Dialoguer ou ne pas dialoguer, le dilemme politique tchadien

Particpants au dialogue national dans la salle du 15 janvier

Crédit photo, AURELIE BAZZARA-KIBANGULA/AFP via Getty Images

    • Author, Au Coeur de l'Actu
    • Role, BBC Afrique

Au Tchad, l’année 2022 a été marquée par plusieurs mois de pré-dialogue avant le dialogue national proprement dit, dont la clôture a été suivie d'une manifestation qui a fait cinquante morts de sources officielles.

« Dans la vie des hommes, Il y a des jours qui marquent; des jours empreints de souvenirs qui resteront à jamais gravés dans la mémoire collective. »

Le président de la Transition au Tchad, Mahamat Idriss Déby, prononce ces mots le 20 août 2022, à l’ouverture des travaux du dialogue national.

 "Après une longue attente et plusieurs mois de travaux laborieux menés par le Comité d'organisation du dialogue national inclusif, c'est en ce jour béni du 20 Août 2022 que nous pouvons lancer les débats sur les valeurs qui refonderont notre République."

En effet, le dialogue tant attendu est survenu au bout d’un processus marqué par plusieurs reports, qui a mené les acteurs de Doha, au Qatar à cette salle du palais du 15 janvier de Ndjaména.

Sur les 237 partis politiques qui existent au Tchad, 233 sont présents au dialogue. Il y a aussi les organisations de la société civile, les syndicats, les groupes rebelles qui y sont représentés, de même que la junte au pouvoir.

Tout d’abord, il a fallu tenir un pré-dialogue qui a réuni à Doha, au Qatar, les autorités tchadiennes et 52 groupes politico-militaires.

Des pré-dialogues ont aussi été organisés dans différentes provinces du pays.

Au bout de ce long cheminement, 9 groupes ont finalement refusé de participer au dialogue national, estimant que les préalables qu'ils ont posés n'ont pas été satisfaits.

Accords et désaccords sur le dialogue

Le dialogue a été boycotté par certains partis politiques et associations de la société civile.

 Pour Succès Masra, responsable du parti politique les Transformateurs, les conditions d'un dialogue inclusif ne sont pas satisfaites : «Nous sommes les premiers demandeurs du dialogue, mais le Tchad n'a pas manqué de dialogue. Le Tchad a manqué de sincérité dans le dialogue. »

 Les partisans de Masra ont posé sur la table « deux éléments de confiance » que les organisateurs n’ont pas jugé utiles de satisfaire : les membres du CNT qui vont gérer la transition post dialogue ne pourront pas être candidats pour la prochaine présidentielle et la parité de mise parmi les protagonistes qui participent au dialogue. »

Succès Masra

Crédit photo, Issouf Sanogo via Getty Images

Légende image, Succès Masra

Quant au porte-parole du Mouvement patriotique du salut proche de la junte, Jean Bernard Padaré, il estime que le dialogue était une opportunité à saisir.

 « En tant que Tchadien, au regard de ce que notre pays a vécu et vu la situation nouvelle qui prévaut, je ne sais pas quel est ce Tchadien responsable qui refuserait d'aller rencontrer les autres pour discuter et évoquer les maux qui minent le développement, qui minent l'unité de notre pays. »

Me Jean Bernard Padaré

Crédit photo, Page Facebook Me Jean Bernard Padaré

Légende image, Me Jean Bernard Padaré

Les conclusions du dialogue

Le dialogue qui a pris fin le 8 octobre 2022 a désigné le Général Mahamat Idriss Déby comme président d'une nouvelle transition qui durera deux ans, et cela après la première phase de la transition, qui a duré dix-huit mois.

Les assises entérinent aussi la possibilité pour le président Déby de se présenter aux élections qui seront organisées à l'issue de cette deuxième phase de transition.

Presque dans la foulée, le 12 octobre, Saleh Kebzabo, l'un des principaux opposants aux Déby, et plusieurs fois candidat à la présidentielle, a été nommé Premier ministre de la transition.

Le 20 octobre, des manifestations ont lieu dans plusieurs villes du Tchad.

Insurrection populaire ou protestation pacifique ?

Le bilan est lourd. Une cinquantaine de morts et plus de trois cents blessés, selon le gouvernement.

D'autres organisations évoquent un bilan plus élevé. Le Premier ministre Saleh Kebzabo parle d'une insurrection : "En tout état de cause, cette marche était interdite. Et comme vous l'avez vu vous-même, ce n'était pas une marche. Oui, c'était une insurrection populaire en vue de s'emparer du pouvoir par la force. C'est ce qui s'est passé aujourd'hui et pas autre chose. »

Des manifestants dans une rue de Ndjaména ce 20 octobre 2020

Crédit photo, AFP via Getty Images

Légende image, Les manifestations du 20 octobre 2022 ont fait une cinquantaine de morts et plus de 300 bléssés selon le gouvernement tchadien.

Le gouvernement suspend les activités de trois partis politiques, dont le parti les Transformateurs de Succès Masra.

 « Le peuple, c'est une population de dix-sept millions de personnes. Ce que nous voulons, c'est la démocratie. Nous voulons le développement et aussi la sécurité. Nous voulons faire entendre notre voix. C'est le choix que nous faisons. Donc nous n'avons pas d'armes, nous n'avons pas de fusil », martèle l’opposant au micro du service anglais de la BBC.

 « La seule chose que nous avons, c'est notre voix. La seule chose que nous avons, c'est d'organiser des protestations pacifiques. »

Disant craindre pour sa sécurité, Succès Masra a quitté le territoire tchadien au mois de novembre.

Des arrestations en masse

Plus de six cents personnes ont été arrêtées après la manifestation et amenées à Koro Toro, dans le nord du pays. Certaines de ces personnes ont été condamnées le 29 novembre, à des peines de prison. D'autres ont été relâchées.

Ce sont 401 prévenus sur 621 qui ont comparu devant le tribunal de grande instance de Ndjamena délocalisé à Koro Toro. C'est un verdict rendu par les juges en toute souveraineté, déclare le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Ndjamena.

A ce jour, 139 prévenus ont recouvré la liberté après un mois et demi de détention.

80 mineurs poursuivis par devant le juge pour enfants ont bénéficié d’une mise en liberté provisoire.

Il reste quelque 200 personnes arrêtées qui sont encore sous le coup d’une enquête.