Coronavirus: les Italiens sont-ils en train de perdre foi en l'UE ?

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- Author, Stefano Vergine
- Role, Milan, Italy
Lorsque le Covid-19 est arrivé en Europe, c'est l'Italie qui a été la première touchée - et durement.
Ses voisins européens ne lui ont pas fourni beaucoup d'aide au cours des premières semaines de février et mars, car leurs hôpitaux étaient débordés.
Alors que l'Italie compte 31 000 morts, l'inquiétude s'accroît également quant à l'impact économique de la catastrophe, et on observe une augmentation du nombre d'Italiens qui perdent confiance dans l'UE.
Le traité de Rome a lancé la Communauté économique européenne de l'époque en 1957, dont l'Italie est un membre fondateur.
"J'ai un peu changé d'avis sur l'Europe. Nous sommes confrontés à une urgence absolue, et voir des pays se tourner le dos les uns aux autres est vraiment gênant", déclare l'agent immobilier de 34 ans Marco Tondo, basé à Rome.
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Il perçoit du gouvernement des indemnités de licenciement depuis neuf semaines à hauteur de 80 % de son salaire.

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Selon un sondage réalisé en avril par Tecné auprès de 1 000 Italiens, 42 % des personnes interrogées ont déclaré qu'elles quitteraient l'UE, contre 26 % en novembre 2018.
Cependant, un quart de ce nombre a déclaré qu'ils seraient prêts à rester dans le bloc si l'Europe approuvait des mesures concrètes pour l'Italie.
L'Italie a décrété un confinement total le 8 mars et les restrictions sévères sur les activités quotidiennes n'ont été assouplies que le 4 mai.

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La production économique du pays va chuter de 8 % cette année, selon le gouvernement de Giuseppe Conte. L'ampleur de la récession gonflera la dette publique de l'Italie cette année, à hauteur de près de 155,7 % du PIB, selon les prévisions de l'Institut national italien de la statistique.
Comment l'Europe a-t-elle réagi ?
Lorsque la crise sanitaire a éclaté, M. Conte a appelé à la création de coronabonds, auxquels auraient souscrits tous les membres de la zone euro pour partager le fardeau de la reprise économique.
Mais en quelques jours, l'Allemagne et les Pays-Bas avaient exclu toute forme de mutualisation de la dette. En Italie, cela ne s'est pas bien passé. Les critiques ont déclaré que le Premier ministre avait été humilié par l'UE.
"Demander des coronabonds était la meilleure façon pour lui de se faire claquer la porte au nez", affirme Carlo Altomonte, professeur associé d'économie de l'intégration européenne à l'université Bocconi.
"La mutualisation de la dette est interdite par les traités de l'UE et la constitution allemande. Je pense que Conte l'a utilisée comme une arme dans les négociations".
Le 18 mars, la Banque centrale européenne a lancé un programme d'achat d'obligations de 750 milliards d'euros (800 milliards de dollars) pour aider les pays les plus endettés de la zone euro en réduisant les coûts d'emprunt.
Deux jours plus tard, la Commission européenne a annoncé la suspension des règles sur les déficits publics, permettant ainsi aux pays d'injecter autant d'argent qu'ils le souhaitent dans leur économie.
Puis, le 8 avril, l'Eurogroupe des ministres des finances de la zone euro s'est mis d'accord sur un plan de sauvetage de 540 milliards d'euros. Il était composé de :
• 200 milliards d'euros sous la forme d'une nouvelle ligne de crédit pour les entreprises, fournie par la Banque européenne d'investissement
• 100 milliards d'euros de prêts pour soutenir les régimes de chômage temporaire
• 240 milliards d'euros sous forme de ligne de crédit fournie par le mécanisme de stabilité européen (MSE) pour financer les systèmes de santé de la zone euro.
Le débat politique en Italie s'est principalement concentré sur cette dernière partie du paquet.
L'impopulaire MES est un fonds de sauvetage intergouvernemental qui a accordé des prêts à la Grèce et à certains autres pays de l'UE pendant la crise financière et qui remonte à 2012.
Selon l'Eurogroupe, les prêts seront assortis de taux d'intérêt proches de 0,1 %, mais l'argent ne sera utilisé que "pour soutenir le financement national des coûts directs et indirects liés aux soins de santé, à la guérison et à la prévention en raison de la crise du Covid-19".
L'Italie pourrait emprunter jusqu'à 37 milliards d'euros au titre du Mécanisme de stabilisation économique, mais elle doit encore décider si elle souhaite demander ces prêts.
Les deux partis qui composent le gouvernement de coalition du technocrate Giuseppe Conte ont souvent eu des positions divergentes sur les questions européennes, et c'est également le cas en ce qui concerne l'emprunt au Mécanisme de sauvegarde d'urgence.
Le Parti démocratique de centre-gauche soutient cette idée. Mais le Mouvement cinq étoiles, le parti anti-establishment, a averti que le gouvernement s'effondrerait si M. Conte devait puiser dans le fonds de sauvetage.
"Le Parlement italien décidera s'il est approprié ou non que l'Italie l'active", a finalement déclaré M. Conte, après avoir refusé à plusieurs reprises de recourir au MES.
La principale objection émane de la Ligue, parti d'extrême droite, qui était membre du gouvernement mais qui a maintenant basculé dans l'opposition.
"Le MES n'est pas un cadeau, c'est de l'argent prêté, qui doit être remboursé à des conditions précises choisies à Bruxelles et non en Italie", a déclaré son chef Matteo Salvini. "Nous devons refonder l'UE sur de nouveaux principes et reprendre le contrôle de la production de l'argent. Nous devons imprimer l'argent", a-t-il soutenu.
Quelle est la puissance des eurosceptiques ?
Bien que la Ligue soit toujours le plus grand parti d'Italie, sa popularité a baissé au cours des deux derniers mois, selon une enquête de Demopolis.
La Ligue dirige deux régions clés du nord de l'Italie : la Lombardie, puissance industrielle, et la Vénétie, dans le nord-est. Elles ont été les premières régions à enregistrer des cas de coronavirus. La gestion de la crise du Covid-19 par le parti a donc fait l'objet d'un examen minutieux.
M. Salvini semble avoir perdu des partisans, tandis que son challenger au sein du parti, le gouverneur de Vénétie Luca Zaia, devient de plus en plus populaire.
"Ils sont tous deux eurosceptiques, mais Zaia est chargé de gérer cette crise dans sa région, et il la gère bien", explique Piero Ignazi, professeur de politique comparée à l'université de Bologne.
"En revanche, Salvini représente l'opposition au niveau national, ses critiques contre le gouvernement ne plaît pas au peuple en ce moment".

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Alors que Luca Zaia a fait faire des tests à grande échelle, au sein de la population de la région, Attilio Fontana, gouverneur de la Lombardie et l'un des plus proches alliés de M. Salvini, a choisi de ne pas mettre en œuvre la même stratégie.
Selon une étude récente publiée par The Lancet, le taux de mortalité des personnes infectées en Vénétie est de 6,4%, alors qu'en Lombardie, il atteint 18,3%.
L'UE va-t-elle offrir davantage ?
Le taux d'emploi en Italie, l'un des plus faibles de la zone euro, a légèrement diminué, passant de 58,9 % en février à 58,8 % en mars.

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"Je ne suis pas fan de l'Union, mais l'Europe s'avère une fois de plus inutile, nous devrions donc quitter l'UE", déclare Valentina Rosi, une ancienne commerçante romaine âgée de 45 ans qui est aujourd'hui au chômage.
Ce que l'Italie attend maintenant de l'UE, c'est un plan de relance qui aille au-delà des prêts.
Le Parlement européen demande qu'un fonds de relance de 2 000 milliards d'euros soit intégré au budget de l'UE et la Commission européenne devrait présenter des propositions sous peu. La recherche de cohésion constitue un élément important dans l'élaboration du prochain budget, qui vise à réduire le grand écart de richesse entre les États membres.
Mais il existe de fortes divisions entre les États membres, la plus importante étant de savoir si les pays doivent recevoir des subventions ou seulement des prêts.
Tout plan de relance reposant principalement sur des subventions serait une victoire pour M. Conte, et pourrait faire une différence considérable pour les Italiens encore indécis sur la question de savoir s'ils doivent ou non tourner le dos à Bruxelles.
Stefano Vergine est un journaliste basé à Milan et co-auteur du Livre noir de la Ligue














