Mali - Sénégal : un match de CAN sur fond d'histoire commune

Un homme passe devant les wagons qui reliaient autrefois Bamako à Dakar, à la gare centrale de Bamako, le 21 octobre 2019.

Crédit photo, AFP via Getty Images

Légende image, Le Mali et le Sénégal sont unis par des liens culturels, économiques et sociaux qui dépassent largement le rectangle vert.
    • Author, Ousmane Badiane
    • Role, Digital Journalist BBC Afrique

Ce vendredi 9 janvier 2026, le Mali et le Sénégal s'affrontent au Grand Stade de Tanger pour un quart de finale de la CAN 2025. Ce duel fratricide dépasse largement le cadre sportif.

Voisins géographiques, liés par l'histoire et la culture, les deux pays partagent une mémoire commune façonnée par les grands empires ouest-africains, la colonisation française et des trajectoires politiques étroitement liées.

Frontière naturelle et trait d'union, le fleuve Sénégal relie depuis des siècles les peuples du Mali et du Sénégal.

Sur les réseaux sociaux, ce derby suscite une passion folle et une immense attente. Les supporters maliens et sénégalais voient dans ce match bien plus qu'une simple confrontation sportive, mais un symbole de leur proximité historique et culturelle.

Au moment où les deux sélections se retrouvent pour un quart de finale historique de Coupe d'Afrique des Nations, c'est autant une rencontre sportive qu'un rappel d'un passé commun qui s'inscrit dans une relation forgée bien avant la naissance des États modernes, prolongeant sur le terrain une histoire de voisinage forgée par des siècles d'échanges humains, économiques et culturels.

Une histoire qui précède les frontières actuelles

Avant d'être séparés par des frontières coloniales, les territoires actuels du Sénégal et du Mali appartenaient à de vastes ensembles politiques et culturels.

Du Xe au XVIe siècle, les territoires actuels du Mali et du Sénégal appartiennent à de vastes ensembles politiques : les empires du Ghana, du Mali puis du Songhaï.

Ces immenses territoires ont structuré l'espace ouest-africain autour de routes commerciales, de centres de savoir et de pouvoirs politiques.

Ces empires qui ne connaissaient ni frontières fixes ni identités nationales figées, reposaient sur la circulation de l'or, du sel, des manuscrits, des hommes et du savoir.

Dans ces espaces impériaux, les peuples qui vivent aujourd'hui au Sénégal et au Mali cohabitaient déjà. Soninkés, Peuls, Mandingues, Wolofs partageaient des réseaux commerciaux et culturels qui ignoraient les découpages d'aujourd'hui.

La Charte du Mandé, souvent citée comme l'un des premiers textes proclamant des principes de liberté et de justice sociale, appartient à cette mémoire partagée entre les deux pays.

Cette histoire ancienne survit dans les récits des griots, dans les patronymes communs aux deux peuples, dans les alliances familiales et dans une conception commune de la société.

Vue de Bamako, capitale du Mali, le 2 mai 2016.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Au XXe siècle, la colonisation française les regroupe au sein de l'Afrique occidentale française (AOF). Dakar devient capitale administrative, Bamako un centre stratégique intérieur.

Colonisation et trajectoires croisées

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La colonisation française a redessiné brutalement cet espace ancien. Le Sénégal et le Mali ont été intégrés à l'Afrique occidentale française (AOF), avec Dakar comme capitale administrative.

Les élites politiques, syndicales et intellectuelles des deux territoires se sont formées dans les mêmes écoles, ont milité dans les mêmes partis et partagé les mêmes combats.

L'épisode de la Fédération du Mali (1959-1960), tentative avortée d'union entre le Sénégal et le Soudan français (actuel Mali), reste un symbole fort de cette proximité historique.

En août 1960, des divergences politiques et institutionnelles provoquent la rupture entre Léopold Sédar Senghor qui assure la présidence de l'Assemblée fédérale et Modibo Keita qui exerce la fonction de Premier ministre.

Mais, cet épisode laisse une trace durable : peu de pays africains ont été aussi proches de former une nation unique.

Même si l'expérience a fait long feu, elle révèle une ambition commune aux deux peuples, celle de construire un État africain fort, affranchi des logiques héritées de la colonisation.

Après l'indépendance, les chemins se séparent sur le plan politique mais les liens historiques demeurent. Migrations, échanges commerciaux, coopérations militaires et diplomatiques contribuent à entretenir une relation privilégiée entre Dakar et Bamako.

Une devise et des symboles partagés

Saviez-vous que le Sénégal et le Mali avaient la même devise " Un Peuple, un But, une Foi" et les mêmes couleurs du drapeau, à savoir le vert, le jaune et le rouge ?

Après la dissolution de la Fédération du Mali le 20 Août , les deux Etats indépendants ont adopté chacun des attributs d'un Etat souverain, les drapeaux ont évolué, la seule différence se situe au niveau de l'étoile verte au milieu du jaune sur le drapeau du Sénégal.

La devise « Un Peuple – Un But – Une Foi » est restée inchangée pour les deux pays.

Photo prise en fevrier 1947 de journaux paraissant en Afrique occidentale française (AOF).

Crédit photo, AFP via Getty Images

Légende image, Photo prise en fevrier 1947 de journaux paraissant en Afrique occidentale française (AOF). L'Afrique occidentale française (AOF) était une fédération groupant, entre 1895 à 1958, huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest: la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (devenu Mali), la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Niger, la Haute-Volta (devenue Burkina Faso) et le Dahomey (devenu Bénin).

Des sociétés traversées par les mêmes cultures et langues

Ce match Mali - Sénégal à la CAN 2025 est une belle parenthèse sportive et culturelle qui rappelle que le football en Afrique, est un langage universel qui relie les peuples autant qu'il les oppose sur le terrain.

Les similitudes culturelles entre le Mali et le Sénégal sont frappantes et visibles au quotidien.

Le bambara est compris au Sénégal oriental, le wolof se parle à Kayes ou Bamako.

Les patronymes Diarra, Traoré, Diallo, Cissé, Ndiaye, Diop se retrouvent de part et d'autre de la frontière, témoins de lignages et d'histoires familiales partagées, souvent antérieures aux États modernes.

Les rites sociaux, mariages et funérailles obéissent à des codes largement partagés. La musique agit comme un trait d'union puissant : la kora mandingue, les chants griotiques et les percussions racontent une histoire commune transmise oralement depuis des générations.

Une mariée reçoit de l'argent de ses proches lors de son mariage le 24 janvier 2010 à Bamako, au Mali.

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Légende image, Les rites sociaux obéissent à des codes largement partagés. Les cérémonies de mariage, les funérailles, la place des aînés, les alliances familiales répondent à des logiques communes.

L'islam constitue un autre pilier commun de proximité. Majoritaire dans les deux pays, il structure profondément la vie sociale.

Si le Sénégal est marqué par les confréries soufies (mourides, tidianes), le Mali partage une longue tradition d'érudition islamique, incarnée historiquement par Tombouctou, ancien centre intellectuel majeur du monde musulman.

La religion joue dans les deux cas un rôle social, éducatif et parfois politique.

Sur le plan gastronomique,le mafé, plat à base de pâte d'arachide, est un incontournable des deux cuisines nationales. Il illustre une tradition culinaire commune où les saveurs traversent les frontières sans passeport.

Au-delà de la recette, il raconte une même manière de manger, de recevoir et de transmettre propre aux deux pays et à tout l'espace ouest-africain.

Les pratiques artisanales prolongent cette proximité. Les tissus teints, connus sous le nom de thioub au Sénégal, répondent aux techniques de teinture traditionnelle maliennes. Portées lors des grandes cérémonies, ces étoffes aux couleurs vives traduisent une esthétique partagée, ancrée dans le symbolisme et le savoir-faire ancestral.

La musique constitue un autre socle commun. La kora mandingue et le balafon rythment les cérémonies et les récits des deux pays. Les griots, gardiens de la mémoire orale, transmettent une histoire collective qui dépasse les frontières nationales et continue de structurer l'imaginaire social.

Cette continuité culturelle s'exprime enfin sur les scènes contemporaines. Des figures maliennes comme Salif Keïta ou Oumou Sangaré, aux côtés de Youssou N'Dour et Baaba Maal au Sénégal, ont porté la voix de l'Afrique de l'Ouest à l'international. Tous puisent dans un héritage commun, réinterprété à travers des trajectoires nationales distinctes mais profondément liées.

Cette proximité culturelle explique aussi l'intensité émotionnelle des confrontations sportives, basées sur une rivalité saine mais forte.

Économie et échanges vitaux

Des voyageurs arrivent à la gare de Dakar, au Sénégal, le jeudi 8 février 2024.

Crédit photo, Getty Images

Sur le plan économique, le corridor Dakar–Bamako illustre cette interdépendance. Le Mali, pays enclavé, dépend en partie du port de Dakar pour ses importations et exportations.

Le train Dakar–Bamako, longtemps symbole de coopération, incarne cette relation stratégique. Plus qu'une voie ferrée, il est une mémoire vivante des échanges humains et commerciaux, reliant les marchés maliens à l'océan Atlantique et offrant au Sénégal un rôle de hub régional.

La voie ferrée reliant le Sénégal au Mali est une ligne historique construite à l'époque coloniale, et qui relie le port de Dakar au Niger à Koulikoro, près de Bamako.

Cette ligne longue de 1287 km a joué un rôle crucial dans le désenclavement du Mali, transportant matières premières et voyageurs, et est aujourd'hui un enjeu économique majeur, avec des projets de modernisation en cours de discussion.

Les deux pays sont membres d'une même union économique et monétaire (UEMOA) et coopèrent dans le cadre du renforcement de leurs liens économiques et politiques.

Vue générale d'un porte-conteneurs au port de Dakar, le 23 janvier 2025.

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Légende image, Le trafic du Mali représente entre 20 % et 25% du volume du trafic du Port autonome de Dakar.

Sur le terrain sportif , les confrontations entre le Mali et le Sénégal sont marquées par une vive intensité et le respect. Il faut dire que les joueurs se connaissent quasiment tous, ils évoluent dans les mêmes clubs et partagent souvent des racines familiales ou culturelles.

Les confrontations sont de ce fait souvent serrées, intenses, rarement spectaculaires.

Au-delà du score final de ce quart de finale , c'est cette continuité tant culturelle, historique et qu'humaine, qui donne à leur duel une dimension singulière, rare dans le football africain contemporain.

L'unique confrontation entre les deux sélections en phase finale remonte à la CAN 2004 en Tunisie et s'était soldée par un score de parité (1-1).