Voici pourquoi l'interdiction du gouverneur d'Abidjan suscite des réactions

Le Ministre gouverneur d'Abidjan

Crédit photo, Gouvernement de côte d'ivoire

Légende image, Le Ministre gouverneur d'Abidjan à la Primature lors de la cérémonie de passation de charges
    • Author, Patrick DEGBEVI
    • Role, BBC Afrique

Sur le Boulevard Nangui Abrogoua à Abidjan se faufile entre véhicules et automobilistes, Kofi, la vingtaine, qui propose ses articles de tout genre aux usagers de ce tronçon. A la fin de la journée, il s’en sort avec quoi subvenir à ses besoins au quotidien, et à ceux de son petit-frère. La vie, comme il l’a expliqué à BBC Afrique, l’a rendu très tôt responsable, avec le décès de ses parents.

Cependant, avec la décision du ministre gouverneur du district autonome d’Abidjan, Ibrahim Cissé Bacongo, de mettre fin à ce qu’il appelle un « désordre urbain », Kofi doit dire adieu à son commerce de revendeur ambulant ou trouver un autre endroit pour faire exister son business.

Et ils sont des centaines de vendeurs ambulants sur les grands axes routiers d’Abidjan, la plus grande ville de côte d’Ivoire, à être touchés par cette décision. Leur nombre ne cesse de d’augmenter au fil des ans, malgré les interdictions qui ont déjà été faites par le passé.

Outre les commerçants ambulants à la recherche du pain quotidien, s’y ajoutent les mendiants de plus en plus nombreux.

Ce qui motive la décision

Ville d'Abidjan

Crédit photo, gouvernement de Côte d'Ivoire

Légende image, Ville d'Abidjan

Déjà en 2013, le ministre de l’Intérieur d’alors, feu Hamed Bakayoko avait pris une décision pour interdire la mendicité sur les grands axes d’Abidjan. Il entendait libérer l’emprise de ces grands axes afin de « rendre belle la ville ». Mais cela n’a pas réussi à enrayer le phénomène.

Sa décision était prise parallèlement aux expulsions et démolitions massives de quartiers précaires et de bidonvilles à Abidjan, dans un contexte d’urbanisation effrénée dans la capitale.

Aujourd’hui, le gouverneur du district d’Abidjan revient avec une décision similaire en interdisant le commerce ambulant sur les grandes artères, la mendicité sous toutes ses formes, ainsi que l'utilisation des charrettes à bras, communément appelées à Abidjan "wottro" ou "pousse-pousse".

« Cette décision, prise dans le cadre de la lutte contre le désordre urbain, vise à assainir le cadre de vie des populations et à garantir leur sécurité, tout en favorisant une meilleure fluidité routière », précise le communiqué du District autonome publié le mardi 2 avril 2024.

Pour les autorités, le développement a besoin de sérénité et d’ordre, mais aussi la démarche vise à redonner à la capitale économique ivoirienne sa splendeur d’antan. « Aujourd’hui, nous estimons qu’il est inadmissible d’accepter ces revendeurs dans les carrefours de notre ville, ces charrettes à bras, la mendicité sous toutes ses formes », précise Vincent N’Cho Kouaoh, Vice-gouverneur du District autonome d’Abidjan qui s’est confié à BBC Afrique.

« Et nous irons jusqu’au bout avec ce projet », ajoute-t-il. Avec le cadre de concertation permanent entre les maires et le ministre gouverneur, il s’agit de vider Abidjan des effets nocifs, comme il le décrit.

Le premier test pour les autorités, l’organisation de la 13e édition du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (Masa) du 13 au 30 avril 2024. Le thème de cette édition porte sur la « jeunesse, l’innovation et l’entrepreneuriat ».

Désolation parmi les vendeurs à la sauvette

Pousseur de wottro
Légende image, Pousseur de wottro
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Jusqu’à l’heure où nous publions cet article, le commerce ambulant sur les grandes artères, la mendicité et l’usage des charrettes à bras sont toujours visibles dans les rues de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, malgré la décision du ministre gouverneur du district d’Abidjan, Ibrahim Cissé Bacongo qui entend mettre fin au « désordre urbain ».

Au détour d’une petite rue du quartier de Cocody, Valéerie Bony, la correspondante de BBC Afrique à Abidjan tombe sur Michel, la trentaine. Il pousse sa lourde charrette à bras communément appelée dans le milieu ‘’wottro’’, sur une piste cabossée de cette ruelle. Michel sillonne Cocody pour vendre des noix de coco. C’est avec ça qu’il subvient aux besoins de sa famille, une femme et trois enfants.

« C’est avec les bénéfices que je paie la maison et les autres charges. Si le marché est bon et que je gagne bien de clients, je retourne chez moi avec au moins 5 000 francs CFA. Pour le moment, ma femme se débrouille de son côté aussi avec de petits commerces.

Je suis mal vu avec mon travail en tant qu’Ivoirien mais je n'y peux rien. Il n’y pas de travail pour nous, cela fait un an que je suis dans ce business de noix de coco avec ‘’wottro’’. J’étais avant aide-maçon sur les chantiers. J’ai appris que le gouverneur ne veut plus nous voir avec les charrettes en ville. Il n’y aucun problème, mais qu’il aide. Il peut partager des motos cyclistes et nous organiser en coopérative pour qu’on paie par tranche, cela nous aidera », propose-t-il.

Dans ce périple en voiture, Valérie Bony se retrouve dans l’un des nombreux embouteillages d’Abidjan. Entre les véhicules, slaloment des vendeurs à la sauvette. C’est là qu’elle rencontre Noëlle qui vend des mandarines. Elle est originaire de la Guinée et travaille dans cette rue depuis quelques années. Elle est déjà aussi au courant de la décision du gouverneur. « Nous sommes venus chercher notre pain quotidien. Maintenant avec la décision, qu’allons-nous faire ou devenir ? », s’interroge la jeune dame.

Et d’ajouter : « Cela fait longtemps que je vends les mandarines ici, sur cet axe routier. L’interdiction nous fait peur mais, je ne peux rien dire. La seule solution aujourd’hui est de rentrer chez moi, au pays en Guinée ».

L’impact de cette décision

Vendeur ambulant dans les rues d'Abidjan
Légende image, Vendeur ambulant dans les rues d'Abidjan

La décision du gouverneur du district pourrait impacter des milliers de familles. A chaque embouteillage, des dizaines de vendeurs proposent des marchandises aux conducteurs bloqués dans le trafic. De la nourriture, de la vaisselle, des accessoires de téléphones, des tapis, des meubles. Le choix est vaste et chaque quartier à sa spécialité.

Quant aux charrettes à bras, ou ‘’wottro’’ elles sont en général cantonnées dans les quartiers et sont rarement sur les grandes artères de la ville, tout comme les vendeurs de café et leurs petits chariots et les revendeuses de fruits qui transportent les bassines sur la tête.

Parfois à un carrefour, on croise un mendiant ou sur le bas-côté, un aveugle ou encore une personne en fauteuil roulant qui demande l’aumône. Mais force est de constater que les plus grands perturbateurs de la circulation sont les taxis collectifs et les minibus de transport en commun qui se garent de façon anarchique et obstruent les grands axes du district, constate Valérie Bony, correspondante de BBC Afrique à Abidjan.

De l’ordre dans l’économie urbaine, selon des économistes

Economiste ivoirien

Crédit photo, Archives personnel de Prao

Légende image, Séraphin Prao, économiste ivoirien

En Côte d’Ivoire comme dans la plupart des pays en voie de développement, le secteur informel occupe une place importante dans l’économie. Depuis quelques années, ce secteur s’est imposé comme un axe incontournable pour le développement de l’économie nationale, en raison de la longue période d’instabilité qu’a connu le pays et de la réduction subséquente de l’emploi dans le secteur formel ou moderne.

Selon l’Institut national de la statistique, ce secteur occupe plus de 44% de la population active et environ 47% du PIB en Côte d'Ivoire.

De plus, selon le rapport 2018 de l’OIT, le secteur informel participe à 51% du PIB de la Côte d’Ivoire et représente près de 80% de l’activité économique, 90% de la population active du pays et génère environ 20 mille milliards de francs CFA, renseigne l’économiste, Professeur Séraphin Prao.

Ce dernier soutient la décision du gouverneur et estime que le chemin d’économie émergente exige des sacrifices. « Je suis le premier à critiquer le gouvernement quand ce n’est pas bien mais cette décision est encourageante. Il s’agit de mettre de l’ordre dans l’économie urbaine, il est aussi question de la santé et de la sécurité de toute la population y compris ces commerçants ambulants », a-t-il indiqué.

Pour lui, une réorganisation du commerce ambulant s’impose. L’Etat doit trouver une solution avec les fournisseurs de ces revendeurs. « Le gouvernement peut proposer une réduction de taxes aux grossistes et fournisseurs de ces commerçants ambulants qui peuvent par exemple devenir des agents de publicité des fournisseurs. Ces revendeurs peuvent aussi se regrouper en coopératives comme l’on l’avait vu avec la coopérative des femmes du secteur vivrier à l’initiative de l’OIT, une coopérative qui mutualise les forces, réduit les risques et bénéficie aussi les financements de l’Etat », précise l’économiste.

L’organisation du secteur informel

Revendeurs dans les rues d'Abidjan
Légende image, Revendeurs dans les rues d'Abidjan

Depuis décembre 2023, le Ministère du Commerce et de l’Industrie a procédé au lancement officiel du projet d’identification et d’enrôlement des entreprenants de Côte d’Ivoire.

Dr. Souleymane Diarrassouba, ministre du commerce et de l’industrie de Côte d’Ivoire avait insisté sur la nécessité de mieux organiser le secteur informel, composante essentielle des économies subsahariennes, avec une contribution au produit intérieur brut (PIB) entre 25% et 65% et représente, selon la Banque Mondiale, plus de 70% de l’emploi non agricole.

« Le projet d’identification et d’enrôlement des entreprenants sur toute l’étendue du territoire ivoirien s’inscrit parfaitement dans la vision du Président de la République, Monsieur Alassane Ouattara, de rendre plus inclusive la croissance économique dans notre pays », avait-t-il indiqué.

Puis, de soutenir que cette opération permettra d’une part, de construire l’économie nationale par le bas et d’autre part, aux entreprises informelles de participer aux cotisations sociales (CMU, CNPS), de bénéficier de financements, de produits d’assurance, de produis digitaux et de respecter la réglementation du travail.

Selon le gouvernement, l’objectif est de constituer une base réelle de données des entrepreneurs de Côte d’Ivoire estimés à plus de deux millions en 2023, en vue d’apporter des solutions concrètes au développement du secteur informel et à ses acteurs, en particulier les jeunes et les femmes.

La population d’Abidjan est passée de trois millions à six millions entre 1998 et 2021, selon l’Institut national de la statistique.