Mort de l'étudiant sénégalais Abdoulaye Ba : le procureur écarte la thèse du meurtre par la police

Des étudiants affrontent la police sénégalaise lors d'une manifestation devant les portes de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, en mai 2018 à Dakar. De nouveaux affrontements entre étudiants et forces de l'ordre ont éclaté à la suite de la colère des étudiants en Master 1 qui réclament des arriérés de bourses.

Crédit photo, SEYLLOU/AFP via Getty Images

Légende image, Des étudiants affrontent la police sénégalaise lors d'une manifestation devant les portes de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.
    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 8 min

Le procureur de la République du Sénégal qui a ouvert une enquête sur la mort de l'étudiant Abdoulaye Ba dans des heurts avec la police à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar le 9 février dernier a livré à l'opinion les premiers éléments de l'enquête.

Selon Ibrahima Ndoye, le constat issu de l'autopsie ordonnée ainsi que les différentes auditions recueillies ont permis d'établir, à ce stade de l'enquête, une thèse qu'il juge irréfutable sur les circonstances de la mort de l'étudiant.

''Les éléments d'enquête disponibles ne permettent pas de corroborer l'hypotèse ou les rhumeurs selon lesquelles des violences ont été exercées sur la personne d'Abdoulaye Ba'' déclare le procureur de la République.

Déclarant n'avoir jamais remis en cause les conclusions expertales du médecin légiste qui a réalisé l'autopsie largement partagé sur les réseaux sociaux, il soutient que ''ce que le médecin légiste a conclu dans son rapport, n'a rien à voir avec la rhumeur qu'Abdoulaye Ba a été battu à mort''.

Abdoulaye Ba dit-il ''est bel et bien l'étudiant qui a sauté du 4eme étage du Pavillon F et qui malheureusement a atterri sur l'asphalte ce qui explique les dommages et autres dégâts constatés par le médecin légiste sur le corps de ce jeune étudiant''.

La semaine dernière la famille de l'étudiant a exigé toute la lumière sur les circonstances de la mort d'Abdoulaye Ba dans des heurts avec la police sénégalaise au campus sociale de l'UCAD.

Au cours d'un point de presse, la famille avait affirmé n'avoir aucune information sur les circonstances et les causes de la mort de leur fils.

Les autorités qui ont ouvert une enquête ont promis de faire la lumière sur les circonstances qui ont conduit au décès de l'étudiant en 2e année de médecine.

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Depuis octobre dernier, les universités sénégalaises sont perturbées par des grèves cycliques d'étudiants qui exigent le payement de leur rappel de bourses.

En décembre dernier, ils avaient suspendu leur mot d'ordre de grève pour entamer des négociations avec les autorités.

Mais jusqu'en début février 2026, le point d'achoppement demeure le rappel des mois de bourses exigé par les étudiants que le gouvernement ne veut pas entendre. La reprise des manifestations en début février a poussé le COUD (Centre des Œuvres Universitaires de Dakar) à fermer les restaurants dans le campus social.

L'intersyndicale des travailleurs du COUD s'était insurgé contre les journées sans tickets ( des mots d'ordre décrétés par les étudiants qui consistent à consommer dans les restaurants universitaires sans payer les tickets de 50 Fcfa petit déjeuner, 100 Fcfa pour le repas de midi et le dîner).

L'Intersyndicale estime selon ses estimations qu'au-delà de dix jours de journée sans tickets, le COUD perdrait plus d'un milliard de francs CFA, ''inaceptable pour une institution dont le budget est déficitaire''.

Un mort et fermeture du campus

La direction du COUD a annoncé la ''fermeture exceptionnelle du campus social et ce jusqu'à nouvel ordre''.

À travers un communiqué, la direction du COUD évoque des ''raisons de sécurité'' pour justifier la fermeture temporaire des infrastructures sociales du campus.

La décision de fermer le campus social intervient après la mort de l'étudiant en 2e année de médecine lors des affrontements du lundi 9 février.

Sur les réseaux sociaux, des images de ces affontements où l'on voit des scènes de panique et de chaos sont largement partagées.

Les bourses: la pomme de discorde

Des membres d'une brigade spéciale de la police mènent une opération visant à expulser des étudiants universitaires, aux abords du Centre des œuvres universitaires » (COUD) à Dakar, le 4 mars 2021.

Crédit photo, SEYLLOU/AFP via Getty Images

Légende image, Des membres d'une brigade spéciale de la police mènent une opération visant à expulser des étudiants aux abords du campus social.

Le mouvement de contestation des étudiants de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar est né du refus de la direction des bourses de payer ''13 mois d'arriérés'' de bourses aux étudiants en Master 1 dont l'inscription en année de master s'est faite en dehors du calendrier académique (octobre 2024-septembre 2025) selon l'organe chargé du paiement des bourses des étudiants au Sénégal.

Alors qu'ils avaient obtenu leur licence, ces étudiants inscrits en Master 1 sont restés jusqu'en septembre dernier pour voir leur demande d'inscription acceptée.

Ne se considérant pas responsables de ce retard, ils réclament le paiement des bourses pour l'année 2024-2025 qu'ils considèrent comme des arriérés que l'Etat leur doit.

Cette revendication est rejetée par la direction des bourses, qui estime ne pas leur devoir d'arriérés, l'inscription de ces étudiants en Master 1 n'ayant été validée qu'à la fin de l'année universitaire.

La direction des bourses qui accepte de leur payer une bourse mais pour le compte de l'année 2025-2026, ne veut pas, dit-elle, se retrouver dans une situation où elle va ''payer aux étudiants concernés deux années de bourses (2024-2025 et 2025-2026) en une seule année et une troisième année éventuelle (2026-2027) lorsqu'ils seront en Master 2''.

Une volonté de rationalisation qui ne passe pas chez les étudiants

Devant les députés, le ministre de l'Enseignement supérieur a rejeté la revendication des étudiants estimant que ''le paiement de la bourse est conditionné à l'inscription au préalable de l'étudiant. Dès lors que vous n'êtes pas inscrit, vous ne pouvez pas considérer qu'on doit vous payer une bourse'', explique Daouda Ngom.

Pour le ministère de l'Enseignement supérieur du Sénégal, ''les étudiants en Master ont droit à deux années de bourse. Accepter de payer la bourse pour 2024-2025 alors que l'inscription des étudiants n'était pas effective, c'est leur verser deux années de paiement en une année et courir le risque de voir ces mêmes étudiants s'organiser pour réclamer le paiement d'une bourse lorsqu'ils seront en Master 2''.

Il y a donc une volonté de rationalisation fortement contestée par les étudiants.

''Les autorités ne sont pas dans une dynamique de nous payer ces arriérés'' a critiqué Wally Faye, président de l'Amicale des étudiants de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques sur la Tfm, une télévision privée locale.

''Si les autorités ont attendu jusqu'en 2025 pour mettre fin à ce qui se faisait avant, ils doivent regarder l'intérêt général des étudiants et voir si la mesure qu'ils comptent mettre en œuvre, répond aux aspirations des étudiants'' dit-il.

Selon M. Faye, la situation de l'université (chevauchement des années) n'a pas été régularisée depuis l'année du Covid-19.

''On ne peut pas vouloir imposer les normes qui régissent un établissement qui fonctionne normalement, à une université qui jusqu'à présent ne fonctionne pas correctement'' a-t-il répondu.

Pour lui, il convient d'abord de ''régulariser le calendrier universitaire avant de vouloir utiliser la question du certificat d'inscription comme une condition préalable au paiement de la bourse''.

''La situation que l'actuel pouvoir cherche à corriger est une pratique en cours depuis des décennies et tous les régimes précédents payaient les bourses sans essayer de faire ce que l'actuel régime veut faire'' a-t-il expliqué.

Pas seulement un problème de bourse, une crise

Vue aérienne de l'université Cheikh Anata Diop à Dakar, le 26 octobre 2024.

Crédit photo, GUY PETERSON/AFP via Getty Images

Légende image, Vue aérienne de l'université Cheikh Anata Diop à Dakar, le 26 octobre 2024.

Le Sénégal compte environ 286 000 étudiants, répartis entre les universités publiques et privées selon les données du ministère de l'Enseignement supérieur. A elle seule, l'université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille quelque 90 000 étudiants, d'après le site officiel de l'université.

Le pays compte environ 158 000 boursiers universitaires dont 2 330 dans les universités et écoles supérieures privées, d'après le ministère de l'Enseignement supérieur.

Au-delà des bourses, l'Etat octroie également des allocations communément appelées "aides". Environ 70 % des étudiants bénéficient de ces allocations.

Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, l'Etat sénégalais paye environ 90 à 100 milliards de Fcfa par an en bourses pour les étudiants inscrits dans les universités du pays et à l'étranger.

La crise qui secoue l'université de Dakar ne se résume pas seulement au paiement des bourses.

L'université Cheikh Anta Diop de Dakar fait aussi face à des problèmes structurels récurrents depuis des décennies.

Son effectif pléthorique affecte le calendrier académique et l'encadrement des étudiants.

Par ailleurs, les faibles capacités d'hébergement au campus social et les problèmes de restauration provoquent souvent des tensions dans le principal campus de Dakar.

Un pays englué par une dette colossale

La situation économique du Sénégal demeure également préoccupante depuis les révélations sur la dette cachée du régime précédent.

Selon un rapport de la banque britannique Barclays, le Sénégal a un stock global de la dette de 23 500 milliards de Fcfa. Le pays est le plus endetté du continent africain.

Avec la Zambie, et le Cap Vert, le Sénégal est l'un des trois en Afrique à afficher un niveau d'endettement supérieur à 100 % de son PIB.

Avec un déficit budgétaire de 14 %, le gouvernement a vu ses marges de manœuvres considérablement réduites.

Sans nouveau programme avec le FMI, le pays a vu sa note sur les marchés financiers baisser à plusieurs reprises par les agences de notation.