Ce que la suspension des réseaux sociaux change dans la vie des Gabonais

    • Author, Isidore Kouwonou
    • Role, BBC News Afrique
    • Reporting from, Dakar
  • Temps de lecture: 8 min

La consternation est grande et la frustration visible à travers les publications sur les réseaux sociaux et les débats qui agitent tous les milieux au Gabon. La décision de la Haute Autorité de la communication de suspendre les réseaux sociaux « jusqu'à nouvel ordre » passe mal auprès des Gabonais, en particulier ceux dont les activités génératrices de revenus dépendent d'internet.

« Je mange mon gari, mon pain grâce aux réseaux sociaux. Je vends mes bananes, je fais la promotion de ma musique avec mon Facebook et mon Tik tok, je vis grâce aux réseaux sociaux », réagit dans une vidéo ce matin sur sa page Facebook, Creol, chanteuse, auteure-compositrice et interprète gabonaise, suivie par plus de 2 millions de personnes.

Elle dit ne pas comprendre la raison pour laquelle les autorités ont pris cette décision, mais réclame un délai pour la suspension.

« Moi je vais me barrer de là. Dites-nous quand même ce qu'on a fait. Ce n'est pas parce que quelqu'un, dans un coin, s'est donné à des activités illégales que nous allons tous subir les conséquences », regrette-t-elle, avant d'affirmer que cela ne présage rien de bon pour « les élèves qui ratent les cours avec la grève des enseignants et qui se rattrapent grâce à l'internet ».

Un restaurateur de Libreville, qui a souhaité garder l'anonymat, a déclaré à la BBC que la suspension des réseaux sociaux dans le pays aura un impact direct sur ses activités.

« Près de 40 % de mes clients ont décidé de commander ou de venir au restaurant après avoir vu notre publicité sur les réseaux sociaux... Je ne pourrai pas attirer de nouveaux clients, car ceux-ci sont attirés par ce qu'ils voient, les avis de leurs amis, les photos », a-t-il déclaré.

Nicaise Moulombi, membre de la société civile gabonaise et président de l'ONG Croissance Saine Environnement, précise que « c'est la Haute autorité de la communication, en tant qu'organe indépendant qui a annoncé cette suspension. A ne pas confondre avec le gouvernement ».

Pour la HAC, les dérapages observés ces derniers jours sur les réseaux sociaux n'augurent pas un bon lendemain pour le pays. « Cela risque de mettre gravement en péril l'unité nationale », indique-t-elle.

Les raisons de la suspension

Les autorités gabonaises évoquent une utilisation abusive des plateformes numériques dans le pays pour discréditer les institutions de l'État, les fonctionnaires et les citoyens ordinaires.

Elles indiquent avoir observé ces derniers jours des dérapages susceptibles d'engendrer des conflits sociaux, de déstabiliser les institutions et de mettre en péril l'unité nationale, selon la Haute autorité de la communication (HAC).

« La Haute autorité de la communication, HAC constate la diffusion récurrente sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques accessibles sur le territoire gabonais, de contenus inappropriés, diffamatoires, haineux, injurieux, portant atteinte à la dignité humaine, aux bonnes mœurs, à l'honneur des citoyens, à la cohésion sociale, à la stabilité des institutions de la République et à la sécurité nationale », déclare Jean-Claude Mendome, porte-parole de l'institution.

Il s'agit, selon lui, d'activistes qui utilisent ces plateformes numériques et réseaux sociaux pour s'en prendre aux citoyens, personnalités publiques et institutions du pays « en violation des lois en vigueur au Gabon ».

Diffusion de propos diffamatoires et injurieux, propagation de fausses informations susceptibles de troubler l'ordre public et porter atteinte à la défense nationale, cyberharcèlement incitant à des attaques organisées contre des citoyens, des personnalités et des institutions sur les plateformes numériques, divulgation non autorisée des données personnelles en violation de la loi sur la vie privée sont les éléments observés par la HAC, selon son porte-parole.

Pour la HAC, les propriétaires de ces plateformes sociales n'ont pas instauré une politique de modération des contenus jugés graves.

Réactions des Gabonais et Impact de la décision

Le groupe mondial de surveillance d'Internet NetBlocks affirme que plusieurs plateformes en ligne sont désormais restreintes au Gabon, quelques heures après l'annonce gouvernementale suspendant les réseaux sociaux.

Les données publiées mercredi après‑midi sur X montrent que les utilisateurs rencontrent des difficultés pour accéder à des plateformes telles que YouTube, WhatsApp, Facebook, TikTok et Instagram.

Selon NetBlocks, la plupart des fournisseurs d'accès à Internet ont bloqué l'accès aux réseaux sociaux, bien que ses données indiquent que Gabon Telecom autorise un accès très limité.

Les réactions des Gabonais n'ont pas tardé à l'annonce de la décision de suspension des réseaux sociaux dans le pays, selon Charles Mavoungou, notre correspondant dans la capitale gabonaise.

Pour beaucoup, ce n'est pas le moment de couper les réseaux sociaux au Gabon, surtout que de nombreux jeunes au chômage les utilisent pour faire de petites activités qui leur permettent de joindre les deux bouts.

Joseph Nguiandougou dit qu'il suffisait de suspendre les comptes sociaux des individus qui sont fautifs « au lieu de nous infliger une punition collective ». Il va jusqu'à évoquer l'exemple du président américain Donald Trump qui a été banni sur X, anciennement Twitter.

Outre les créateurs de contenus qui se plaignent de l'arrêt de leurs activités, ce qui risque de les plonger dans le dénuement, nombreux sont les responsables de boutiques en ligne au Gabon qui crient leur désarroi.

Le restaurateur, qui a requis l'anonymat et s'est confié à la BBC, souligne qu'il lui sera désormais difficile de communiquer à ses clients les menus et autres changements dans son établissement. Il se dit très préoccupé.

« Nous entrons dans une phase où nous ne savons même pas si nous allons de l'avant avec le développement mondial ou si nous reculons vers un sous-développement total », regrette-t-il.

Selon un journaliste local, cette décision que certains qualifient d'« arbitraire » risque d'aggraver le chômage, étant donné que plusieurs jeunes comptent sur les réseaux sociaux pour faire la promotion et la vente de leurs produits.

Ces plateformes sociales étant l'extension des journaux et sites d'information, il ajoute que cette décision pourrait limiter la diffusion des informations publiées sur les canaux traditionnels. « C'est le droit à l'information qui est aussi violé en fait », indique-t-il.

Cependant, pour un chauffeur interrogé à Libreville, cette suspension peut être justifiée et les Gabonais doivent se plier à la décision des autorités.

« Il n'y a pas de fumée sans feu. Pour que les autorités prennent une telle décision, quelque chose a certainement dû les y pousser », souligne-t-il.

Moyen de contourner ?

Les Gabonais interrogés par le correspondant de BBC News Afrique à Libreville n'écartent pas l'option d'utiliser les plateformes numériques avec l'aide des Vpn (Réseau Privé Virtuel), surtout ceux qui font des activités génératrices de revenus sur internet.

« Je ne comprends pas pourquoi les gens se prennent la tête avec cette décision. On peut se connecter grâce au Vpn. Je ne peux vivre sans mes activités sur tik tok, donc je suis obligé d'avoir un vpn », déclare Joseph Nguiandougou.

Il reconnaît toutefois que l'utilisation des vpn n'est pas connu de tous. Cela peut réduire le nombre de personnes connectées dans le pays.

« Évidemment vous pouvez l'imaginer, dès l'annonce il se relayait des appels au téléchargement des vpn », renchérit Nicaise Moulombi, le responsable de la société civile au Gabon.

Prévenir, interpeller, mais pas suspendre

Selon le président de l'ONG Croissance Saine Environnement, la HAC aurait pu procéder autrement, car la décision de suspension est « extrême, incongrue et suscite une profonde incompréhension ».

La décision « révèle avant tout un décalage générationnel et institutionnel face aux mutations technologiques que connaît notre époque ».

Les réseaux sociaux, poursuit-il, ne sont plus de simples outils de divertissement. « Ils sont devenus des instruments de travail, d'expression citoyenne, de commerce, d'innovation et même de mobilisation démocratique. Les suspendre revient aujourd'hui à paralyser une partie significative de l'activité économique et sociale du pays ».

Dans un contexte marqué déjà par le chômage, le coût de la vie, le responsable de la société civile gabonaise est certain que ceux qui ont pris cette décision n'ont pas pensé à l'impact d'une telle mesure sur ceux qui en vivent.

M. Moulombi souligne qu'il est légitime de réguler, mais prévenir et même interpeller au cas par cas comme le prévoit la loi « aurait été à mon avis plus responsable ».

« Injustice ou musèlement ? Dans tous les cas, c'est une atteinte à la liberté qui se présente clairement, tant en droit les peines sont individuelles. Faire payer ou subir tout un pays pour les égarements de certains activistes ou autres complotistes contre les réussites diplomatiques, je répète que c'est exagéré », ajoute-t-il.

Pour lui, la décision a certainement été prise pour des questions de sécurité d'Etat. Mais il faut attendre « sereinement la réaction du président de la République en sa qualité de chef de Gouvernement de la 5eme République. C'est pourquoi j'appelle à la retenus », conclut-il.