Ce que les documents dans l'affaire Epstein révèlent sur l'Afrique et certaines personnalités

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- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC News Afrique
- Temps de lecture: 9 min
Sur le continent, c'est presqu'un silence total qu'on observe dans l'environnement immédiat des personnalités révélées par le dossier. L'affaire Epstein qui défraie la chronique depuis le début de cette année aux Etats-Unis et dans le monde entier, est bien présente dans de nombreux pays africains. Des courriels, des images, des vidéos dans lesquels apparaissent les noms de grandes personnalités.
Et donc les trois millions de documents rendus publics par le ministère américain de la Justice dans l'affaire Jeffrey Epstein, donnent des détails sur les relations que l'ex homme d'affaires américain a entretenu avec certaines personnalités sur le continent.
On parle peut-être peu du volet africain du dossier, mais ses tentacules révèlent que Jeffrey Epstein a effectué des voyages dans plusieurs pays en Afrique.
Pour le moment, les documents qui concernent l'Afrique n'évoquent pas de crimes sexuels.
Ainsi, du Sénégal à la Côte d'Ivoire en passant par le Zimbabwé ou l'Afrique du Sud, Epstein qui est décédé en détention, a laissé son ombre planer.
Sénégal : Karim Wade « est un acteur important en Afrique, selon Epstein

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Le pays d'Afrique de l'Ouest apparaît dans les « Epstein files » du fait des relations que Jeffrey Epstein a entretenues avec fils de l'ancien président sénégalais Aboudoulaye Wade qui présidé aux destinées du pays de 2000 à 2012.
Dans les années 2010, la position Karim Wade, surnommé « Ministre de la terre et du ciel » a attiré l'appétit de Jeffrey Epstein. En plus du portefeuille de la Coopération internationale et de l'Aménagement du territoire, M. Wade était également ministre des Transports, des infrastructures et de l'Energie.
Le nom de Karim Wade est revenu 504 fois dans les documents. Jeffrey Epstein a qualifié Karim Wade de « l'un des plus importants acteurs en Afrique » dans un mail adressé à un ancien responsable de la banque Barclays, Jes Staley.
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Mais les documents publiés par la justice américaine ne montrent pas que Karim Wade est impliqué dans les abus sexuels orchestrés par Epstein.
Avec M. Wade, Epstein discutait de la possibilité d'investissement au Sénégal. « Je pense que vous devez envisager les nouvelles technologies pour les cinq à dix prochaines années. Les jeux d'argent sur Internet, les serveurs qui permettent aux gens de « faire des affaires au Sénégal sans avoir à s'y rendre », écrit, selon les documents consultables en ligne, Jeffrey Epstein à Karim Wade.
Malgré les démêlés judiciaires de Karim Wade qui, sous Macky Sall, a été soupçonné d'enrichissement illicite, jeté en prison pendant trois ans puis gracié, Epstein a continué par le considérer comme une personnalité africaine très importante.
« Il est très instruit et l'une des figures les plus importantes d'Afrique de l'Ouest. Cependant, pour être tout à fait honnête, il a été emprisonné afin de l'empêcher de se présenter contre le président actuel. Il se trouve actuellement au Qatar, où il attend son retour au pouvoir, qui est presque garanti », écrit Jeffrey Epstein à Larry Summers, ex-ministre américain des Finances sous Bill Clinton dans une correspondance en novembre 2016.
Mais Karim Wade n'a pu briguer la magistrature suprême au Sénégal jusqu'à ce jour. Ses tentatives en 2019 et 2024 ont été soldées par un échec.
Dans les documents, Epstein a estimé qu'il a joué un rôle important dans les négociations auprès du régime Macky Sall pour la libération de Karim Wade. Et c'est la nièce du président Alassane Ouattara qui a informé l'ex homme d'affaires américain de l'arrestation de M. Wade.
Côte d'Ivoire : la nièce de Ouattara ouvre les portes à Epstein

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Selon les documents publiés par la justice américaine, Nina Keita, la nièce du président ivoirien Alassane Ouattara, a informé dans un courrier l'ex-homme d'affaires américain de la détention de Karim Wade au Sénégal. Elle apparaît 300 fois dans les dossiers.
Nina Keita est très proche du président de la République, et occupe des fonctions importantes dans le pays.
Aujourd'hui numéro deux de la société publique de gestion des fonds pétroliers de Côte d'Ivoire (Gestoci), Nina Keita a été Conseillère du ministre du Budget Abdourhamane Cissé (2014-2016), ensuite mariée au ministre de l'Emploi, Adama Kamara.
Cet ex-mannequin a longtemps été représentée par l'agence française Karin Models dirigée par Jean-Luc Brunel, un très proche de Jeffrey Epstein qui a été retrouvé mort pendu dans sa cellule d'une prison française en 2022. Il avit été accusé d'abus sexuels et mis en détention.
Virginia Giuffre, principale accusatrice d'Epstein, a mis en cause cette agence qui a facilité l'abus de plusieurs jeunes filles.
Nina Keita, selon les documents, a présenté des figures importantes de la politique et du monde des affaires en Côte d'Ivoire à à Jeffrey Epstein.
L'ex-homme d'affaires américain a échangé des centaines de messages avec Mme Keita entre 2011 et 2018. Les documents indiquent qu'en 2011, elle a présenté son oncle, le président de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara qui venait d'accéder au pouvoir à Epstein à New York.
En 2012, elle a organisé une deuxième rencontre à Abidjan, où le « pédocriminel » a également vu plusieurs ministres en exercice pour discuter de projets d'investissements.
Nina Keita a également, en 2014, servi d'intermédiaire entre Alassane Ouattara et Jeffrey Epstein dans les négociations qui ont abouti à l'achat d'un système de surveillance à Israël et à celui d'un Boeing 727 pour la présidence de la Côte d'Ivoire.
Lors de son séjour à Abidjan en janvier 2012, Nina Keita a réservé une suite ministérielle à Epstein à l'Hôtel Ivoire, selon les documents. Le criminel sexuel disait « espérer voir de très jolies filles là-bas ». « Ce sera le cas », lui aurait répondu la nièce du président.
Dans les documents, il n'existe aucune preuve de la présence des mineures lors de ce séjour à Abidjan.
Afrique du Sud : un dîner organisé en l'honneur de Jacob Zuma par Epstein

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Dans les 3 millions de documents, le nom de l'ancien président sud-africain, Jacob Zuma est mentionné 89 fois. On peut y voir un échange qui attire l'attention. Il s'agit d'un mail envoyé par Mark Lloyd, qui se présente comme un ami de Jeffrey Epstein. Le message s'adresse à une femme nommée Vera.
« On m'a demandé d'aider à organiser un petit dîner demain soir pour le président Jacob Zuma d'Afrique du Sud à l'hôtel Ritz à 19 h. Jeffrey m'a suggéré de vous inviter, car vous apporteriez sans aucun doute une touche de glamour à cette soirée », écrit-il à la femme.
Pour ce dîner qui doit avoir lieu à Londres, Lloyd a demandé à Vera son nom complet afin de présenter à Jacob Zuma « une liste des invités à l'avance ».
« Je viens de Russie et je vis à Londres depuis deux ans. (...) Je suis mannequin depuis six ans et j'ai vécu à Paris, New York, Barcelone et au Japon », a répondu la dame.
Cependant, la Fondation Zuma a rejeté catégoriquement l'implication de l'ancien président sud-africain dans le dossier Epstein. Pour le porte-parole de la Fondation, Mzwanele Manyi, c'est une « construction narrative spéculative déguisée en journalisme d'investigation ».
Un journaliste de SABC News, un média public sud-africain, a indiqué qu'il est « très improbable » et « non étayé par des preuves » que Jeffrey Epstein ait pu être à Londres lors de la visite officielle de Jacob Zuma au Royaume-Uni, en mars 2010.
Zimbabwe : l'aide d'Epstein à Mugabe

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Le nom de Robert Mugabe, ancien président du Zimbabwe, décédé en 2019, est apparu une trentaine de fois dans le dossier.
Dans un échange de courriels datant de 2015 avec l'entrepreneur japonais Joi Ito, le financier déchu suggérait d'approcher le président Mugabe afin de fournir au Zimbabwe une nouvelle monnaie après l'effondrement du dollar local en raison de l'hyperinflation.
Des documents du FBI datant de 2017 également rendus publics contenaient le témoignage non vérifié d'une « source humaine confidentielle », qui affirmait qu'Epstein était le gestionnaire de fortune du président russe Vladimir Poutine et fournissait les mêmes services à Mugabe.
En réponse à l'e-mail concernant la fourniture d'une nouvelle monnaie au Zimbabwe, dont l'objet était « terre fertile pour l'exploration », Ito, dont l'adresse e-mail a été supprimée, a demandé si Epstein était ami avec Mugabe, ce à quoi il a répondu : « Non, mais je peux facilement attirer son attention. Le Zimbabwe serait un excellent terrain d'expérimentation, et il paraît que c'est aussi un très beau pays. »
Mugabe était soumis à des sanctions américaines depuis 2003, et les entreprises et citoyens américains avaient l'interdiction de commercer ou d'effectuer des transactions financières avec lui.
Mais le Zimbabwe et Mugabe apparaissent dans d'autres correspondances contenues dans les dossiers Epstein.
Un e-mail rédigé en avril 2012 indiquait à tort que Mugabe était sur son lit de mort en Italie.
Le nom complet et l'adresse e-mail de l'expéditeur ont été supprimés, mais le message est signé « Jonathan ». Il demande à Epstein s'il connaît des contacts dans le pays, ajoutant « ils ont de grandes entreprises si ce type est vraiment fini ».
L'un de ses anciens alliés, qui a souhaité rester anonyme, a déclaré à la BBC que ces inexactitudes suggéraient que les informations concernant Mugabe avaient été fabriquées de toutes pièces.
Les dossiers n'incriminent pas les Etats ou les personnes citées

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En dehors du Sénégal, mentionné 797 fois dans le dossier Epstein, la Côte d'Ivoire, 733 fois ou encore le Nigeria, 490 fois, beaucoup d'autres pays africains se retrouvent également dans cette affaire.
C'est le cas du Mali (339), du Gabon (265), de la Guinée (253), du Ghana (237), du Maroc (199), de Djibouti et de la Sierra Leone (88 chacun), de la Mauritanie (52) et du Burkina Faso (42).
Selon le ministère américain de la Justice, ces mentions s'expliquent principalement par des projets de voyages qu'ils soient planifiés, reportés ou annulés, des contacts personnels ou professionnels, ainsi que des déplacements liés à des agendas internationaux entre l'Afrique, l'Europe et les États-Unis.
Certains passages font aussi référence à des contextes diplomatiques, notamment des visites officielles ou des rencontres institutionnelles.
Les autorités américaines précisent en outre que le fait d'être cité dans les dossiers Epstein n'est pas une preuve d'actes répréhensibles. Ces documents ne constituent en aucun cas des conclusions judiciaires.
Ils n'impliquent pas automatiquement les États ou les personnes mentionnés et ne sauraient être interprétés comme des preuves de faits répréhensibles. Seule une enquête approfondie et contradictoire permettrait, le cas échéant, d'établir des responsabilités individuelles, selon la justice américaine.
En dehors de l'ancien président de l'Afrique du Sud qui a réagi et démenti son implication et sa proximité avec Jeffrey Epstein, aucun autre pays africain ni personnalité ne s'est prononcé sur le dossier. En tout cas, pas pour le moment.
























