Cinq systèmes anciens d'écritures endogènes qui remettent en cause les idées reçues sur l'Afrique et la découverte de l'écriture

Ancienne illustration gravée représentant un spécimen d'écriture hiéroglyphique égyptienne antique - Photos

Crédit photo, Getty Images

    • Author, Abdou Aziz Diédhiou
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 9 min

Pour ceux qui ont regardé le célèbre film ''Black Panther'', une scène avait marqué certains esprits. Dans cette production cinématographique, on voit que le Wakanda, cette puissance imaginaire utilise une forme d'écriture jusque-là inconnue du grand public.

Depuis, beaucoup ont cherché à en savoir davantage sur le nsibidi, ce système graphique africain qui apparaît dans le film du réalisateur américain.

Originaire du Nigeria, le nsibidi fait partie des écritures anciennes du continent, dont l'existence remonte à bien avant les premiers contacts avec les Européens.

Dans cet article, nous vous proposons de redécouvrir cinq anciennes écritures africaines, des alphabets et systèmes symboliques endogènes. Nous explorerons leur rôle social et spirituel, ainsi que la manière dont ces formes d'écriture inspirent aujourd'hui artistes, linguistes et créateurs du continent.

Une plongée dans un patrimoine graphique qui bouscule les idées reçues sur l'histoire de l'écriture, et sur une Afrique trop souvent décrite comme un continent exclusivement tourné vers l'oralité.

Afrique, pas qu'une civilisation de l'oralité

En dehors des hiéroglyphes dont l'existence ne fait l'objet d'aucune contestation, de nombreux autres systèmes d'écritures africains ont été découverts à divers endroits du continent.

Crédit photo, Tuull et Bruno Morandi Getty images

Légende image, Hiéroglyphes dans une tombe à El Kaab - photo d'archive

Pendant longtemps, on a appris à l'école que la civilisation orale africaine constituait le seul système ancestral de transmission des savoirs, de l'histoire et des valeurs morales. Selon cette idée reçue, les peuples africains n'auraient découvert l'écriture qu'à partir de leur contact avec les Européens et l'alphabet latin.

En réalité, de l'Éthiopie à l'est jusqu'au Liberia à l'ouest, des recherches menées depuis plusieurs décennies ont mis au jour des systèmes d'écriture endogènes, développés par des peuples autochtones sans influence extérieure.

Si le cas des hiéroglyphes de l'Égypte ancienne ne fait plus débat, cet article s'intéresse à d'autres formes d'écriture — graphiques, symboliques ou phonétiques — telles que le tifinagh des Touaregs, le nsibidi du Nigeria et du Cameroun, le Vai du Liberia et de la Sierra Leone, ou encore les Adinkra du Ghana.

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Ces différents systèmes constituent des preuves matérielles d'une longue tradition de communication écrite chez plusieurs peuples du continent.

Augustin Ndione, Directeur de recherches assimilé en linguistique au Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD) à l'Université Cheikh Anta Diop — et chercheur associé au Laboratoire ligérien de linguistique (UMR 7270, CNRS, Université de Tours) — tient à rétablir les faits :

« C'est une idée reçue, totalement fausse, de croire que les Africains ont découvert l'écriture avec l'arrivée des Européens. »

Selon le linguiste, les premiers écrits produits en Afrique sur des langues africaines et par des Africains n'étaient pas rédigés en caractères latins, mais dans d'autres systèmes graphiques.

Dans plusieurs régions du continent, les recherches ont révélé une diversité de systèmes d'écriture, adaptés aux cultures et aux environnements des peuples qui les ont créés.

Qu'elles soient idéographiques (représentant des idées), syllabiques (représentant des syllabes) ou alphabétiques, ces formes d'écriture témoignent de l'existence, dans de nombreuses sociétés africaines, d'une longue et riche tradition de communication écrite, bien antérieure à la colonisation européenne.

Rôle social, culturel et spirituel de ces écritures africaines

L'utilisation des symboles d'anciens systèmes d'écritures africaines sur les vêtements et autres objets culturels est très fréquente.

Crédit photo, Wirestock Getty images

Légende image, Des femmes vêtues de costumes traditionnels colorés dansent pendant le festival Hogbetsotso au Ghana - photo d'archive

Les différentes écritures anciennes africaines présentaient une grande diversité dans leurs usages, estime le linguiste sénégalais.

« Quand on regarde le contenu de ces textes-là, on se rend compte qu'il existait, par exemple, une transmission historique, avec des généalogies et des éloges funèbres », explique Augustin Ndione.

« On y retrouvait également des poèmes, des polémiques, des contestations, des biographies, des éloges funèbres, des généalogies ou encore des textes à vocation talismanique », poursuit-il.

Selon lui, ces textes ont joué pendant longtemps un rôle social important, car ils ont permis des formes d'échanges culturels au sein des sociétés concernées. Le chercheur en linguistique précise qu'il existait également des manuels médicaux, des journaux familiaux et des documents de transactions commerciales.

Au Nigeria, par exemple, le nsibidi est utilisé dans la décoration murale et sur certains objets de la vie quotidienne tels que les calebasses, les épées ou les ustensiles métalliques. Il existerait même une version sacrée de cette écriture, employée par la société secrète appelée Ngbe ou Egbo, présente dans la région de Cross River où ce système graphique a été identifié.

Les motifs Adinkra, un système d'écriture symbolique originaire du Ghana, sont souvent utilisés sur les textiles. On les retrouve désormais de plus en plus dans l'architecture moderne : bâtiments publics, monuments, façades décorées. Il n'est pas rare, dans ce pays d'Afrique de l'Ouest, de voir des édifices contemporains arborer ces symboles ancestraux.

Quant au tifinagh berbère, ses caractères servent à décorer les bijoux des femmes et les armes des hommes, ainsi qu'à écrire de courts textes ou des poèmes d'amour. Dans la culture touareg, le tifinagh fonctionne également comme un code dans différentes situations : jeux d'enfants, messages entre amoureux, pratiques pédagogiques, etc.

Sources inspirantes pour les acteurs culturels et les chercheurs

Les artisans, designers et artistes africains s'inspirent de plus en plus des symboles africains en signe d'authenticité.

Crédit photo, Per-Anders Pettersson Getty images

Légende image, Un ouvrier peint un vase dans le centre d'Accra, au Ghana.

Que ce soient des vêtements, des objets d'arts, des décorations murales, ces formes d'écriture reviennent en force auprès des créateurs africains.

L'utilisation de ces écritures dans les créations artistiques que ce soit à travers les objets d'art, les productions cinématographique, le textile tout cela constitue un retour vers l'authenticité selon Augustin NDIONE.

''Aujourd'hui, c'est une forme de dynamique de ressources, de retour vers les sources, vers l'authenticité, vers quelque chose qui semble être propre à une communauté'' dit-il.

''C'est quelque chose qui semble être une logique de réappropriation de son histoire'', estime-t-il.

''C'est une réappropriation de l'histoire dans le sens où on montre quelque part quelque chose qui est une richesse aujourd'hui perdue et qu'il faut la retrouver, que les Africains ont su écrire il y a deux, trois siècles en utilisant les caractères qui leurs sont propres''.

Le fait que ces designers, architectes, artisans utilisent ces symboles contribue à promouvoir non seulement l'identité culturelle et une fierté africaine mais cela participe à la construction d'une identité nationale a t-il poursuivi.

Voici cinq systèmes d'écritures anciens africains parmi tant d'autres qui ont existé bien avant le contact avec les européens.

Nsibidi du Nigeria

Il a retrouvé un regain de popularité après son apparition dans le film Black Panther. Le Nsibidi est une écriture ancienne originaire du Nigeria. Il daterait des IVᵉ‑Vᵉ siècles, donc bien avant les premiers contacts avec les Européens. Il s'agit d'un système pictographique et idéographique, né dans la région du Cross River, où les plus anciennes traces ont été découvertes sur un site archéologique situé au centre de Calabar.

Les symboles Nsibidi représentent des concepts tels que l'amour, la guerre, le jugement, la fertilité, etc. Cette capacité à condenser des idées complexes en signes graphiques en fait un langage visuel d'une grande profondeur.

Historiquement, les symboles Nsibidi étaient principalement utilisés par les sociétés secrètes Ekpe, des confréries qui régulaient la vie sociale, politique et spirituelle des communautés Efik, Ibibio, Igbo et Ekoi.

La transmission du Nsibidi obéissait à un parcours initiatique rigoureux.

Les néophytes débutaient par les signes publics — ceux visibles sur les tissus, les poteries ou les murs. Puis, au fur et à mesure de leur ascension dans la hiérarchie, ils accédaient aux symboles ésotériques, réservés aux rituels, aux jugements secrets et aux délibérations des sociétés initiatiques.

L'existence de ce système d'écriture est mentionnée par des missionnaires britanniques au début du XXᵉ siècle. En 1904, Thomas Doveton Maxwell, commissaire de district à Calabar, en publie la première description. Le révérend J. K. MacGregor rapporte ensuite 24 signes traduits en 1909, suivi en 1911 par Elphinstone Dayrell (lui aussi commissaire de district), puis en 1912 par le botaniste et anthropologue Percy Amaury Talbot.

Vai du Liberia

C'est au Liberia, dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest — ou plus précisément dans une zone géographique et culturelle située entre le Liberia et la Sierra Leone — que le syllabaire Vai a vu le jour entre 1833 et 1836.

L'écriture Vai, l'une des plus anciennes et des plus pérennes du continent, s'est diffusée au Liberia et en Sierra Leone. Elle aurait été créée par Momolu Duwalu Bukele.

Le système Vai est un syllabaire, c'est‑à‑dire un ensemble de signes représentant les syllabes et morphèmes de la langue Vai, une langue mandée parlée par plusieurs centaines de milliers de personnes en Afrique de l'Ouest.

Dans sa forme standard actuelle, l'écriture Vai compte environ 212 caractères et s'écrit de gauche à droite.

Tifinagh berbère

En Afrique de l'Ouest, les plaques coraniques sont un élément essentiel des « cours » dispensés dans les écoles coraniques et à l'écriture de certaines langues locales.

Crédit photo, Yannick Tylle Getty images

Légende image, Plaques coraniques dans une école coranique au Mali - photo d'archive

Le tifinagh est un système d'écriture associé aux communautés berbères. Né en Afrique du Nord, cet ancien alphabet est utilisé jusqu'à nos jours.

Connu depuis l'Antiquité, son aire géographique s'est considérablement réduite au fil du temps. L'ancien tifinagh — parfois appelé libyque — s'étendait autrefois d'un territoire allant de la Méditerranée jusqu'au sud du Niger, et des îles Canaries jusqu'à l'oasis de Siwa, en Égypte.

Ce système d'écriture a été principalement préservé par les Touaregs, qui, pendant des siècles, en ont assuré la transmission et l'usage.

Après une longue histoire, cette écriture a fait l'objet d'une modernisation, notamment au Maroc, où une version adaptée a été adoptée pour un usage contemporain. Certains signes traditionnels — notamment les caractères composés de points — ont été remplacés ou simplifiés, donnant naissance à l'alphabet néo‑tifinagh.

Vue du symbole amazigh Tifinagh au centre de la ville montagneuse d'Ifrane, habitée par les Berbères de Libye.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Vue du symbole amazigh Tifinagh au centre de la ville montagneuse d'Ifrane, habitée par les Berbères de Libye.

Le Lybico-Berbère

Les peuples berbères ont su préverser l'écriture tifinagh depuis plusieurs siècles.

Crédit photo, Jake Warga Getty images

Légende image, Les tatouages sont une tradition chez les générations plus âgées du peuple berbère

Née il y a près de 2 000 ans en Afrique du Nord, et probablement développée par les Berbères, cette écriture plonge ses racines dans les traditions graphiques égyptiennes et phéniciennes.

Le libyco-berbère est un système d'écriture utilisé pour transcrire les langues indigènes de l'Afrique nord‑occidentale — des îles Canaries à la Libye actuelle — durant l'Antiquité. Il s'agit d'un alphabet consonantique (ou abjad), à l'exception d'un signe permettant de marquer certaines voyelles en fin de mot.

L'écriture libyco‑berbère est tombée en désuétude avant l'arrivée des Arabes dans la région. Cependant, une variante saharienne a survécu et a donné naissance à diverses formes de tifinagh, utilisées par les Berbères et, plus particulièrement, par certains groupes touaregs.

Adinkra-Ghana

Les symboles Adinkra sont largement utilisés par les créateurs, architectes et artisans africains en Afrique de l'Ouest.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Motif sans couture avec symboles Adinkra - illustration d'archive

C'est au Ghana, au sein des peuples Akan — présents principalement dans ce pays et en Côte d'Ivoire — que sont nés les symboles Adinkra. Les caractères de ce système graphique comptent parmi les trésors culturels les plus durables de l'Afrique de l'Ouest.

Les symboles Adinkra constituent un langage visuel porteur de philosophie, de spiritualité et de valeurs sociales.

Autrefois utilisés principalement sur les vêtements portés lors des funérailles, ils se retrouvent aujourd'hui dans l'architecture, la décoration, la mode et l'économie créative au Ghana et dans toute l'Afrique de l'Ouest.

De nombreux créateurs — designers, artistes et artisans — utilisent désormais ces symboles sur des vêtements, des bijoux, mais aussi sur des objets de poterie et d'artisanat.