Qui sont ces cinq chefs d'Etats africains qui ont volontairement quitté le pouvoir ?

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- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Malgré de nombreuses crises politiques majeures en Afrique, peu de chefs d'Etats démissionnent de leur plein gré avant la fin constitutionnelle de leur mandat.
Depuis les indépendances, la sortie du pouvoir des chefs d'État africains s'est le plus souvent faite dans la contrainte. Coups d'État militaires, assassinats politiques, décès en fonctions ou renversements brutaux ont longtemps constitué l'horizon quasi exclusif des transitions politiques sur le continent.
Dans ce paysage dominé par la personnalisation du pouvoir et l'absence d'alternance au sommet de l'Etat, les cas de présidents africains ayant quitté volontairement la magistrature suprême demeurent rares.
Cinq figures présidentielles illustrent chacune à sa manière, cette singularité : Léopold Sédar Senghor, Ahmadou Ahidjo, Julius Nyerere, Thabo Mbeki, et Joachim Chissano.
Léopold Sédar Senghor (Sénégal)

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Il y a quarante-cinq ans jour pour jour, le 31 décembre 1980, Léopold Sédar Senghor annonçait officiellement sa démission de la présidence du Sénégal, devenant le premier chef d'État africain à quitter volontairement le pouvoir après vingt ans à la tête de son pays.
L'annonce de cette décision historique avait d'abord été révélée le 4 décembre 1980 dans le quotidien national Le Soleil, puis annoncée officiellement dans son traditionnel discours de fin d'année à la nation.
Âgé de 74 ans, le poète-président confirmait lui-même son départ, effectif à minuit. Il invoquait à la fois son âge et un principe politique : celui de transmettre le pouvoir à une nouvelle génération. « C'est une question de principe autant que de fait », expliquait-il alors, estimant avoir accompli sa mission.
Conformément à l'article 35 de la Constitution de 1963, modifiée en 1976, Senghor premier président la jeune République du Sénégal indépendant, fut remplacé par son Premier ministre, Abdou Diouf, membre du même parti, le Parti socialiste. Ce dernier prêta serment le 1er janvier 1981, assurant la continuité institutionnelle.
Malgré le scepticisme de plusieurs dirigeants africains de l'époque, Léopold Sédar Senghor insista pour organiser une transition pacifique et ordonnée, sans intervention militaire ni crise politique majeure. Une première sur un continent alors marqué par les coups d'État et les présidences à vie.
Dans son message d'adieu, il appela à l'unité nationale, au respect des droits de l'homme et à la préservation de la démocratie, tout en exprimant sa gratitude au peuple sénégalais pour la confiance accordée durant deux décennies.
Ce départ volontaire reste, quarante-cinq ans plus tard, un jalon majeur de l'histoire politique du Sénégal et une référence singulière dans l'histoire des transitions démocratiques en Afrique.
Ahmadou Ahidjo (Cameroun)

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«Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes. J'ai décidé de démissionner de mes fonctions de Président de la République du Cameroun. Cette décision prendra effet le samedi 6 novembre à 10 h ».
Le 4 novembre 1982, le président camerounais Ahmadou Ahidjo annonçait sa démission lors d'une brève allocution radiodiffusée à la nation, mettant fin à vingt-deux années de pouvoir à la tête de l'État.
Dans ce message concis diffusé en soirée, Ahmadou Ahidjo déclarait se retirer de ses fonctions pour des raisons de santé, conformément aux dispositions constitutionnelles. Deux jours plus tard, le 6 novembre 1982, son Premier ministre, Paul Biya, lui succédait officiellement à la présidence de la République.
Cette transition, pacifique et sans intervention militaire, constituait un tournant majeur dans l'histoire politique du Cameroun, pays alors dirigé par Ahidjo depuis l'indépendance en 1960. Elle faisait également figure d'exception sur un continent encore largement marqué par les coups d'État et les successions violentes au sommet de l'État.
Si les motifs officiellement avancés relevaient de la santé du chef de l'État, plusieurs observateurs ont rapidement évoqué des raisons plus complexes, mêlant calculs politiques, équilibres internes au régime et pressions liées à l'exercice prolongé du pouvoir.
Dans les mois qui suivirent la passation, les relations entre Ahmadou Ahidjo et son successeur se dégradèrent profondément, débouchant sur une rupture politique, puis sur l'exil de l'ancien président. Cette période fut marquée par de fortes tensions, culminant notamment avec la tentative de coup d'État d'avril 1984, attribuée par les autorités à des partisans de l'ex-chef de l'État.
La démission d'Ahmadou Ahidjo reste ainsi un épisode singulier de l'histoire camerounaise : une transition initialement pacifique, mais dont les conséquences politiques continuent de marquer durablement le pays.
Julius Nyerere (Tanzanie)

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Une page d'histoire se tournait en Tanzanie le 5 novembre 1985 lorsque le président Julius Nyerere, démissionnait volontairement de la présidence de la République après 21 ans à la tête de l'État, devenant l'un des tout premiers chefs d'État africains à se retirer de son plein gré du pouvoir.
Après avoir dirigé le pays pendant 23 ans, le président Julius Nyerere que plusieurs considèrent comme le père de la nation tanzanienne, a surpris ses compatriotes en annonçant sa démission volontaire, ouvrant ainsi la voie à un successeur.
Officiellement reconnu comme le « père de la Patrie », Julius Nyerere incarna, à l'instar de Kwame Nkrumah au Ghana ou de Léopold Sédar Senghor au Sénégal, une vision intellectuelle et politique de l'indépendance africaine. Il fut l'un des principaux artisans du non-alignement, du panafricanisme, de l'anti-impérialisme et de la lutte contre l'apartheid.
En 1967, dans son discours d'Arusha, il lança l'Ujamaa, une expérience de « socialisme à l'africaine » fondée sur la solidarité communautaire et la mise en commun des ressources essentielles. Si ce modèle ne produisit pas les résultats économiques escomptés et fut vivement critiqué, il contribua à forger une identité nationale forte dans un pays multiethnique.
Figure majeure des indépendances africaines, Julius Nyerere transmit la présidence à son vice-président, Ali Hassan Mwinyi, dans le respect des dispositions constitutionnelles. Ce dernier a exercé la présidence durant la seconde phase de son mandat, de 1985 à 1995. Sous sa présidence, la Tanzanie a instauré le multipartisme, ce qui a conduit à la tenue des premières élections multipartites en 1995.
Après son départ de la présidence en 1985, Nyerere resta pendant cinq ans président du parti unique Chama Cha Mapinduzi (CCM), avant de se retirer définitivement de la vie politique. Il demeura jusqu'à sa mort une voix respectée sur les questions africaines et internationales.
Ce départ pacifique de Nyerere marquait une rupture rare sur un continent encore dominé par les présidences à vie et les transitions violentes.
Joachim Chissano (Mozambique)

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Joaquim Chissano, président du Mozambique de 1986 à 2005, a quitté le pouvoir volontairement en 2005, choisissant de ne pas briguer un troisième mandat, marquant une transition démocratique majeure après 18 ans de présidence.
Chissano se retirait ainsi volontairement du pouvoir à l'issue de son second mandat, respectant les limitations constitutionnelles et devenant l'un des rares chefs d'État africains à renoncer à une prolongation de son magistère malgré une forte légitimité politique.
Arrivé à la tête de l'État en 1986 après la mort de Samora Machel, Joachim Chissano a dirigé le Mozambique pendant une période charnière, marquée par la fin de la guerre civile et la transition vers le multipartisme. Sous sa présidence, les accords de paix de Rome de 1992 mirent un terme à seize années de conflit entre le gouvernement et la rébellion de la Renamo.
Élu démocratiquement en 1994 lors des premières élections pluralistes du pays, puis réélu en 1999, Chissano choisit de ne pas briguer un troisième mandat, bien que son parti, le Front de libération du Mozambique (Frelimo), en eût la majorité politique et les moyens constitutionnels.
En 2005, il transmit le pouvoir à Armando Guebuza, candidat du Frelimo, dans le cadre d'une succession organisée et pacifique, consolidant l'image du Mozambique comme l'un des rares pays africains à avoir connu une alternance sans rupture institutionnelle majeure après un long conflit armé.
Sur le plan régional et international, Joachim Chissano s'est imposé comme une figure respectée de la médiation et de la diplomatie africaine, notamment dans les processus de paix en Afrique australe et centrale. Après son départ de la présidence, il a poursuivi son engagement au sein de l'Union africaine et de plusieurs organisations internationales, renforçant son image d'homme d'État attaché au règlement pacifique des conflits.
Le départ volontaire de Joachim Chissano, fondé sur le respect des règles constitutionnelles et de la transition démocratique, demeure, vingt ans plus tard, un jalon important de l'histoire politique du Mozambique et une référence rare sur un continent où la tentation de la présidence à vie reste forte.
Thabo Mbeki (Afrique du Sud)

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Élu en 1999 puis réélu en 2004, Thabo Mbeki, président sud-africain et figure centrale de l'ANC post-apartheid, présentait sa démission le 21 septembre 2008, cèdant sous la pression de son propre parti, miné par les rivalités internes et la montée en puissance de Jacob Zuma.
Ce départ, sans intervention militaire ni soulèvement populaire, marque un tournant : pour la première fois, un président africain est contraint de quitter le pouvoir principalement par un mécanisme partisan et institutionnel.
Thabo Mbeki succédait à Nelson Mandela avec la mission de consolider la jeune démocratie sud-africaine et de repositionner le pays sur la scène internationale. Son départ fut provoqué par de profondes divisions internes au sein de l'ANC, exacerbées par sa rivalité politique avec Jacob Zuma, alors président du parti.
La décision de rappeler Mbeki à la suite d'un vote du comité exécutif national de l'ANC intervint après un jugement de justice suggérant une possible ingérence politique dans les poursuites engagées contre Jacob Zuma. Bien que ces accusations aient été ultérieurement écartées, elles précipitèrent la fin du mandat présidentiel de Mbeki.
Conformément à la Constitution sud-africaine, la présidence par intérim fut assurée par Kgalema Motlanthe jusqu'à l'élection générale de 2009, remportée par Jacob Zuma. La transition s'opéra sans violence ni remise en cause des institutions, confirmant la solidité du cadre démocratique sud-africain.
La démission de Thabo Mbeki ne fut pas un renoncement volontaire au sens classique, mais un retrait contraint par des dynamiques partisanes. Elle demeure néanmoins un épisode marquant de l'histoire sud-africaine, illustrant la primauté du parti et des institutions sur la fonction présidentielle dans l'Afrique du Sud post-apartheid.














