Pourquoi Tchiroma Bakary a-t-il choisi la Gambie comme terre de refuge ?

Crédit photo, DANIEL BELOUMOU OLOMO/AFP via Getty Images
- Author, Paul Njie
- Reporting from, Yaoundé
L'annonce de l'arrivée en Gambie du leader de l'opposition camerounaise Issa Tchiroma Bakary continue de susciter des discussions sur les raisons qui l'ont poussé à chercher refuge dans ce pays d'Afrique de l'Ouest, ainsi que sur les circonstances de son départ du Cameroun.
Dimanche 23 novembre, le gouvernement gambien a révélé que M. Tchiroma Bakary était entré dans le pays 16 jours avant l'annonce, suscitant les critiques de l'opposition qui a dénoncé ce qu'elle a qualifié de secret et de manque de transparence.
Les autorités ont déclaré dans un communiqué que l'homme politique de 76 ans ne se trouvait dans le pays que pour des « raisons humanitaires » et que son séjour serait temporaire.
M. Bakary a été accepté « dans un esprit de solidarité africaine et dans le but d'assurer sa sécurité pendant que les discussions se poursuivent » pour trouver une solution à la crise post-électorale au Cameroun.
Le pays d'Afrique de l'Ouest a également déclaré qu'il ne permettrait pas que son territoire soit utilisé comme base pour des activités « subversives ».
Pour l'analyste politique John Ako, la subversion évoquée par les autorités gambiennes pourrait être relative dans ce contexte.
Il estime que les activités susceptibles d'être subversives « dépendront du cas particulier ».

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« Cela ne signifie pas que M. Issa Tchiroma ne donnera pas de conférences de presse ou ne s'entretiendra pas avec d'autres partenaires qui souhaitent obtenir des informations de sa part », a-t-il fait valoir.
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Mais comment Tchiroma Bakary s'est-il retrouvé en Gambie ?
Les circonstances exactes entourant l'arrivée de l'opposant dans ce pays restent largement floues, la déclaration du gouvernement n'ayant fourni aucun détail.
Mais tout le monde sait qu'il ne se trouvait plus dans sa résidence de Garoua, dans le nord du Cameroun, à la fin du mois d'octobre.
Il avait prématurément déclaré sa victoire sur Paul Biya lors de l'élection présidentielle du 12 octobre, obligeant le ministre de l'Intérieur, Paul Atanga Nji, à le menacer de poursuites judiciaires. Paul Biya a été déclaré vainqueur avec 53,7 % des voix, tandis que Tchiroma Bakary est arrivé deuxième avec 35,2 %.
« Je remercie l'armée loyaliste qui a fait preuve de patriotisme en m'escortant vers un lieu sûr et qui assure actuellement ma protection », avait-il déclaré à l'époque.
Sa déclaration avait alimenté les spéculations et les interrogations sur une possible scission au sein de l'armée.
La fuite de Tchiroma Bakary du Cameroun avait semé le doute quant à son lieu de résidence, plusieurs informations suggérant qu'il se trouvait au Nigeria, pays limitrophe du Cameroun.
Ces informations ont ensuite été confirmées dans une interview accordée aux médias par Jemal Taleb, membre du groupe d'avocats représentant M. Bakary sur la scène internationale.
Loin de chez lui, Bakary a orchestré des campagnes de désobéissance civile impliquant des « opérations de ville fantôme » qui ont paralysé les activités, une initiative qui a provoqué la colère du gouvernement de Paul Biya.
Pourquoi Tchiroma Bakary a-t-il choisi la Gambie ?
M. Taleb a déclaré que le leader du parti Front Pour le Salut National du Cameroun (FSNC) ne se sentait pas en sécurité au Nigeria, ce qui l'a incité à se tourner vers la Gambie pour y trouver protection.
Parmi d'autres facteurs, le Dr Jude Mutah, expert en gouvernance et démocratie, suggère que Bakary aurait également pu craindre « d'être arrêté et rapatrié au Cameroun », comme cela a été le cas pour certains dirigeants anglophones camerounais qui cherchaient à créer un État séparatiste en 2018.
Les séparatistes rapatriés du Nigeria ont ensuite été condamnés à la prison à perpétuité au Cameroun, pour « terrorisme et sécession » et « hostilité envers l'État ».
« Le Nigeria ne tolérerait aucune activité susceptible de déstabiliser son territoire », affirme le Dr Mutah, qui a précédemment travaillé au National Endowment Fund (NEF) et à l'Institut américain pour la paix à Washington DC.

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Il ajoute que le Cameroun étant un allié clé dans la lutte contre l'extrémisme violent dans le bassin du lac Tchad, le Nigeria pourrait également ne pas vouloir compromettre ses relations diplomatiques et sécuritaires avec son voisin.
Toutefois, le gouvernement nigérian n'a pas officiellement commenté les déclarations et les informations concernant le séjour présumé de Tchiroma Bakary sur son territoire.
De plus, selon les analystes, la Gambie semblait être un endroit idéal pour l'ancien ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement camerounais, étant donné qu'elle a connu une crise électorale similaire entre 2016 et 2017.
Lors de l'élection présidentielle de décembre 2016 dans ce pays d'Afrique de l'Ouest, l'actuel président Adama Barrow, alors candidat de l'opposition, a été déclaré vainqueur face au président Yahya Jammeh, qui était au pouvoir depuis 22 ans.
Jammeh a d'abord reconnu sa défaite, mais a ensuite refusé de céder le pouvoir, invoquant des irrégularités dans le processus électoral. Barrow, provocateur, s'est rendu au Sénégal voisin où il a prêté serment en tant que président à l'ambassade de Gambie à Dakar en janvier 2017.
Il est resté au Sénégal pour sa sécurité jusqu'à ce que Yayha Jammeh finisse par renoncer au pouvoir à la suite d'une menace d'intervention militaire de la part du bloc ouest-africain, la CEDEAO.
Bien que Tchiroma Bakary n'ait jamais été officiellement déclaré vainqueur comme l'a été Barrow, certains continuent de tirer des parallèles politiques et électoraux entre leurs expériences respectives.
« Cette histoire confère à Banjul une sorte d'autorité morale en matière d'élections contestées et d'exils politiques », a déclaré le Dr Mutah, qui estime également que l'accueil de Bakary offre l'occasion de « se présenter comme une petite démocratie qui offre aujourd'hui la solidarité dont elle avait autrefois besoin ».
Le Dr Ako partage cette opinion, décrivant la Gambie comme une source de « réconfort » et de « soulagement ».
Par ailleurs, le Dr Mutah et le Dr Ako pensent tous deux que la politique régionale a également pu influencer la décision de cette figure de proue de l'opposition de s'exiler vers la Gambie alors que la situation dans son pays était instable.
Ils affirment que les liens étroits du Cameroun avec d'autres pays francophones d'Afrique centrale, en particulier au sein de la sous-région de la CEMAC, auraient pu empêcher Bakary de chercher refuge dans le voisinage.
« Le président Adama Barrow sera bien mieux placé pour protéger Tchiroma que n'importe quel autre dirigeant de la région CEMAC », insiste le Dr Ako.

Crédit photo, Reuters
Que va-t-il se passer ensuite ?
Le gouvernement gambien affirme qu'il est actuellement en pourparlers avec les partenaires régionaux concernés, notamment le Nigeria, voisin du Cameroun, afin de trouver une solution pacifique à l'impasse politique.
Mais les analystes s'inquiètent également des implications de son geste « humanitaire » consistant à accueillir un homme accusé par les autorités camerounaises d'avoir orchestré une « rébellion » pendant la période électorale.
Selon le Dr Ako, cela pourrait créer une « rupture diplomatique » entre le Cameroun et la Gambie, même s'il estime que cette possibilité est peu probable.
Le Dr Mutah estime quant à lui que cette décision pourrait avoir diverses conséquences pour Tchiroma Bakary, notamment une éventuelle poursuite en contumace.
Il ajoute par ailleurs : « Le fait que la Gambie ait qualifié la présence d'Issa Tchiroma de « temporaire » et « humanitaire » lui laisse toute latitude pour lui demander de partir si son séjour ne débouche sur aucune solution politique avec le Cameroun. »
Alors que l'incertitude plane sur l'avenir politique du Cameroun, beaucoup espèrent que cela ne conduira pas à un chaos supplémentaire.
La BBC a contacté les gouvernements camerounais et gambien pour obtenir leurs commentaires, mais n'a pas reçu de réponse.














