Le rôle de l'armée sénégalaise lors de la crise politique de 1962 entre Senghor et Dia analysé par un historien

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- Author, Abdou Aziz Diédhiou
- Role, BBC News Afrique
Tout jeune Etat indépendant, le Sénégal a été très vite confronté à une crise politique majeure dont l'issue a façonné son visage actuel. Alors que les deux hommes forts (Senghor et Dia) qui dirigeaient le pays se déchirent lors d'une crise politique majeure le 17 décembre 1962, chaque camp a fait appel aux forces de sécurité pour asseoir sa domination sur l'autre. Contre toute attente, c'est l'armée sénégalaise qui été appelée à dénouer la crise sans pour autant s'emparer du pouvoir pour elle-même.
BBC News Afrique revient sur cet épisode avec l'analyse d'un historien pour comprendre le rôle joué par l'armée sénégalaise dans cette crise politique qui a failli faire basculer le jeune Etat dans l'inconnu.
Près de 7 coups d'État sur 10 dans le monde ont lieu sur le continent africain, selon les données consolidées des chercheurs américains Jonathan Powell et Clayton Thyne, spécialistes des coups d'Etat et des transitions politiques.
Depuis 2000, les trois quarts des coups d'État réussis en Afrique ont eu lieu dans des anciennes colonies françaises.
Le Burkina Faso avec 7 coups d'Etat à son actif arrive en tête de ce classement peu élogieux des pays ayant connu le plus grand nombre de putschs militaires en Afrique.
Selon les données des chercheurs américains, 45 pays du continent ont connu au moins une tentative de renversement du pouvoir politique.
Parmi les rares pays qui n'émargent pas sur la liste des juntes militaires, se trouve le Sénégal.
En soixante-cinq ans d'indépendance, jamais les militaires de ce pays d'Afrique de l'Ouest n'ont tenté de s'emparer du pouvoir pour leur compte.
Pour mesurer la valeur de cette exception, sachez que les 15 pays autres d'Afrique de l'Ouest ont tous connu des coups d'Etat militaires.
Les occasions n'ont pourtant pas manqué à l'armée sénégalaise pour s'emparer du pouvoir comme par exemple, la crise politique de décembre 1962 entre Léopold Sédar Senghor, président de la République et Mamadou Dia, président du Conseil du gouvernement.
Le régime politique du Sénégal en vigueur en 1962
Pour bien comprendre le rôle de l'armée sénégalaise lors la crise de 1962, il convient d'abord de prendre en considérations les éléments suivants : le régime politique du Sénégal ,dès les premières années de l'indépendance, était un régime parlementaire bicéphale.
Président de la République, Senghor avait peu de pouvoirs réels. Il était cependant le secrétaire général de l'Union progressiste sénégalaise (UPS), le parti unique qui disposait de presque tous les sièges à l'Assemblée nationale.
Quant au président du Conseil Mamadou Dia, il détient l'essentiel des pouvoirs au sein du gouvernement. Mais au sein de l'UPS, il était le second du président Senghor.
La crise politique entre Senghor et Dia

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De nombreux analystes politiques et historiens qui se sont penchés sur la crise de 1962 soutiennent qu'elle émane de désaccords profonds sur des orientations économiques et politiques concernant l'avenir du pays.
Dans un article publié par le journal Indépendant Afrique XXI, sur l'hyperprésidentialisme senghorien, Etienne Smith, maître de conférences en science politique à Sciences-Po Bordeaux, membre du laboratoire LAM (Les Afriques dans le Monde), écrit que ''les désaccords portent sur des projets réformes structurelles de l'économie sénégalaise portés par Dia et son équipe et la volonté senghorienne de ménager les intérêts économiques convergents de l'ancienne puissance coloniale, de la bourgeoisie d'affaires sénégalaise et des élites maraboutiques, comme d'ailleurs de quelques députés affairistes''.
En tout cas, ces désaccords se sont transformés à un moment donné en ''lutte de clans et de groupes organisés pour la défense de leurs intérêts et pour la conservation du pouvoir au sein de l'UPS, le parti gouvernemental'' explique pour sa part Mouhamadou Moustapha Sow, Enseignant-chercheur, en histoire politique contemporaine à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, président par ailleurs de l'Association des Historiens du Sénégal (AHS).
Selon Sow, les luttes de clans entre Senghor et Dia appariassent dès le lendemain de la rupture avec le Soudan en août 1960, se développent et touchent tous les segments de la société politique sénégalaise.
L'historien souligne qu'avant même le dépôt de la motion de censure le 14 décembre 1962, qui a mis le feu aux poudres, ''les luttes de clans dans les régions de l'intérieur et dans les sections et sous-sections, les coordinations régionales de l'UPS avaient atteint un tel niveau de paroxysme, qu'on s'acheminait inévitablement vers l'implosion''.
''On peut aujourd'hui établir sans risque de se tromper qu'il s'agissait d'une crise du régime parlementaire en vigueur au Sénégal de 1960 à 1962'', soutient-il dans un entretien avec BBC News Afrique.
Comprendre la succession des événements de la crise politique
La crise elle-même éclate lorsqu'une poignée de députés de l'UPS, parti au pouvoir dépose le 14 décembre 1962 une motion de censure contre le gouvernement dirigé par Mamadou Dia, pourtant membre du même parti, mais coupable aux yeux de certains députés ''d'abus gouvernementaux'' relatifs à la loi sur l'état d'urgence en vigueur depuis août 1960, au moment de l'éclatement de la Fédération du Mali.
''Le président Mamadou Dia a considéré que cette motion de censure ne pouvait être soumise au vote sans une discussion préalable au sein du parti'' rappelle Mouhamadou Moustapha Sow.
Cette position d'obstruction entraine de fait, une épreuve de force avec le camp des pro Senghor décidé à avoir la tête de Dia.
N'ayant pas d'autres solutions, le président du Conseil fait déployer des gendarmes venus de Thiès et d'autres villes de l'intérieur pour évacuer l'Assemblée nationale où les députés étaient réunis pour voter la motion de censure contre son gouvernement.
Au cours de cette opération, quatre députés initiateurs de la motion de censure furent arrêtés sur ordre du président du Conseil avant d'être libérés le même jour.
''C'est cette épreuve de force qui est présentée comme étant un coup d'état'', explique l'historien Sénégalais.
Il ajoute : ''on peut admettre que des fautes ont été commisses de part et d'autre. Le président du Conseil (Dia) n'avait pas les prérogatives de faire arrêter des députés et de les empêcher de se réunir dans leur enceinte. Le président Senghor aussi en appelant à la rescousse les forces parachutistes dans la matinée du 17 décembre, violait des prérogatives de son chef de gouvernement qui était le seul à pouvoir mobiliser les forces de défense et de sécurité'', dit-il.
En tout état de cause, ''force est de reconnaître qu'il n'y a jamais eu de volonté de coup d'état de la part du président du Conseil'', pense Sow.
Cependant, certains analystes estiment que Senghor fort de l'article 24 de la Constitution sénégalaise du 29 août 1960 qui lui conférait la qualité de ''gardien de la Constitution et dans l'exercice de ses pouvoirs d'arbitrage", avait les prérogatives pour faire appel aux forces de sécurité dans des situations comme celle de décembre 1962.
C'est ainsi après avoir procédé au remplacement du Chef d'Etat-Major Amadou Fall, fidèle à Dia, par le lieutenant-colonel Jean-Alfred Diallo, le 17 décembre matin, Senghor a fait appel aux parachutistes du capitaine Preira pour reprendre le contrôle de la situation.
Ce que l'armée sénégalaise a fait dans la crise politique entre Senghor et Dia

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Au cours de cette crise politique, ''l'armée a joué un rôle d'arbitre entre les protagonistes du conflit'' Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor en l'occurrence fait remarquer Mouhamadou Moustapha Sow.
''Au moment fort de la tension politique, les chefs des forces de défense et de sécurité se sont retrouvées pour faire la médiation dans la nuit du 17 au 18 décembre 1962 pour un dénouement pacifique du conflit et mettre fin à la crise'' dit-il.
''Les principaux officiers que sont le lieutenant-colonel, Jean Alfred Diallo, nommé en pleine crise Chef d'Etat-Major des Armées en remplacement du général Amadou Fall, le lieutenant Ahmet Fall, directeur de la gendarmerie et du commandant Tamsir BA, chef de la Garde républicaine sont allés rencontrer les présidents Senghor, Dia et Lamine Guèye (président de l'Assemblée nationale) pour trouver une solution politique à la crise'' poursuit Sow.
Cette ''démarche de l'armée sénégalaise a permis de sauvegarder l'ordre républicain'' soutient l'enseignant-chercheur en histoire qui précise qu'''aucun coup de feu n'a été tiré, aucune goutte de sang non plus n'a été versée''.
Pourquoi l'armée n'a pas pris le pouvoir en 1962

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La crise politique du 17 et 18 décembre 1962 qui a occasionné une grande confusion et une incertitude sur qui détient le pouvoir, était une occasion en or pour des militaires assoiffés de pouvoir.
Au Sénégal en revanche, malgré cette confusion générale, l'Armée n'a pas pris le pouvoir et s'est contentée d'arrondir les angles entre les différents camps politiques qui se disputaient le pouvoir pour ''sauvegarder les institutions républicaines''.
Pour Mouhamadou Moustapha Sow, plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer le comportement républicain de l'armée sénégalaise à ce moment critique.
''En décembre 1962, les militaires sénégalais avaient déjà eu une première expérience similaire avec l'éclatement de la Fédération du Mali (août 1960). La jeune armée fédérale était au centre de cette crise mais, de part, et d'autre, il n'y a eu aucune velléité des militaires sénégalais et soudanais de s'emparer du pouvoir'' rappelle-t-il.
''Cette expérience fédérale de mon point de vue était une épreuve fondatrice pour la jeune armée du Sénégal'' pense-t-il et d'ajouter ''c'est pourquoi lorsque la crise politique opposant les président Mamadou Dia et Senghor éclate, l'armée a voulu être équidistante et n'a pas voulu prendre le pouvoir qui était à sa portée''.
Il y a également d'autres aspects relatifs à la formation des militaires sénégalais à prendre en considération dans l'analyse selon Sow.
''Tout laisse penser que le fait que les officiers sénégalais soient formés dès cette période dans les grandes écoles militaires françaises où ils ont été initiés aux principes et valeurs qui fondent un Etat de droit, un Etat républicain ont pu avoir un effet sur leur rapport au pouvoir politique'' dit-il.
Et ''on peut aussi avancer que les traditions sociopolitiques du Sénégal fondées sur le dialogue, la concertation entre acteurs politiques et hommes en uniformes favorisent le respect des domaines de compétences de chaque catégorie d'acteurs et le respect de la hiérarchie'' a-t-il ajouté.
Une chose est certaine, la crise politique de 1962 a redessiné le visage du pouvoir politique au Sénégal qui a muté d'un régime parlementaire bicéphale, à un régime hyperprésidentialiste tel que nous le connaissons aujourd'hui.















