CAN 2025 : promesse mystique, argent, désillusion et arrestation après l'élimination du Mali

Le défenseur malien n°25 Ousmane Camara réagit lors du quart de finale de la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) de football entre le Mali et le Sénégal au Grand Stade de Tanger le 9 janvier 2026.

Crédit photo, Getty Images

    • Author, Mamadou Faye
    • Role, BBC News Afrique

Son nom a circulé bien au-delà des cercles religieux et sociaux à la veille du quart de finale Sénégal - Mali à la CAN au Maroc. Karamoko Sinayoko, marabout malien, affirmait pouvoir garantir la victoire des Aigles et leur sacre continental contre rémunération. La défaite du Mali (0-1) face aux Lions de la Teranga a toutefois mis à nu les limites de cette promesse, faisant émerger une affaire révélatrice des liens persistants entre football, croyance et argent en Afrique de l'Ouest.

Un marabout malien, Karamoko Sinayoko, a enflammé les réseaux sociaux à la veille du quart de finale Sénégal - Mali à la Coupe d'Afrique des nations 2025.

Il affirmait pouvoir garantir la victoire des Aigles et leur sacre continental, à condition de recevoir la somme de 100 millions de FCFA.

Une promesse devenue virale

Karamoko Sinayoko.

Crédit photo, Capture d'écran TikTok

Légende image, Le marabout Karamoko Sinayoko avait promis la victoire aux Aigles du Mali contre une rémunération.

La promesse, devenue virale, aurait conduit à une avance en espèces de 3 millions de FCFA par un supposé homme d'affaires.

Sur les réseaux sociaux, la vidéo d'un homme circule. Habillé en basin vert olive, un homme barbu exhibe de l'argent, des billets de 10 000 FCFA assemblés en paquets, qu'il remet à Karamoko Sinayoko, vêtu en complet rouge, le visage en sueur, sous l'acclamation de l'assistance excitée qui scande : "Haïdara. Haïdara. Haïdara".

Dans les commentaires sur les différentes vidéos en ligne, il suscite l'euphorie des supporters Maliens, qui croient fermement à la promesse.

Mais le vendredi 9 janvier à Tanger, l'élimination du Mali par le Sénégal a brutalement mis fin au scénario annoncé.

Le même homme identifié comme Chérif Haïdara qui lui avait remis les trois millions fait une sortie sur les réseaux sociaux pour réclamer son argent à Karamoko Sinayoko et le menacer de poursuite judiciaire.

Le rôle de l'homme d'affaires

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Mais comment la promesse de Karamoko Sinayoko a-t-elle pu trouver un tel écho en si peu de temps ?

Un élément clé de l'affaire réside dans l'intervention d'un homme d'affaires malien, dont l'entrée en scène a donné une crédibilité nouvelle au discours du marabout.

Dans une séquence largement relayée sur les réseaux sociaux, ce dernier apparaît remettant à Sinayoko une avance de trois millions de francs CFA, tout en annonçant publiquement son engagement à mobiliser des fonds pour "accompagner" la victoire annoncée des Aigles du Mali à la Coupe d'Afrique des nations. Un geste symbolique fort, qui a contribué à transformer une simple promesse verbale en un récit perçu comme sérieux par une partie de l'opinion.

Le mécanisme est alors simple : une promesse spectaculaire (la victoire du Mali à la CAN), une cible clairement identifiée (les supporters et l'opinion nationale), et un acte financier (argent) mis en scène pour convaincre. Cette combinaison a suffi à installer l'idée d'un projet crédible, appelant à une adhésion collective.

Cependant, plusieurs zones d'ombre demeurent. Les images diffusées sur les réseaux sociaux montrent la boutique de l'homme d'affaires, Haïdara Électronique, quasiment dépourvue de marchandises au moment de la remise des fonds. De quoi susciter des interrogations sur l'origine des sommes avancées et sur la logique d'un investissement financier aussi risqué, assimilé par certains à un pari aléatoire.

La nature exacte de la relation entre l'homme d'affaires et Karamoko Sinayoko reste également floue. Selon un journaliste malien contacté à Bamako, et qui a requis l'anonymat, les deux hommes pourraient avoir agi de concert. Toujours selon cette source, ils auraient tous deux été interpellés par les autorités, même si aucune communication officielle n'était encore disponible au moment de la rédaction.

Arrestation et suites judiciaires

Au lendemain de l'élimination du Mali face au Sénégal, le vendredi 9 janvier, la tension est montée d'un cran autour du domicile de Karamoko Sinayoko. Selon plusieurs témoignages relayés sur les réseaux sociaux, un groupe de jeunes s'est rassemblé devant sa résidence, exprimant colère et frustration après la défaite des Aigles.

Des vidéos largement partagées montrent des jets de pierres et une dispersion précipitée de la foule à l'arrivée des forces de l'ordre. La police serait intervenue pour sécuriser les lieux et exfiltrer le marabout, afin d'éviter tout dérapage.

D'après des informations rapportées par la presse locale, Karamoko Sinayoko aurait ensuite été placé en garde à vue le samedi 10 janvier à la Brigade de lutte contre la cybercriminalité, à Bamako. Il serait poursuivi pour des faits assimilés à une escroquerie, après avoir, selon ces mêmes sources, recueilli plus de 22 millions de francs CFA auprès de supporters convaincus de la victoire annoncée du Mali à la CAN.

À ce stade, aucune communication officielle n'a encore été faite par les autorités maliennes pour confirmer ces informations. Toutefois, le charlatanisme et les pratiques assimilées à l'escroquerie sont réprimés par la législation en vigueur au Mali, laissant présager des suites judiciaires pour les personnes mises en cause.

A l'issue des 72 heures de garde à vue, le parquet de la Commune 4 de Bamako a annoncé leur placement sous mandat de dépôt, nous a appris notre correspondant sur place.

Au-delà des faits divers - le décryptage du spécialiste

Le psychologue-clinicien sénégalais Serigne Mor Mbaye, à quelques encablures du stade de Tanger, au Maroc.

Crédit photo, Avec l'autorisation de Serigne Mor Mbaye

Légende image, Le psychologue-clinicien sénégalais Serigne Mor Mbaye, à quelques encablures du stade de Tanger, au Maroc.

En Afrique, le mystique occupe une place de choix dans le milieu du football, et presque dans toutes les sphères de la société. Pour comprendre la raison, la BBC a fait appel à un spécialiste : le psychologue-clinicien sénégalais, Serigne Mor Mbaye.

Il explore dans cet entretien, le degré du mystique dans le football africain, mais aussi le rôle de la pression populaire dans cette économie de la croyance.

Avec cette affaire du marabout arrêté au Mali, comment est-ce que vous analysez le fait qu'en Afrique les populations croient encore que le charlatan peut faire gagner un tournoi ?

Serigne Mor Mbaye - Comme je le dis, le football panse toutes les blessures, mais en même temps, il désorganise. Mais, il y a une chose, les pratiques magico-fétichistes envahissent toute notre vie dans tout ce que nous entreprenons et dans tous les domaines de la vie. Et ça infecte notre imaginaire, et désorganise en fait nos compétences, notre engagement et notre identité. Et quelque part, sape même les bases de nos talents et de nos savoirs faire dans tous les domaines de la vie. Et il me semble qu'il y a une nécessité de conduire les gens à la rationalité par la scolarisation, par l'école et autres. Parce que les marabouts, vous avez beau dire, quels qu'ils soient, sont des manipulateurs de l'ordre et du désordre. Ils profitent des états émotionnels, des états de besoin pour manipuler les personnes. Et pourtant, il y a quelque chose qui est réel, c'est que le football, la haute compétition, c'est logico-mathématique.

Ce sont des calculs tout à fait rationnels. Mais nous, on reste encore à l'état de penser que par une pratique magico-fétichiste quelconque, on peut gagner dans nos batailles. Et Dieu sait que nous avons tellement de batailles, dont la bataille essentielle du développement économique. Si les miracles devaient exister, eh bien écoute, nous serions développés et nous pourrions peut-être nous débarrasser rapidement des djihadistes et autres, au Mali, au Sénégal et ailleurs. Donc, c'est ça, ça nous pompe énormément d'énergie que ces croyances millénaires, voilà qui sont là et qui subsistent et qui atteignent nos joueurs.

Je reste persuadé que bon nombre de joueurs, sur les pécules astronomiques qu'ils touchent, allouent de l'argent à des marabouts. C'est leur culture et Dieu sait que là où ils jouent, dans ces pays-là, ils savent bien que ce sont les calculs mathématiques. C'est la logique qui fonde la performance. Et c'est en cela que, au lieu de marabout, il devait avoir des psys pour aider les gens à pouvoir gérer leurs états émotionnels, et aider les joueurs à pouvoir gérer les relations en leur sein, et les sentiments de peur, d'angoisse, les manipulations.

Je pense que toutes les équipes, en fait les équipes européennes ont des psys qui font beaucoup de choses avec elles, les équipes individuellement, collectivement, à des fins d'aider à la gestion des états émotionnels qui peuvent bouleverser tous les plans.

Mais, mais est ce que la pression populaire n'entretient pas aussi cette économie de la croyance ?

Oui, il y a la pression populaire, il n'y a rien à dire, ça se situe à 82 % des analphabètes qui sont hors circuit rationnel. C'est normal parce que si tu prends les Africains pour la plupart, ils vont vers ces manipulateurs de l'ordre et du désordre, et ils n'ont pas encore décollé de cela à des fins de rationalité. Tous les jours tu vois les hommes politiques eux-mêmes, les Etats eux-mêmes qui financent la partie khon (mot wolof qui signifie "recours au charlatanisme").

J'ai été dans une coupe d'Afrique il y a quelques années, il y a deux ou trois décennies où à l'époque on avait mis 30 millions pour les khons, et c'était budgétisé. Dans les navétanes, dans tout ce que nous faisons au quotidien, les pratiques magico-fétichistes sont tout à fait budgétisées à des fins d'assurer une victoire, à des fins aussi de réassurance parce que les gens sont tout à fait angoissés à l'idée que la partie adverse aussi est dans le même registre magico-fétichiste. Donc, il faut envoyer des missiles magico-fétichistes, et aussi se défendre de ces missiles.

Donc, c'est ça et bien évidemment, ça a un impact sur les personnes et je comprends que l'État malien puisse arrêter quelqu'un qui a manipulé les populations. Parce que cette manipulation peut avoir un impact négatif. Les gens sont dans un tel état de déception et qu'ils peuvent en fait, peut-être faire des émeutes ou autres. (…) Il y a un coup terrible en termes de possibilités de violence. C'est en cela que l'État peut sévir. Et nos États devraient sévir régulièrement. Mais ceux qui les dirigent eux-mêmes sont complètement englués dans ces pratiques magico-fétichistes et pédalent dans la farine. Et c'est ça le problème aussi.

Que peut-on faire à votre avis ?

Je pense qu'autour des équipes, il devrait y avoir une organisation et qui en fait essaie de gérer cette infection de l'imaginaire par des pratiques magico-fétichistes qui, bien souvent aussi, peuvent nuire. C'est vrai que ça peut mettre des gens dans des postures d'assurance et ça peut les rendre agressifs dans le sens de bien jouer et autres, mais à la fois aussi, ça peut donner le contraire et je pense que souvent ça donne le contraire.

Et il m'est arrivé de dire que même en leur sein, dans les équipes, il y a des pratiques magico-fétichistes à des fins de nuire aux partenaires de jeu et autres. Et ça, nous devrions y travailler. C'est carrément un projet de société. Il faudrait que nos sociétés évoluent et s'émancipent de ce registre-là, magico-fétichiste, qui, dans la vie quotidienne, au sein des entreprises, dans les relations interpersonnelles, émaille tout cela et met les gens dans des états dépressifs masqués dans des situations d'échec et autres.