Ces 5 lieux qui ont marqué l'histoire de l'esclavage en Afrique

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- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC News Afrique
Un passé douloureux, des lieux chargés de récits qui traversent le temps et l'espace, des peuples marqués à jamais par un système d'asservissement qui enlevait à l'homme, notamment l'homme noir, sa dignité; l'esclavage tient une grande part dans l'histoire du continent noir.
Selon l'Organisation des Nations Unies pour la science et l'éducation (UNESCO), entre 15 à 20 millions d'individus ont été arrachés à leur terre et déportés de force pendant la traite transatlantique qui a duré 400 ans. Parmi ce nombre, 10,5 millions étaient arrivés dans les Amériques et aux Caraïbes.
Ces déportations massives ont contribué à la désorganisation et à la perversion des structures sociales et politiques traditionnelles et à l'effondrement des royaumes, véritables piliers de la stabilité de l'Afrique, comme l'a si bien décrit Maryse Condé dans son roman « Segou » qui explore la traite des noirs et ses impacts en Afrique de l'Ouest.
Même après l'abolition de l'esclavage, commencé d'abord entre Africains pour leurs besoins locaux, puis avec les Arabes et les Européens, les séquelles restent sur le continent et continuent de marquer les peuples.
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Plusieurs lieux éparpillés sur le continent noir rappellent cette douloureuse histoire. Ils sont devenus des lieux de pèlerinage pour certains qui vont se ressourcer et s'imprégner des réalités de leur passé, des sites touristiques pour d'autres qui apprennent l'histoire de ces peuples noirs.
Ainsi, de l'Île de Gorée au Sénégal à Cape Coast ou El Mina au Ghana en passant par la Maison des esclaves à Agbodrafo au Togo, la route des esclaves à Ouidah au Bénin et l'Île de Janjanbureh en Gambie, des milliers se rendent dans ces endroits chaque année pour comprendre comment l'Afrique s'est laissée déposséder de ses bras valides pendant des siècles.
Dans cet article, nous allons revisiter ces lieux hautement significatifs pour le continent, ce qui s'y était passé et pourquoi il est important de sauvegarder ces patrimoines pour les générations futures
1. L'île de Gorée au Sénégal

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Au Sénégal, la Maison des esclaves est située sur l'Île de Gorée au large de Dakar, la capitale du pays. C'est un lieu chargé d'émotions.
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C'est l'un des lieux de mémoire les plus puissants et symboliques de l'histoire de la traite négrière transatlantique, construit au XVIIIe siècle sur l'île, la première maison des esclaves ayant été construite à Gorée en 1536 par les Portugais, premiers Européens à fouler l'île 1444.
Cette architecture au cœur de l'Île de Gorée a une structure coloniale composée de deux étages avec des cellules exigües au rez-de-chaussée pour les captifs, séparées par sexe et âge, menant à la tristement célèbre « Porte du Non-Retour » ouvrant sur l'océan, et des quartiers plus spacieux pour les marchands et les Signares à l'étage.
Tout visiteur fait une expérience unique dans cet enclos où chaque mur, chaque palier des escaliers raconte une histoire de ce passé douloureux, notamment avec la porte du non-retour qui symbolise en même temps l'arrachement, la souffrance et la déshumanisation.
« Arrivés à cette porte, les esclaves jetaient un dernier regard vers le Sénégal, leur terre natale qu'ils s'apprêtaient à quitter à jamais contre leur gré, avec cette tristesse qui les envahissait », confie un des guides du site à BBC News Afrique.
De nombreux visiteurs sortent de ce lieu le visage chargé d'émotion, selon le guide. « Des gens viennent ici et quand on leur raconte l'histoire, comment des esclaves, des gens comme vous et nous étaient entassés ici dans cette cave, comment ils savaient qu'ils allaient franchir la porte de non-retour, mais n'avaient pas la possibilité de changer ce destin… il y a des visiteurs qui explosent en larmes ».
Lors de sa visite le 22 février 1992 sur les lieux, le Pape Jean-Paul II avait déclaré : « Des hommes, des femmes et des enfants noirs ont été victimes d'un honteux commerce. Il convient que soit confessé, en toute vérité et humilité, ce péché de l'homme contre l'homme, ce péché de l'homme contre Dieu. Nous implorons le pardon du ciel ».
On ne dispose pas de chiffre exact, mais la Maison des esclaves reçoit des milliers de visiteurs, 700 000 touristes par an visitent l'Île de Gorée dans son ensemble. Elle est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO et reste le site le plus visité au Sénégal.
Des personnalités comme Nelson Mandela, François Mitterrand, Jimmy Carter, Bill Clinton, George Bush, Lula da Silva, le roi Baudouin, la famille Obama, James Brown, Jimmy Cliff, et bien d'autres sont déjà passés par là.
2. Agbodrafo au Togo

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Avec ses six (06) chambres et son grand salon réservé aux négociants, la Maison des esclaves d'Agbodrafo ou Wood Home (du nom du marchent écossais John Henry Wood qui l'a construite), se cache sur l'une des côtes togolaises, à une cinquantaine de kilomètres de Lomé la capitale.
Construite en 1835 avec une architecture afro-brésilienne par John Henry Wood, les vents marins ajoutés à l'usure du temps n'ont rien enlevé à ce témoin des atrocités infligés aux esclaves et qui se sont déroulées pendant la traite négrière.
Selon le ministère togolais du Tourisme, cet édifice « est plus qu'un bâtiment, c'est un témoin vivant de l'injustice et de la résilience humaine, un pont entre mémoire et espoir, entre passé et présent ».
Agbodrafo, anciennement appelé Porto Seguro, était un port très fréquenté des négriers portugais qui, après l'installation dans la ville du chef autochtone Assiakoley et sa communauté, ont transformé le port en un point stratégique du commerce des esclaves entre le XVIIe et le XIXe siècle.
Comme à Gorée au Sénégal, le véritable secret de la Maison des esclaves d'Agbodrafo au Togo se trouve sous ses planchers : une cave étroite et sombre, longue de plus de vingt mètres, surnommée le « puits des enchaînés ». C'est là que des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants attendaient, parfois des semaines, avant leur embarquement vers l'Amérique.
L'humidité et l'obscurité de ce lieu, aujourd'hui silencieux, témoignent encore de l'horreur de cette période.
Sur les lieux, des guides locaux racontent aux visiteurs des récits que portent ces murs, faits de douleur, de peur. Dès l'entrée, le visiteur est frappé par le manguier sacré, sous lequel les captifs subissaient le « bain rituel » avant l'exil. À l'intérieur, une trappe discrète mène à la cave où l'air rare et le silence pesant font ressentir, presque physiquement, l'angoisse des captifs.
Plus qu'un lieu touristique, selon le ministère togolais du Tourisme, « c'est un lieu de réflexion et de transmission. Elle transforme le souvenir d'un passé douloureux en une leçon universelle sur la dignité, la résistance et la mémoire collective. Chaque visiteur repart transformé, conscient de l'importance de préserver l'histoire tout en construisant un futur plus juste et inclusif ».
Le site a rejoint la liste du patrimoine mondial du Togo à l'UNESCO en 2002.
3. La route des esclaves de Ouidah au Bénin

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La « Route des esclaves » à Ouidah, ville située à une trentaine de kilomètres de Cotonou, la capitale économique du Bénin, fait partie de la mémoire de ce pays. Elle est située sur les rives béninoises du Golfe de Guinée et rappelle l'histoire des 2 millions d'hommes, de femmes et d'enfants, arrachés à leurs familles et leur pays et qui ont été vendus aux Européens.
Selon les historiens béninois, la plage de Ouidah est celle qui a vu passer plus d'esclaves en Afrique de l'Ouest en direction des Antilles, de Cuba, de Haïti et du Brésil. Les navires qui ont quitté Ouidah, faisaient escale au Ghana et au Sénégal avant de continuer la grande traversée de l'Atlantique. De nombreux esclaves périssaient en chemin avant la fin du voyage à l'autre côté de l'océan.
Sur les 4 kilomètres que constitue la route des esclaves à Ouidah, on a le marché des esclaves ou la place des enchères, où Africains et Européens échangeaient des esclaves contre des produits manufacturés.
Aujourd'hui, il n'en reste qu'une petite place dénommée « Place Chacha » en l'honneur de Don Francisco de Souza, alias Cha Cha (vite vite), marchand d'esclave brésilien, représentant du Roi auprès des Européens.
Il y a également à Ouidah, la maison fleurie où après avoir été vendus, les esclaves s'y rendaient pour être marqués au fer rouge indiquant leur appartenance à un acheteur. En outre, l'Arbre de l'oubli autour duquel on obligeait les esclaves hommes à faire 9 fois le tour et les femmes 7 fois pour oublier leur famille, leur histoire, leur culture, leur identité pour devenir des êtres sans aucune volonté.
Aussi la case Zomaï, une sorte d'entrepôt exiguë totalement obscur dans lequel sont enfermés les esclaves pendant 3 à 4 mois jusqu'à l'arrivée des navires négriers pour entamer le voyage de non-retour. Enfin la porte de non-retour qui termine la route des esclaves et qui symbolise le passage à l'autre monde sans possibilité de revenir.
4. Cape Coast et El Mina au Ghana

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Encore un autre lieu de mémoire, chargé d'histoire du commerce triangulaire et de la traite négrière en Afrique de l'Ouest. Cape Coast, situé à 150 kilomètres à l'ouest d'Accra, capitale du Ghana, est connu comme l'un des plus importants ports négriers en Afrique.
La ville fut fondée au XVe siècle par les Portugais avant de devenir une base militaire britannique dans le Golfe de Guinée et de servir plus tard au commerce de l'or, du bois et enfin des esclaves qui sont vendus comme des marchandises.
A Cape Coast ou El Mina, existaient des forts (château) où les chefs coloniaux étaient logés dans des étages élevés, les gouverneurs dans des appartements somptueux avec vue sur la mer, les militaires au rez-de-chaussée et les esclaves dans des caves, entassés dans des conditions inhumaines.
Une fois les navires négriers arrivés, ces hommes, femmes et enfants, enchaînés les uns aux autres, passaient la porte de non-retour pour sortir du fort et embarquaient pour l'ultime voyage.
Les forts sont bien plus nombreux à Elmina, située à seulement 12 km de Cape Coast, et restent l'un des principaux centres de la traite négrière en Afrique. Des dizaines de milliers d'esclaves étaient emprisonnés dans des pièces sombres de ces forts en attendant leur voyage vers les Amériques.
5. L'Île de Janjanbureh en Gambie

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Janjanbureh, anciennement connu sous le nom d'île de McCarthy ou de Georgetown du nom du négrier britannique arrivé le premier dans la région, constituait une des plus importantes zones de transit des esclaves de par sa position stratégique sur le fleuve Gambie.
Ce sont des esclaves affranchis qui, en 1823, ont changé le nom de Janjanbureh en Georgetown après l'abolition de l'esclavage en 1807.
C'est un bout de terre de 7 hectares qui a été disputé par les Anglais, les Portugais et les Français. Il avait aussi porté le nom du célèbre personnage dans le film américain « ROOTS » (Racines), Kunta Kinteh, puis nommé jusqu'en 2011 James Island.
On peut encore y voir aujourd'hui la "Maison des esclaves", construite en bois, un ancien entrepôt comprenant un sous-sol où subsistent de vieilles chaînes qui servaient probablement à entraver les captifs, ainsi que "l'Arbre de la liberté", que certains esclaves parvenus à s'échapper en traversant le fleuve tentaient de toucher avant de se cacher des soldats britanniques de l'époque.
Sur l'île de Janjanbureh, chaque bâtiment, chaque objet raconte l'histoire de ces moments douloureux dont les descendants d'esclaves affranchis livrent aux touristes aujourd'hui. Des esclaves amenés d'ailleurs sont rassemblés sur l'île, puis transportés dans la capitale gambienne, Banjul, pour d'autres destinations.
En 2003, l'île de Janjanbureh a été inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.
On ne peut parler des lieux de mémoire de l'esclavage en Afrique sans évoquer Zanzibar, cet archipel tanzanien situé au large des côtes de l'Afrique de l'Est. Il a également été un lieu majeur de la traite négrière dans l'océan indien au 19e siècle, les esclaves étant envoyés vers les pays arabes et l'Inde. Mais sous la pression britannique, l'esclavage y a été aboli en 1873.
Selon des archives de l'UNESCO, jusqu'à 700 000 personnes ont été vendues sur cet archipel lors de la traite négrière entre 1830 et 1873.
Zanzibar abrite ces lieux historiques liés à l'esclavage, comme les anciennes chambres d'esclaves (maintenant sous la cathédrale anglicane). Ils sont aujourd'hui des sites de mémoire et de tourisme, témoignant de ce passé douloureux.
À Zanzibar, le 6 juin est célébré comme la journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage, avec l'ambition d'en faire une date historique pour l'ensemble de l'océan Indien.















