Frantz Fanon : que faut-il retenir de son héritage ?

Crédit photo, Site de la Fondation Frantz Fanon
Cet entretien a été réalisé par Amadou Barry de BBC News Afrique Radio à Dakar, puis mis en ligne par Mamadou Faye.
Né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique) et mort le 6 décembre 1961 à Bethesda dans un hôpital militaire de Washington aux États-Unis, l'écrivain martiniquais Frantz Fanon, figure de proue de la lutte anticolonialiste, aurait eu 100 ans en 2025. Dakar accueille du 17 au 20 décembre un colloque international pour lui rendre hommage. BBC News Afrique Radio s'est entretenu avec Mamadou Diallo, doctorant à l'université Columbia de New York, et membre du comité d'organisation du colloque.

Crédit photo, Avec l'autorisation de Mamadou Diallo
Frantz Fanon aurait eu 100 ans cette année. Pourquoi est-il important de marquer ce centenaire ici à Dakar ?
Mamadou Diallo - Pour plusieurs raisons. Mais à Dakar en particulier, il est très pertinent, en tant que praticien et penseur d'un humanisme radical. Parce qu'une révolution démocratique pour un Sénégal souverain, juste et prospère se déroule chez nous depuis le milieu des années 2010. Une révolution démocratique qui a produit les victoires électorales du Pastef et la célèbre interpellation de Frantz Fanon, selon laquelle chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission, la remplir ou la trahir. Nous pensons qu'elle résonne particulièrement auprès des jeunesses africaines de l'heure ou de celle Sénégalaise notamment, dont le courage a rendu possible la dernière alternance démocratique au Sénégal. Mais la dernière alternance n'est que, pour reprendre une distinction qui a été introduite par le professeur Abdoulaye Bathily, la première alternative. Beaucoup d'entre nous, dans le comité d'organisation local, n'hésitons pas à dire qu'une figure comme Ousmane Sonko a été centrale, non seulement pour faire percevoir à la jeunesse sa mission, mais aussi pour la sortir de l'apathie et du pessimisme sur ses aptitudes à remplir cette mission. Et de ce point de vue, nous pensons que l'actualité sénégalaise a énormément d'écho avec ce que Fanon a pu proposer, ce à quoi il a pu nous appeler.
M. Diallo, quelles grandes idées ou conclusions sont-elles attendues de ce colloque qui se tient du 7 au 20 décembre à Dakar ?
Donc, au fond, ce colloque, nous voulons qu'au-delà de la commémoration de Frantz Fanon, au-delà d'exégèse, de relecture de son œuvre très importante, qu'il nous permette de lire la condition actuelle du continent africain et de notre région, en particulier l'Afrique de l'Ouest. À la lumière de ce que Fanon a pu dire de son époque à lui, des années 50 et des débuts des années 60. Donc, les jeunesses africaines, les peuples africains aujourd'hui se posent un certain nombre de questions dans un monde qui est en train d'entrer dans une période de transition. Et on a besoin de poser des questions fondamentales comme celles que Frantz Fanon a pu poser. Quel doit être le rôle de l'Afrique dans un monde qui se structure entre différents pôles antagonistes ? Et comment est-ce qu'il faut penser la souveraineté dans ces conditions, et surtout à quoi cette souveraineté doit servir ? Donc, pour Frantz Fanon, c'était très important et je pense que c'est un message qu'il est important de proclamer aujourd'hui sur le continent africain. La souveraineté, c'est un moyen et la finalité de cette souveraineté, c'est faire en sorte que partout, elle soit au service de la défense de la dignité humaine.
Racisme, aliénation, violence, domination, ces concepts développés par Fanon sont-ils, selon vous, toujours d'actualité ?
C'est une excellente question. Au fond, quand bien que beaucoup de temps est passé depuis la disparition à un très jeune âge de Frantz Fanon en 1961, il n'avait que 36 ans, on peut constater aujourd'hui qu'il y a le retour d'un racisme décomplexé. Et pour être encore plus précis, on devrait plutôt parler du retour d'un suprémacisme blanc décomplexé. Pour vous donner un exemple, le 14 décembre de cette année, une résolution de l'ONU pour l'institution d'une journée internationale contre le colonialisme a été assez largement boudée par plusieurs, par presque l'essentiel des grands pays européens, ainsi que les Etats-Unis et Israël, et la plupart donc des démocraties libérales, des libéraux américains se sont abstenus de voter cette résolution contre le colonialisme. Et puis il y a le fait que Fanon, à la suite de Aimé Césaire, avait assez précisément diagnostiqué cette question du racisme et du suprémacisme blanc.
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On voit sur les stades européens des joueurs africains qui se font siffler. Quelles approches ou bien quelles solutions face à cela ?
Oui, bon, je pense que c'est là où j'allais en venir. Fanon était aussi singulièrement intéressé à la guérison des premiers concernés, de ceux qui y étaient. Bon, peut-être pas les premiers concernés, parce que le raciste en soi est aussi concerné. Les blessures qui sont les objets de ce racisme, pour faire en sorte qu'ils guérissent de cette image du noir construit par le blanc et qui (…). Et donc il y a tout ce travail, je vous en avais parlé précédemment, de la désaliénation. Voyez-vous, nous ne sommes pas en Afrique sortie de l'image dévalorisante et de notre présent et de notre passé dont nous avons hérité des siècles de la colonisation. Et les régimes post coloniaux, n'ont pas fini de faire ce travail qui nous restitue notre pleine dignité humaine. Et donc cette question de la désaliénation, se passe aussi par la compréhension des mécanismes par lesquels cette idée de l'Afrique et cette idée de la personne d'ascendance africaine a été construite, peut permettre justement de faire des consciences par le travail de l'éducation, par le travail des praticiens de la culture et de l'art, de poursuivre ce travail de désaliénation et de réconciliation avec soi-même. Et je pense qu'on ne peut pas dire que de ce point de vue, il faut être résigné. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis le début du XXᵉ siècle de nos jours.
Monsieur Diallo, en quoi la pensée de Frantz Fanon éclaire-t-elle encore les réalités politiques, sociales et identitaires africaines aujourd'hui ?
Donc, comme je le disais précédemment, Frantz Fanon, au fond, intervient dans le contexte de l'après-guerre, de l'après Deuxième Guerre mondiale en Europe. Et donc c'est un moment durant lequel un ordre international qu'on peut caractériser très vite comme constitué par de grands empires européens étendus à travers le globe constitue l'Ordre mondial. Donc voilà : l'Europe et la France, la Grande-Bretagne et leurs empires coloniaux et puis les Etats-Unis qui émergent d'une part, et le Japon d'autre part. Dans ce contexte-là, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale qui a enregistré une participation importante des troupes venues des colonies, mais aussi une disqualification des idéologies raciales portées à leurs points les plus incandescents par le nazisme, le nouveau consensus et chez les colonisés et chez une partie des colonisateurs. C'est que le système tel qu'il était antérieurement ne peut plus, ne peut plus tenir. Et puis il y a aussi des luttes qui commencent à se réunir dans les territoires colonisés. Frantz Fanon intervient dans ce moment là où on sent bien que le monde bascule, qu'une nouvelle réalité va se mettre en place, et Frantz Fanon intervient avec d'autres pour commencer à imaginer la forme que doit prendre ce monde nouveau, et aussi l'usage que ces peuples émancipés vont faire de leur liberté recouvrée. Et donc aujourd'hui, nous vivons dans le monde qui a été pour parti préparé par Frantz Fanon, bien que sa vision n'a pas été, hélas, totalement accomplie sur le continent. Nous vivons une autre sortie d'un ordre international qui est celui qui s'est mis en place après la Deuxième Guerre mondiale, et en particulier celui qui a succédé l'effondrement de l'Union soviétique après les années 90 et l'hégémonie américaine. (…) quelle sera la place de l'Afrique dans ce monde-là ? Et Frantz Fanon nous aide justement à négocier ce tournant.
Après sa disparition, comment l'Afrique a-t-elle géré son héritage ?
Il y a quelque chose d'assez singulier aussi chez Frantz Fanon, contrairement à d'autres grandes figures intellectuelles dont il est un peu le descendant. Au fond, Frantz Fanon, c'est l'héritier des écrivains de la négritude, mais un héritier critique. Et donc, pour répondre plus précisément à votre question, Frantz Fanon, de son vivant même était une figure subversive, une figure dérangeante, une figure qui ne faisait pas dans les faux semblants, qui n'avait pas, qui ne donnait pas dans la langue de bois. Et donc c'était quelqu'un de clivant et qui tranchait. Donc, après sa disparition, il l'est demeuré. Donc c'est un penseur important du politique. Mais pour autant, la place qui lui reviendrait dans le monde académique ne lui a pas été donnée. Et encore une fois, c'est parce que c'est une figure dérangeante qui appelle à des ruptures profondes et à un courage particulier et une certaine intransigeance sur la dignité humaine. Donc, de ce fait, quand ça a été un peu relégué qu'Il n'a pas été promu tel qu'il aurait dû l'être. Et ce centenaire, c'est aussi une manière pour nous de réaffirmer l'importance de tendre l'oreille et d'écouter ce que Frantz Fanon avait à nous dire. Donc, aujourd'hui, pour les enjeux du futur et aussi comme manière de voir ce que l'ignorance de sa pensée a produit dans les décennies qui nous précèdent, on voit bien que certaines des recommandations qu'il avait, la radicalité à laquelle il a appelé aurait pu produire un sort bien meilleur pour les populations africaines.
Qu'en est-il de ses écrits on a en mémoire « Peau noire, Masques blancs » ou « Les damnés de la terre » qui sont ses œuvres les plus célèbres ? Diriez-vous aujourd'hui que ces œuvres-là continuent d'être lus ? Et puis comment transmettre sa pensée sans la figer dans le passé, bien sûr ?
Donc il y a différente réception de l'œuvre de Frantz Fanon. Il y a aussi différentes époques où différents textes sont ceux qui sont les plus étudiés. Dans les années 60, où il y a eu ces grands mouvements de protestation estudiantins un peu partout dans le monde, à Dakar, à Paris, aux Etats Unis, en Afrique centrale. Les damnés de la terre qui est justement son texte anti-impérialiste, directement politique et peut être le texte qui a le plus circulé, y compris en Amérique du Nord, parmi les Black Panthers. Donc Frantz Fanon a acquis à cette époque-là le statut de figure culte de la littérature engagée, anticoloniale. Et avec l'éclatement justement de cette vague des années 60-70 de contestation profonde. Le Frantz Fanon qui a été le culte aussi, c'est le Frantz Fanon qui s'occupe de la subjectivité des questions de la psyché et de la réparation de la psyché relativement au racisme. C'est le Frantz Fanon de Peau noire Masques blancs, qui a été très discutée dans le monde universitaire y compris, et en particulier, je connais un peu mieux en Amérique du Nord, parce qu'étrangement, Frantz Fanon, qui était francophone, a eu une présence vraiment anecdotique dans les programmes d'éducation en France et dans le monde francophone en général. Il a été pendant ces années-là, pris beaucoup plus au sérieux dans le monde anglo-saxon où différents auteurs l'ont travaillé, des gens comme Rumi, Baba, Spivak (…).
Dernière question, si vous deviez résumer l'héritage de Frantz Fanon en une seule phrase, 100 ans après, quelle serait-elle ?
Je dirais que l'héritage de Frantz Fanon. Ce qu'il faut en retenir, c'est que la dignité humaine est une chose qui ne se négocie pas et qu'il faut en avoir une très, très haute idée. Et que défendre la dignité humaine, cela n'a pas de prix et que cela n'est pas négociable. Voilà, c'est comme cela que je résumerai l'apport de Frantz Fanon, ce qu'il nous dit avec le plus de force.
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