par l'administration coloniale et par des scientifiques allemands''.

''L'anthropologue et eugéniste Eugen Fischer joue ici un rôle central. En Namibie, il mène des recherches sur les populations dites « métisses », élaborant des théories sur la hiérarchie raciale et la prétendue dégénérescence liée au métissage. Ces idées seront ensuite réinvesties au cœur de l'idéologie raciale nazie''.

''Sous le Troisième Reich, Fischer devient directeur de l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie et d'eugénisme et forme directement des figures majeures du racisme nazi, dont Josef Mengele'' dit-il avant de souligner ''qu'il y a donc une continuité des savoirs raciaux, même si les contextes colonial et européen diffèrent''.

Par ailleurs, les notions de pureté du sang, de menace du métissage, de classification raciale et de biopolitique coercitive — stérilisation, exclusion, contrôle des corps — sont élaborées bien avant 1933, puis importées et radicalisées en Europe sous le nazisme fait remarquer Fidel-Amoussou Moderan qui cite ''les travaux de Sandra Maß, Tina Campt, Fatima El-Tayeb ou Clarence Lusane,'' des universitaires (allemande et américains) qui soutiennent que le ''colonialisme allemand a servi de laboratoire de la pensée raciale moderne''.

''Le nazisme ne surgit pas en rupture totale avec le passé : il s'inscrit dans une histoire globale de la suprématie blanche, dont l'Afrique colonisée fut un terrain d'expérimentation'' a-t-il conclu.