Tchad : Où en est le pays, un an après la mort d'Idriss Déby Itno ?

Idriss Deby Itno

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    • Author, Emery Makumeno
    • Role, BBC News, N’djamena

Mort durant le mois Saint de Ramadan, à Mao, à 440 km au nord de la capitale N'Djamena, le Maréchal du Tchad, Président de la République, Chef de l'État, Chef Suprême des Armées Idriss Déby Itno est resté au pouvoir 30 ans.

Le Maréchal du Tchad est officiellement mort au combat, lors d'une opération militaire contre une faction rebelle, une disparation brutale, survenue un jour après l'annonce de sa victoire à l'élection présidentielle pour son sixième mandat.

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Son fils, le général Mahamat Déby Itno a pris le pouvoir, dans le but d'organiser des élections et de restaurer la démocratie dans le pays dans un délai de 18 mois, renouvelable une seule fois, selon l'Article 98 de la Charte de Transition.

Selon Agassiz Baroum, chercheur du Centre d'Études pour le Développement et la Prevention de l'Extrémisme (CEDPE), les Tchadiens sont déjà fatigués des années de guerre.

"La tendance est penchée vers les politico-militaires parce qu'ils détiennent des armes, c'est la raison pour laquelle on leur accorde de l'importance. Et pourtant les problèmes à l'intérieur aussi font peur. Il y a la population qui aspire à des meilleures conditions de vie. Jusque-là, ses revendications ne sont pas prises en compte", ajoute-t-il.

Mahamat Déby Itno

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Légende image, Mahamat Déby Itno

Les nouveaux organes de la transition créés par la junte

La Constitution de la quatrième République du 4 mai 2018 a été mise en berne, juste trois ans après son instauration en replacement de la loi fondamentale qui a duré un peu plus de deux décennies [22 ans].

C'est maintenant une Charte de transition de la République du Tchad, avec trois organes principaux qui régit le pays.

Il y a tout d'abord, le Conseil Militaire de Transition [CMT], l'organe de définition et d'orientation des questions de paix, de stabilité, et de sécurité nationale. Cet organe est chapeauté par le président Mahamat Idriss Déby et quatorze autres généraux.

Depuis le 2 mai dernier, le deuxième organe du pays est le Gouvernement de Transition avec quarante membres nommés par le président du CMT.

Ce gouvernement est dirigé par Albert Pahimi Padacké, le dernier premier ministre du défunt président, avant la suppression de ce poste, lors de l'abrogation de l'ancienne constitution en 2018.

Le troisième organe majeur est le Conseil National de Transition [CNT], un parlement temporaire avec quatre-vingt-treize membres.

Tensions politiques sur la transition

Il a fallu cinq mois au Conseil Militaire de la Transition pour parachever l'installation des deux autres organes principaux de cette transition.

Le Gouvernement de la Transition et le Conseil National de la Transition comptent désormais 133 personnes dont la plupart étaient déjà membres du gouvernement du défunt président et un certain nombre d'opposants au régime de Déby qui ont reconnu le nouveau pouvoir et ont accepté de rejoindre les organes de la transition.

Mais pas tous. Certains groupes d'opposition refusent le dialogue pour le moment.

Wakit Tama, la principale coalition de partis d'opposition et de regroupements de la société civile, dénonçait déjà la politique du défunt président, en particulier sa décision de modifier la constitution pour briguer un sixième mandat.

Maître Max Loalngar, le president de la ligue Tchadienne des droits de l'Homme

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Légende image, Maître Max Loalngar, le president de la ligue Tchadienne des droits de l'Homme.

Le 6 avril 2022, les leaders de Wakit Tama ont annoncé la suspension des pourparlers avec le pouvoir actuel.

''Nous avons constaté qu'il y a aucune volonté de la part du CMT d'organiser un véritable dialogue. Depuis que nous échangeons avec eux, nous constatons qu'ils ne veulent pas prédéfinir les modalités de participation au dialogue, à venir. Comme avec les politico-militaires, à Doha, au Qatar, le pouvoir veut gonfler les participants et se retrouver avec un groupe d'applaudisseurs dans la salle. Nous pourrions revoir notre position actuelle, s'ils montrent la bonne volonté de dialoguer véritablement'', dit Maître Max Loalngar, le président de la ligue Tchadienne des droits de l'Homme et coordonnateur de la Coordination des actions citoyennes, Wakit Tama.

Pour Succès Masra, l'un des leaders de cette opposition tchadienne et président du parti politique dénommé les Transformateurs, ceux qui dirigent la transition ne devraient pas pouvoir se présenter aux prochaines élections.

''La réussite de cette transition s'évaluera du fait que le président du CMT et ces 14 généraux et toutes les équipes qui ont choisies de gérer la transition de remettre le pouvoir à la fin [de la transition] à une équipe qui sera démocratiquement élue par les Tchadiens, à l'issue d'une élection à laquelle ils ne peuvent pas être juge et partie. Et s'ils sont tentés d'être candidat, alors qu'ils démissionnent maintenant", dit M. Masra.

Mais, la Charte de la transition actuelle reste silencieuse sur cette revendication de l'opposition.

Selon une réaction faite à l'AFP, le porte-parole du Gouvernement, Abderaman Koulamallah a déclaré, "nous déplorons qu'ils se mettent en marge d'un dialogue qui va dessiner l'avenir du Tchad. Les principales forces politiques légitimées par les élections poursuivent leur participation au dialogue."

Cette transition demeure un test pour le pays, car depuis l'indépendance en 1960, les militaires n'ont pas encore remis le pouvoir à un civil.

Idriss Deby lui-même avait pris le pouvoir en 1990, après avoir déchu Hissène Habré, un ancien allié.

Et les élections sont pour quand ?

Selon les autorités tchadiennes, avant le retour à l'ordre constitutionnel, la junte au pouvoir s'est fixée comme objectif d'organiser un "dialogue national inclusif et souverain" qui décidera de l'avenir et du destin du Tchad.

C'est ce dialogue qui prendra toutes les mesures nécessaires et indispensable quant à la mise en place d'institutions démocratiques définitives issues des élections transparentes, démocratiques, crédibles et acceptées de tous.

"Les retards sont inhérents à ce genre de processus. Ce n'est pas de notre fait, le retard. Au départ, nous avons programmé le dialogue au mois de janvier dernier, il n'a pas eu lieu. Nous en sommes désolés et nous souhaitons pouvoir arriver au terme de la transition dans les dix-huit mois. C'est notre objectif. Et le Président du CMT ne tergiverse pas sur le délai et sur ses engagements. C'est un militaire. C'est un homme de parole et il refuse de remettre en cause la parole donnée", a déclaré à la BBC, Abderaman Koulamallah, le porte-parole du Gouvernement.

Il ajoute que "Maintenant, on verra avec la pratique. Si ce délai peut être tenu ou s'il y aura un léger glissement, mais ça, il faut déjà tenir le dialogue et il faut voir les délais légaux pour la transition."

En effet, la Charte de transition, dans son article 98 prévoit un renouvellement une fois de la transition.

Beaucoup de Tchadiens doutent déjà que le pouvoir en place saura tenir cette promesse dans les six mois restants. Ils sont nombreux à se poser la question si le pré-dialogue de Doha, qui n'a toujours pas pris fin, le dialogue national prévu le 10 mai, une nouvelle constitution et ensuite les élections sont toujours possibles avant octobre prochain, le mois qui devrait clôturer cette transition.

L'Union africaine et d'autres institutions ont adoubé l'avènement du CMT, mais ont demandé à la junte de rétablir l'ordre constitutionnel comme promis après 18 mois.

Il n'est cependant pas clair quelle pression les partenaires régionaux et internationaux sont prêts à exercer si la transition devait se prolonger, compte tenu notamment de l'importance du Tchad du point de vue de la sécurité régionale.

Le Tchad est le 5e plus grand pays d'Afrique, entouré de six États voisins, tous engagés dans une lutte anti-djihadistes.

Les troupes tchadiennes qui combattaient contre la propagation du terrorisme au Sahel, sous l'ancien régime, sont toujours en activité.

''La paix dans la région du Sahel dépend en grande partie du Tchad et en particulier de sa capacité à assurer sa propre stabilité'', affirme Agassiz Baroum.

Une transition sur fond de contestation

Des manifestants défilent dans les rues de la capitale tchadienne N'Djamena, le 11 septembre 2021, contre la junte qui dirige le Tchad depuis la mort d'Idriss Deby Itno, entourés d'une forte présence policière.

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Légende image, Des manifestants défilent dans les rues de la capitale tchadienne N'Djamena, le 11 septembre 2021, contre la junte qui dirige le Tchad depuis la mort d'Idriss Deby Itno, entourés d'une forte présence policière.

Même si les dispositions de la Charte actuelle n'ont pas suspendu les activités des partis politiques, l'opposition et les organisations de droits de l'homme ont affirmé à la BBC qu'au moins 17 personnes ont perdu la vie lors de différentes manifestations réprimées par la junte au pouvoir.

Maître Max Loalngar, le président de la Ligue Tchadienne des Droits de l'Homme [LTDH] a affirmé à la BBC, ''J'ai ici comptabilisé 18 morts, au total. Ce sont les gens qui ont été tués parce qu'ils manifestaient lors de différentes manifestions pré-électorales et aussi à l'arrivée de la junte au pouvoir.''

Les autorités démentent être responsables des décès survenus durant les manifestations.

Abderaman Koulamallah, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, au micro de la BBC appelle l'opposition à venir au dialogue.

''Tous ce qu'ils ont à dire, qu'ils aillent le dire au dialogue. Pourquoi refuser un dialogue qui regroupe tous les Tchadiens ? … Un consensus total des Tchadiens dont les yeux et les regards sont tournés vers ce dialogue-là", dit-il.

Les diplômés au chômage font aussi partis des manifestants réguliers depuis l'arrivée de la junte au pouvoir, ils sont nombreux à attendre leur intégration dans l'administration publique.

Le Président du CMT, Mahamat Idriss Déby Itno a promis le recrutement de 5,000 jeunes diplômés rien qu'en cette année 2022, mais nombreux attendent encore la matérialisation de cette promesse.

Le taux de chômage est à 2%, selon l'Institut National de Statistiques au Tchad, qui indique que plus de 100,000 personnes sont à la recherche d'un emploi dans le pays.

Où en est le dialogue national ?

C'est lors de son premier discours à la nation, le 29 Avril 2021 que le président du CMT, Mahamat Idriss Déby Itno avait lancé un appel à tous les Tchadiens pour un consensus sur l'avenir du pays.

''C'est par l'amour, la fraternité, l'entente, le pardon et la tolérance que nous pouvons refonder notre pays. Nous appelons à la participation et à la bonne volonté de tous les citoyens dans ces phases cruciales et historiques de la vie de notre jeune Nation,'' a-t-il dit.

Initialement prévu pour deux semaines, à partir du 13 Mars dernier, le pré-dialogue de Doha qui devrait mettre ensemble les responsables de groupes armés et les exilés politique ; ces pourparlers n'ont toujours pas été clôturés.

Un groupe de rebelles capturés du FACT (Front pour le changement et la concorde au Tchad) est exposé avec leurs armes et véhicules confisqués au quartier général de l'armée tchadienne à N'Djamena, le 9 mai 2021.

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Légende image, Un groupe de rebelles capturés du FACT (Front pour le changement et la concorde au Tchad) est exposé avec leurs armes et véhicules confisqués au quartier général de l'armée tchadienne à N'Djamena, le 9 mai 2021.

L'enlisement de ce pré-dialogue entre groupes rebelles à Doha et le manque d'un consensus sèment le doute sur la participation de politico-militaires au dialogue inclusif projeté, en date du 10 Mai prochain et même sur la tenue effective du dialogue proprement dit, déjà reporté une fois.

Au total, 52 groupes rebelles sont présents au Qatar lors du pré-dialogue réservé à ceux qui ont pris les armes, y compris le Front pour la concorde du Tchad (FACT), mouvement à l'origine de l'attaque qui a couté la vie au défunt Maréchal du Tchad.