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Comprendre les raisons des affrontements violents entre forces de l'ordre et étudiants de l'université de Dakar
- Author, Abdou Aziz Diédhiou
- Role, BBC News Afrique
Après de violents affrontements en début de semaine, le Collectif des amicales de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) a suspendu son mot d'ordre de grève pour 48 heures. Une décision prise à la suite d'une médiation menée par deux guides religieux qui cherchent à trouver un terrain d'entente entre étudiants et autorités universitaires.
Depuis plusieurs jours en effet, de violents affrontements opposent forces de sécurité et les étudiants de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Au centre de ces violences, une question d'arriérés de bourses qui divise les étudiants et la direction des bourses.
La plus grande université du Sénégal est bloquée depuis plusieurs semaines. L'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) est paralysée par une grève des étudiants de Master 1 qui a fini par dégénérer en affrontements d'une rare violence entre étudiants et forces de sécurité.
Ce mardi, les forces de l'ordre sont entrées dans le campus, à la demande du recteur afin ''d'assurer sur le campus pédagogique, la sécurité des personnes, la protection des biens et la continuité des activités pédagogiques et scientifiques''.
Une incursion dénoncée par les étudiants qui parlent de ''violation des franchises universitaires''.
Le Conseil académique de l'université qui a réclamé le recours aux forces de sécurité sur le campus universitaire estime que ''les récents incidents ont compromis la sécurité des personnes et menacent le bon fonctionnement de l'administration et des activités d'enseignement et de recherche''.
Les bourses: la pomme de discorde
Le mouvement de contestation des étudiants de l'université Cheikh Anta Diop de Dakar est né du refus de la direction des bourses de payer ''13 mois d'arriérés'' de bourses aux étudiants en Master 1 dont l'inscription en année de master s'est faite en dehors du calendrier académique (octobre 2024-septembre 2025) selon l'organe chargé du paiement des bourses des étudiants au Sénégal.
Alors qu'ils avaient obtenu leur licence, ces étudiants inscrits en Master 1 sont restés jusqu'en septembre dernier pour voir leur demande d'inscription acceptée.
Ne se considérant pas responsables de ce retard, ils réclament le paiement des bourses pour l'année 2024-2025 qu'ils considèrent comme des arriérés que l'Etat leur doit.
Cette revendication est rejetée par la direction des bourses, qui estime ne pas leur devoir d'arriérés, l'inscription de ces étudiants en Master 1 n'ayant été validée qu'à la fin de l'année universitaire.
La direction des bourses qui accepte de leur payer une bourse mais pour le compte de l'année 2025-2026, ne veut pas, dit-elle, se retrouver dans une situation où elle va ''payer aux étudiants concernés deux années de bourses (2024-2025 et 2025-2026) en une seule année et une troisième année éventuelle (2026-2027) lorsqu'ils seront en Master 2''.
Une volonté de rationalisation qui ne passe pas chez les étudiants
Devant les députés, le ministre de l'Enseignement supérieur a rejeté la revendication des étudiants estimant que ''le paiement de la bourse est conditionné à l'inscription au préalable de l'étudiant. Dès lors que vous n'êtes pas inscrit, vous ne pouvez pas considérer qu'on doit vous payer une bourse'', explique Daouda Ngom.
Pour le ministère de l'Enseignement supérieur du Sénégal, ''les étudiants en Master ont droit à deux années de bourse. Accepter de payer la bourse pour 2024-2025 alors que l'inscription des étudiants n'était pas effective, c'est leur verser deux années de paiement en une année et courir le risque de voir ces mêmes étudiants s'organiser pour réclamer le paiement d'une bourse lorsqu'ils seront en Master 2''.
Il y a donc une volonté de rationalisation fortement contestée par les étudiants.
''Les autorités ne sont pas dans une dynamique de nous payer ces arriérés'' a critiqué Wally Faye, président de l'Amicale des étudiants de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques sur la Tfm, une télévision privée locale.
''Si les autorités ont attendu jusqu'en 2025 pour mettre fin à ce qui se faisait avant, ils doivent regarder l'intérêt général des étudiants et voir si la mesure qu'ils comptent mettre en œuvre, répond aux aspirations des étudiants'' dit-il.
Selon M. Faye, la situation de l'université (chevauchement des années) n'a pas été régularisée depuis l'année du Covid-19.
''On ne peut pas vouloir imposer les normes qui régissent un établissement qui fonctionne normalement, à une université qui jusqu'à présent ne fonctionne pas correctement'' a-t-il répondu.
Pour lui, il convient d'abord de ''régulariser le calendrier universitaire avant de vouloir utiliser la question du certificat d'inscription comme une condition préalable au paiement de la bourse''.
''La situation que l'actuel pouvoir cherche à corriger est une pratique en cours depuis des décennies et tous les régimes précédents payaient les bourses sans essayer de faire ce que l'actuel régime veut faire'' a-t-il expliqué.
Pas seulement un problème de bourse, une crise
Le Sénégal compte environ 286 000 étudiants, répartis entre les universités publiques et privées selon les données du ministère de l'Enseignement supérieur. A elle seule, l'université Cheikh Anta Diop de Dakar accueille quelque 90 000 étudiants, d'après le site officiel de l'université.
Le pays compte environ 158 000 boursiers universitaires dont 2 330 dans les universités et écoles supérieures privées, d'après le ministère de l'Enseignement supérieur.
Au-delà des bourses, l'Etat octroie également des allocations communément appelées "aides". Environ 70 % des étudiants bénéficient de ces allocations.
Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, l'Etat sénégalais paye environ 90 à 100 milliards de Fcfa par an en bourses pour les étudiants inscrits dans les universités du pays et à l'étranger.
La crise qui secoue l'université de Dakar ne se résume pas seulement au paiement des bourses.
L'université Cheikh Anta Diop de Dakar fait aussi face à des problèmes structurels récurrents depuis des décennies.
Son effectif pléthorique affecte le calendrier académique et l'encadrement des étudiants.
Par ailleurs, les faibles capacités d'hébergement au campus social et les problèmes de restauration provoquent souvent des tensions dans le principal campus de Dakar.
Un pays englué par une dette colossale
La situation économique du Sénégal demeure également préoccupante depuis les révélations sur la dette cachée du régime précédent.
Selon un rapport de la banque britannique Barclays, le Sénégal a un stock global de la dette de 23 500 milliards de Fcfa. Le pays est le plus endetté du continent africain.
Avec la Zambie, et le Cap Vert, le Sénégal est l'un des trois en Afrique à afficher un niveau d'endettement supérieur à 100 % de son PIB.
Avec un déficit budgétaire de 14 %, le gouvernement a vu ses marges de manœuvres considérablement réduites.
Sans nouveau programme avec le FMI, le pays a vu sa note sur les marchés financiers baisser à plusieurs reprises par les agences de notation.