85% des personnes exposées vivent en Afrique : comment le continent est devenu l'épicentre mondial des feux de forêt

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- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
Dans un petit village de la Zambie centrale, les habitants forment une chaîne humaine. Avec des seaux remplis d'eau de puits, ils tentent désespérément de contenir un feu de brousse qui s'approche à grande vitesse de leurs champs de maïs.
La chaleur est suffocante, la fumée pique les yeux, et les enfants toussent, recroquevillés contre leurs mères. « Chaque année, c'est la même peur », souffle Joseph, agriculteur. « Nous faisons du feu pour préparer nos terres, mais parfois, il s'échappe, et alors c'est tout le village qui est menacé. »
Cette scène, banale pour les habitants de ce village zambien, illustre une réalité dramatique : l'Afrique est devenue l'épicentre invisible des incendies mondiaux.
Selon une étude internationale publiée en août 2025 dans la revue Science, 85 % des personnes directement menacées par les feux de végétation dans le monde vivent sur le continent africain.
L'étude menée par l'Université des Nations Unies (UNU-INWEH), révèle une statistique saisissante : entre 2002 et 2021, la superficie totale brûlée sur le continent a diminué de 26 %. Mais paradoxalement, l'exposition humaine a augmenté de 40 %.
Résultat : au moins 2 500 morts, 10 500 blessés et plus d'1,5 million de décès par an liés à la fumée.
« L'Afrique paie le prix fort du changement climatique et de la pression humaine sur les écosystèmes », analyse le professeur Amina Ndlovu, climatologue à l'Université de Pretoria.

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Quand le climat nourrit le feu
Les chercheurs ont analysé deux décennies de données (2002–2021) issues de satellites, de bases démographiques et du Global Fire Atlas. Leurs conclusions sont frappantes :
- La superficie mondiale de terres brûlées a diminué de 26 %.
- Mais l'exposition humaine aux feux a augmenté de 40 %.
- En tout, 440 millions de personnes ont vu leur vie ou leurs biens directement menacés par les flammes.
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Comment expliquer ce paradoxe ?
« L'Afrique illustre parfaitement ce basculement », explique la chercheuse principale de l'étude, Dr Bianca Lopez.
« Les pratiques agricoles traditionnelles, l'urbanisation rapide et la fragmentation des écosystèmes réduisent parfois la propagation des feux, mais elles exposent de plus en plus de populations. »
Les scientifiques soulignent plusieurs facteurs aggravants : les sécheresses prolongées, accentuées par El Niño et le réchauffement global, rendent la végétation hautement inflammable. Les pratiques agricoles traditionnelles, comme le brûlis, échappent parfois à tout contrôle.
Les aérosols produits par les incendies accentuent encore la sécheresse locale, créant un cercle vicieux.
En Afrique australe, une étude a montré que les variations rapides des précipitations liées à El Niño expliquaient plus de la moitié de l'augmentation récente des incendies.
« L'urbanisation rapide, l'agriculture extensive et les sécheresses répétées créent une bombe à retardement. »

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Cinq pays africains, moitié de la crise mondiale
La grande majorité des feux étudiés par les chercheurs se concentrent en Afrique, 64,3 % des surfaces mondiales brûlées entre 2002 et 2021 précisément.
Derrière le chiffre global se cachent quelques pays particulièrement exposés.
La République démocratique du Congo, le Soudan du Sud, le Mozambique, la Zambie et l'Angola concentrent à eux seuls la moitié des expositions humaines mondiales aux incendies.
- République démocratique du Congo (RDC)
Ici, le feu est avant tout un outil agricole. Chaque année, des paysans brûlent des parcelles de forêt pour défricher et cultiver manioc, maïs ou banane. Mais ces flammes échappent parfois au contrôle et grignotent les lisières du bassin du Congo, deuxième poumon vert de la planète.
« Sans brûlis, je ne peux pas nourrir ma famille », témoigne Jean, paysan de la province de l'Équateur. « Mais si le feu part trop loin, je perds tout. »
- Soudan du Sud
Dans ce pays marqué par la guerre civile, le feu accompagne les déplacements de bétail. Les éleveurs embrasent les pâturages pour régénérer l'herbe, mais les flammes touchent aussi des camps de déplacés.
- Mozambique
Cyclones et sécheresses accentuent la vulnérabilité des terres. Les incendies détruisent régulièrement des récoltes de maïs et de manioc. « En une nuit, nous avons tout perdu », raconte Maria, agricultrice.
- Zambie
Les savanes de Zambie brûlent presque chaque saison. Des ONG locales ont mis en place des brigades communautaires, mais les moyens manquent. « Nous avons des pelles et des seaux, rien de plus », dit un volontaire.
- Angola
Le feu reste ancré dans les pratiques rurales, mais l'urbanisation rapide accroît les risques. Aux abords de Luanda, des familles craignent désormais que les feux de saison sèche n'atteignent leurs habitations précaires.
Et pourtant l'Afrique qui, année après année, représente plus de la moitié de la surface brûlée sur la planète attire si peu l'attention médiatique.
L'invisibilité africaine dans les médias
Si les incendies en Californie ou en Australie font la une des médias internationaux, ceux qui ravagent l'Afrique restent largement ignorés.
Pourtant, l'échelle est incomparable : moins de 2,5 % des expositions mondiales concernent l'Europe, les États-Unis et l'Australie réunis, contre 85 % pour l'Afrique.
Cette invisibilité a des conséquences politiques : sans relais médiatique, difficile d'attirer financements et soutiens internationaux.
L'un des paradoxes les plus saisissants est que, pendant que l'Amazonie, l'Australie ou la Californie monopolisent l'attention mondiale lorsqu'elles brûlent, ce sont souvent les feux africains qui représentent la plus grande part de la surface brûlée globale et donc des émissions saisonnières de carbone.
Les impacts combinés (perte de biodiversité, émissions de gaz à effet de serre, pollution de l'air et risques sanitaires ) font des feux africains un enjeu climatique et sanitaire d'envergure mondiale.
L'écart de couverture révèle aussi une géopolitique de l'attention : les crises qui touchent les pays et régions stratégiques pour les puissances médiatiques reçoivent plus de ressources et donc plus de visibilité.
Les feux africains, souvent relégués à des « phénomènes locaux », peinent à s'imposer comme des urgences planétaires malgré leur rôle massif dans le bilan carbone et la santé publique.
L'étude parue dans la revue Science sonne comme une alerte : le monde regarde ailleurs, alors que l'Afrique concentre la majorité des vies menacées par les incendies.
Si rien n'est fait, cette crise silencieuse risque d'aggraver la pauvreté, l'insécurité alimentaire et la dégradation de l'environnement à une échelle mondiale.
Des écosystèmes fragilisés, des vies menacées

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« L'Afrique paie le prix fort du changement climatique et de la pression humaine sur les écosystèmes », analyse le professeur Amina Ndlovu, climatologue à l'Université de Pretoria.
« L'urbanisation rapide, l'agriculture extensive et les sécheresses répétées créent une bombe à retardement. »
Les conséquences dépassent largement les pertes immédiates.
- Déforestation et climat : dans le bassin du Congo, chaque hectare brûlé réduit la capacité de stockage du carbone, accentuant le réchauffement global.
- Biodiversité : des espèces emblématiques (éléphants de forêt, gorilles, oiseaux rares voient) leurs habitats disparaître.
- Pollution atmosphérique : les incendies libèrent d'énormes quantités de particules fines (PM2.5), aggravant la qualité de l'air.
- Perturbations climatiques locales : les panaches de fumée modifient la pluviométrie, accentuant les sécheresses déjà récurrentes.
Selon l'étude, les conditions météorologiques extrêmes propices aux incendies ont augmenté de 54 % entre 1979 et 2022. Derrière les chiffres se trouvent des réalités humaines lourdes :
- Santé publique : multiplication des cas d'asthme et de maladies respiratoires, notamment chez les enfants.
- Sécurité alimentaire : destruction des récoltes et baisse des rendements agricoles.
- Économie : absence de systèmes d'assurance rurale, pertes matérielles non compensées.
- Migrations : des villages entiers sont désertés, des milliers de familles contraintes de s'installer dans des bidonvilles urbains.
- Impacts sur les infrastructures
Les feux de forêt ont un impact significatif sur les infrastructures, notamment sur les routes, les réseaux électriques, les logements, les infrastructures de télécommunication ainsi que sur les installations industrielles des secteurs miniers et forestiers.
Ils peuvent également atteindre et détruire des infrastructures communautaires et des bâtiments publics (écoles, centres de santé), entrainant des efforts et des coûts de reconstruction importants.

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On estime qu'au cours des 30 dernières années, l'agriculture sur brûlis et les incendies de forêt ont détruit plus de 120 millions d'hectares de forêt tropicale en Afrique, selon un rapport de la FAO.
En Afrique de l'Ouest, dans la bande des savanes essentiellement, plus de 60 % de la superficie boisée brûle à chaque saison sèche.
Dans un contexte de changement climatique, les feux de brousse au Sénégal détruisent les moyens de subsistance et exacerbent les inégalités, mais des solutions émergent pour protéger les populations.
Entre octobre 2024 et janvier 2025, 20 incendies ont ravagé 186 hectares dans le département de Mbour, dont une grande partie dans la forêt protégée de Nianing, selon la capitaine Bineta Ndiaye, cheffe du service des Eaux et Forêts.
Ces feux, souvent déclenchés par des pratiques agricoles traditionnelles et amplifiés par des sécheresses prolongées dues au changement climatique, ont des conséquences sociales et humaines dévastatrices.
En un an, 643 feux ont consumé près de 126 000 hectares à l'échelle nationale, détruisant des pâturages, des cultures et des ressources forestières essentielles, selon le Centre de Suivi Écologique.
Cette perte aggrave l'insécurité alimentaire, poussant certains agriculteurs à migrer vers les villes ou à abandonner leurs terres.
Les feux de brousse dans la zone sahélienne, y compris au Sénégal, ont un « fort pouvoir destructeur » sur les populations humaines et animales.
Ils exacerbent la vulnérabilité des communautés pastorales, en détruisant les pâturages et en intensifiant les conflits entre agriculteurs et éleveurs (par exemple, des feux allumés pour chasser les bergers).
Renforcer la coordination entre les autorités, les communautés et les scientifiques est donc crucial. « Nous devons écouter les savoirs traditionnels et investir dans la technologie », plaide Irène Wabiwa Betoko de Greenpeace Afrique.
Entre 340 millions et 370 millions d'hectares brûlent chaque année dans le monde
D'après les prévisions, la fréquence des feux de forêt extrêmes augmentera d'environ 50 % d'ici à la fin du siècle et les évolutions environnementales liées au changement climatique, telles que les sècheresses accrues, les températures élevées et les vents forts, devraient entraîner des saisons des incendies plus chaudes, plus sèches et plus longues.
À l'heure actuelle, on estime qu'entre 340 millions et 370 millions d'hectares de terres brûlent chaque année dans le monde en raison des incendies de forêt.
Lorsque ces feux deviennent extrêmes, ils peuvent avoir des effets néfastes sur le développement durable, menacer les moyens de subsistance des populations et générer des volumes importants de gaz à effet de serre.
«L'approche adoptée pour lutter contre les feux de forêt a une importance cruciale», déclarait M. Zhimin Wu, Directeur de la Division des forêts de la FAO, qui a présenté la nouvelle édition des directives lors d'une manifestation parallèle organisée à l'occasion de la 9e Semaine mondiale des forêts, à Rome en juillet 2024.
«Nous devons passer d'interventions réactives à une stratégie proactive et donner la priorité à la prévention et à la préparation.»
Les données satellitaires et les analyses récentes dessinent un paysage inquiétant : en 2024 les incendies ont fortement contribué à une perte record de forêts tropicales dans le monde, et une part massive de la surface brûlée se situe en Afrique centrale, de l'Ouest et dans la savane sahélienne.
Les observations de systèmes comme MODIS/VIIRS (NASA FIRMS) et les rapports synthétiques internationaux montrent des vagues répétées de détection de foyers actifs à travers le continent.

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Intégrer la science et les technologies dans les stratégies anti-feu
Face à ce défi, des chercheurs africains et internationaux misent sur la technologie.
OroraTech, une start-up européenne, déploie des nanosatellites capables de détecter la chaleur des feux en temps réel.
Le projet FireSat, soutenu par Google et Earth Fire Alliance, promet une constellation de plus de 50 satellites capables de repérer des incendies de la taille d'une salle de classe et de transmettre des alertes toutes les 20 minutes.
L'utilisation des connaissances scientifiques peut permettre d'améliorer les systèmes d'alerte précoce grâce à des technologies avancées ainsi qu'à des stratégies de gestion des paysages et des forêts fondées sur la science, selon les Nations Unies.
«Une plus grande utilisation des technologies modernes pour la surveillance, la détection et le contrôle des incendies de forêts, comme la télédétection et les systèmes d'alarme en temps réel, peut être utile à cet égard.» estime Juliette Biao Koudenoukpo, Directrice du Secrétariat du Forum des Nations Unies sur les forêts au Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, dans une tribune publiée sur le site des Nations Unies.
Les satellites et autres technologies spatiales fournissent des informations précieuses sur la localisation, la taille et la propagation des incendies, ainsi que sur les conditions météorologiques et les autres facteurs susceptibles d'influencer le comportement des incendies. Ces informations peuvent être utilisées pour soutenir les efforts de gestion et d'extinction des incendies.

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En Afrique du Sud, des climatologues testent des modèles d'IA qui combinent données satellites et conditions météorologiques pour prédire les départs de feu et anticiper leur propagation.
« L'intelligence artificielle permet d'aller au-delà du constat », explique le Dr Sipho Maseko, chercheur au CSIR (Council for Scientific and Industrial Research). « Elle nous aide à dire où et quand le feu va démarrer. Cela peut sauver des vies et des récoltes. »
Les experts insistent : sans politiques publiques fortes, la science seule ne suffira pas. « Les satellites et l'IA sont des outils puissants, mais si les villages ne reçoivent pas l'information ou n'ont pas les moyens d'agir, cela reste vain », rappelle la professeure Ndlovu.
Selon une étude québécoise publiée en décembre 2024, ces outils assistés de systèmes d'intelligence artificielle (IA), pourraient aider à la détection et la localisation des feux de forêt de manière précoce.
« Ils peuvent nous donner suffisamment d'informations sur la zone de l'incendie pour aider les pompiers à prendre de meilleures décisions. Les informations de détection en temps réel permettent une lutte autonome (sans interventions humaines) contre les incendies », explique le professeur Youmin Zhang du Département de génie mécanique, industriel et aérospatial de l'Université Concordia et co-auteur de l'étude.
Les auteurs de l'étude estiment que les drones peuvent fournir des images plus détaillées que les satellites et les avions.
Ils peuvent ainsi répondre à l'un des défis de taille : repérer les feux, même en l'absence de grandes flammes et de portions consumées, et ce compte tenu du vaste territoire à couvrir.
Les experts préconisent également le recours aux outils de détection et d'analyse des risques d'incendies.
L'analyse et le traitement des données issues de diverses sources comme l'imagerie satellite, les prévisions météorologiques et les capteurs, sont essentiels à la gestion et à la prévention des incendies.

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Les avancées dans la lutte contre les feux de brousse et de forêt en Afrique incluent l'utilisation de technologies comme les satellites et les drones pour la détection précoce, le renforcement de la gouvernance locale et de l'implication des communautés via des comités de lutte et l'intégration des connaissances traditionnelles.
Malgré ces avancées, les défis restent immenses. Le changement climatique, qui intensifie les sécheresses, rend les feux plus fréquents et plus destructeurs, selon WRI Africa.
Les experts appellent à une réduction mondiale des émissions de CO2 pour briser la boucle de rétroaction feu-climat.
Les directives mettent l'accent sur l'approche intégrée de la gestion des incendies, qui prévoit la mise en œuvre de mesures bien avant, pendant et longtemps après un incendie.
Elles recommandent également l'adoption de mesures stratégiques visant à favoriser la participation des peuples autochtones et d'autres détenteurs de savoirs locaux, qui partagent des pratiques et des éclairages précieux et adaptés au contexte facilitant la prise de décisions liées à la gestion des feux.
D'après la publication, leur contribution active est essentielle pour prévenir les feux de forêt, réagir rapidement lorsqu'un incendie se déclare et restaurer les zones dévastées par de graves incendies.














