Jeunes diplômés, mais condamnés à la débrouille

Crédit photo, Avec l'autorisation de Khady Diouf
- Author, Mamadou Faye
- Role, BBC News Afrique
- Temps de lecture: 12 min
Avec un diplôme en poche et bien des rêves en tête, de nombreux jeunes en Afrique font face à une réalité brutale, celle de trouver leur place sur le marché du travail. Malgré les portes closes, beaucoup se tournent vers la débrouille pour survivre, révélant ainsi un profond décalage entre les circuits de formation et les marchés de l'emploi.
Longtemps présenté comme le sésame vers l'emploi, le diplôme peine aujourd'hui à tenir ses promesses. Après des années d'études et d'efforts, il devient pour de nombreux jeunes une source d'attente interminable, voire de désillusion.
Chaque année, des milliers de diplômés quittent universités et écoles de formation avec l'espoir d'intégrer le marché du travail. Mais très vite, ils se heurtent à une réalité implacable : rareté des opportunités, exigences élevées, et expérience professionnelle souvent indispensable dès le premier emploi.
Face à ces obstacles, beaucoup n'ont d'autre choix que de se réinventer, multipliant les petits boulots ou se lançant dans la débrouille pour survivre.
Le constat est sans appel : le fossé entre formation et emploi ne cesse de se creuser.
BBC Afrique vous plonge dans le quotidien de cette génération prise au piège, qui a accepté de témoigner.
Le mythe du diplôme

Crédit photo, Avec l'autorisation de Khady Diouf
Au Sénégal, Khady Diouf n'imaginait pas prendre le volant pour gagner sa vie. Titulaire d'un Global Bachelor in Business Administration puis d'un master en finance internationale obtenu en 2016 à l'Institut Africain de Management, elle se destinait à une tout autre trajectoire.
Issue d'une famille de gestionnaires, elle avait choisi cette voie avec une conviction forte, celle d'accéder à des "opportunités solides", notamment dans la banque, les ONG ou l'administration publique. "Comme beaucoup de jeunes, je rêvais d'une carrière stable, reconnue, qui me permettrait de réussir socialement", confie-t-elle. À ses yeux, le diplôme constituait une garantie presque naturelle d'insertion professionnelle.
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Fin de Promotion WhatsApp
À la sortie de ses études, ses ambitions étaient claires. Elle souhaitait intégrer son domaine, gravir les échelons, bâtir une carrière solide et atteindre l'indépendance financière, tout en soutenant sa famille. "J'étais pleine d'espoir, convaincue que mes efforts académiques allaient se transformer en opportunités concrètes", raconte-t-elle encore. Son parcours, pensé comme linéaire et structuré, reposait aussi sur un choix stratégique : suivre une formation en anglais, perçue comme un levier d'ouverture à l'international et de sécurité professionnelle.
Mais derrière ce projet se cachait aussi le poids des attentes sociales et familiales, dans un contexte où les études restent largement perçues comme la voie royale vers la réussite. "Dans ma famille, tout reposait sur l'éducation. Mes parents ont toujours fait de nos études leur priorité", souligne-t-elle.
À des milliers de kilomètres, en République démocratique du Congo, le parcours de Mpemba Tchiamala Elk fait écho à cette même désillusion. Diplômée en sciences de l'information et de la communication de l'Université pédagogique nationale, elle nourrissait depuis l'enfance le rêve de devenir journaliste.
Son objectif était d'intégrer une grande chaîne, comme Digital Congo Télévision. Mais à l'issue de sa formation, le choc est brutal. "Je croyais à cette idée qu'en faisant des études, on réussit forcément", confie-t-elle.
Confrontée aux attentes pressantes de son entourage et à la rareté des opportunités, elle peine à trouver sa place. Le quotidien devient pesant, presque étouffant. "C'était pénible", résume-t-elle sobrement.
Malgré leurs ambitions et leurs parcours académiques, Khady et Mpemba ont en commun une même réalité : celle d'une génération qui avance avec des diplômes en main, mais se heurte à un mur invisible, souvent infranchissable.
Face au mur de l'emploi
Décrocher un premier emploi relève, pour beaucoup de jeunes diplômés, du parcours du combattant. À peine sortis des universités ou des écoles de formation, ils se heurtent à une exigence récurrente : de l'expérience… pour des postes dits débutants.
"Très rapidement, j'ai été confrontée à une réalité difficile : le manque d'opportunités, mais surtout le décalage entre les attentes du marché et le profil des jeunes diplômés. On demandait souvent de l'expérience pour des postes accessibles en théorie aux débutants. Cela créait un véritable blocage", témoigne Khady Diouf.
Commence alors une routine éprouvante : traquer les offres, multiplier les candidatures, enchaîner les déplacements… et attendre, souvent en vain. "Au début, il y avait beaucoup d'espoir. Puis, peu à peu, la fatigue et la frustration s'installent. Chaque journée exige de la motivation, même sans résultats visibles. C'est une période d'incertitude, où le doute s'invite, mais qui forge aussi la persévérance", confie-t-elle.
À cette difficulté s'ajoute une concurrence féroce. "Le marché est saturé, avec une multitude de candidats pour très peu de postes. Le manque de réseau ou d'accompagnement complique encore davantage l'accès à l'emploi. C'est une réalité partagée par de nombreux jeunes aujourd'hui", poursuit-elle.
Si sa formation lui a apporté "des bases importantes, notamment théoriques", Khady Diouf estime qu'elle ne l'a "pas suffisamment préparée aux réalités du terrain". Passer de la finance académique aux exigences concrètes de la logistique ou de la gestion opérationnelle suppose une capacité d'adaptation rarement enseignée. "Les formations gagneraient à être plus pratiques, davantage connectées au monde professionnel et aux réalités économiques actuelles", plaide-t-elle.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, en République démocratique du Congo, Mpemba Tchiamala Elk dresse un constat similaire. À peine diplômée, elle plonge dans le monde du travail avec l'espoir de s'y faire une place. Rapidement, la désillusion s'impose. "Sur le terrain, seuls ceux qui avaient de l'expérience accédaient aux opportunités. Ils étaient davantage considérés. Nous n'avions pas les moyens de rivaliser. Nous étions censés apprendre auprès d'eux", explique-t-elle.
Son parcours est également marqué par une autre réalité, plus sombre : celle du harcèlement. Lors de son stage de fin d'études, dans un secteur où elle plaçait pourtant tous ses espoirs, elle affirme avoir été confrontée aux agissements de certains encadreurs, révélant ainsi les dérives qui peuvent entacher l'entrée dans la vie professionnelle.
Entre chômage et résilience

Crédit photo, Mpemba Tchiamala Elk
Face aux portes closes du marché de l'emploi, les jeunes diplômés n'ont souvent d'autre choix que de puiser dans leurs réserves de résilience. Derrière chaque candidature restée sans réponse, une bataille silencieuse se joue.
"C'était une période éprouvante. Mon quotidien était rythmé par la recherche d'offres, les dépôts de CV, les déplacements… et l'attente de réponses qui, bien souvent, n'arrivaient pas. Au début, il y avait de l'espoir, puis peu à peu la fatigue et la frustration ont pris le dessus", confie Khady Diouf.
Mais renoncer n'a jamais été une option. "Je n'ai jamais baissé les bras. J'ai toujours gardé la conviction qu'avec la grâce d'Allah, mes efforts finiraient par payer", affirme-t-elle. Dans l'incertitude et le doute, elle apprend à tenir bon. "Chaque journée exigeait de la motivation, même sans résultats visibles. C'est une période qui met à l'épreuve, mais qui enseigne la persévérance", dit-elle.
Derrière ce combat quotidien, l'impact psychologique est lourd. "Moralement, c'était très difficile. On doute, on se remet en question, on se demande si tous les efforts consentis en valaient la peine. Tout semble suspendu, même les projets de vie", raconte-t-elle. À cette épreuve s'ajoute une réalité personnelle bouleversante : un divorce, et la responsabilité d'un enfant à charge. "Avec un bébé, les responsabilités sont décuplées. J'étais stressée, parfois dépressive. Sans le soutien de mes parents, je ne m'en serais pas sortie."
Dans cette tempête, son fils fait office d'ancre. "Il a toujours été ma source de motivation. Tout ce que j'entreprends aujourd'hui, c'est pour lui offrir un avenir meilleur, comme mes parents l'ont fait pour moi."
Avec le recul, cette traversée du désert a aussi été un tournant. "Elle m'a forgée, poussée à sortir du schéma classique, à repenser ma vision du travail et de la réussite. C'est dans la difficulté que j'ai commencé à envisager d'autres voies", reconnaît-elle.
Un parcours qui fait écho à celui de Mpemba Tchiamala Elk. Après de multiples tentatives infructueuses, le découragement s'installe. "À force de chercher sans cesse, j'ai fini par être découragée. Au début, c'était frustrant de ne pas exercer dans le domaine pour lequel j'avais étudié", admet-elle.
Mais face à la nécessité de survivre, une évidence s'impose : il faut s'adapter. Trouver un créneau, coûte que coûte. Faire quelque chose, même loin des ambitions initiales, pour garder la tête hors de l'eau.
Survivre par la débrouille

Quand les portes de l'emploi formel restent closes, l'urgence impose d'autres chemins. Pour beaucoup de jeunes diplômés, la débrouille devient alors une stratégie de survie, parfois loin des ambitions initiales.
C'est dans ce contexte que Mpemba Tchiamala Elk opère un virage radical. Faute d'opportunités dans son domaine, elle se lance dans le commerce informel. "Je me suis tournée vers la vente en ligne, dans l'habillement pour hommes et femmes. Ce n'est pas facile, mais c'est mon seul travail pour le moment", confie-t-elle.
Armée de son téléphone et d'une connexion internet, elle bâtit patiemment son réseau via les réseaux sociaux. Sur WhatsApp, elle démarche ses clients, présente ses articles et gère ses commandes. Une activité fragile, dépendante de revenus irréguliers, mais qui lui permet, à 35 ans, de subvenir seule aux besoins de son enfant.
Au Cameroun, le parcours de Zé Atéba Dénis illustre une autre forme d'adaptation. Destiné à une carrière en génie civil, il revoit ses plans face aux contraintes économiques familiales. "Après le baccalauréat, j'ai compris que la situation financière ne me permettait pas de poursuivre sereinement. J'ai donc choisi une formation professionnelle en informatique", explique-t-il.
Un renoncement difficile pour celui qui rêvait de devenir ingénieur ou architecte. "Les circonstances de la vie m'ont orienté ailleurs", reconnaît-il. Convaincu du potentiel du secteur numérique, il s'y accroche. Aujourd'hui, âgé de 31 ans, il tient un atelier de dépannage informatique, qui lui sert également de boutique, au marché Mvog-Mbi de Yaoundé. Une reconversion dictée par la nécessité, mais assumée comme un pari sur l'avenir.
De son côté, Khady Diouf puise très tôt dans ses ressources cognitives pour tracer sa propre voie. Dès 2015, alors encore étudiante, une rencontre agit comme un déclic. "Je me souviens d'un moment marquant durant ma formation, lorsque Moustapha Mamba Guirassy était venu dans notre salle de classe pour nous encourager et nous parler d'entrepreneuriat. Ses paroles m'ont poussé à envisager d'autres perspectives", se souvient-elle.
Elle entame alors des démarches pour créer son entreprise, malgré un manque de repères. "Avec l'appui de mon père, qui m'a prêté un local, j'ai lancé une activité de transfert d'argent, à une époque où des services comme Wari ou Joni-Joni étaient en plein essor", raconte-t-elle.
L'aventure entrepreneuriale se poursuit avec un atelier de couture, équipé de deux machines. Mais la réalité du terrain rattrape vite les ambitions. "Les impayés étaient fréquents. J'ai subi des pertes importantes, ce qui m'a conduite à une forme de chômage partiel. Ce fut une leçon brutale, mais essentielle", admet-elle.
Derrière ces trajectoires, un même fil conducteur : s'adapter, quitte à réinventer ses rêves pour simplement tenir debout.
S'adapter ou périr

Rien ne prédestinait Khady Diouf à devenir chauffeure professionnelle. Derrière ce volant, il y a un parcours semé d'obstacles, de revers et de remises en question. Un chemin forgé à force d'adaptation.
Tout commence presque par hasard. Alors qu'elle occupe un poste de Supply manager, elle cherche à mieux comprendre son environnement de travail. "Je voulais maîtriser l'application, anticiper les besoins et les plaintes des chauffeurs. J'ai commencé à la tester après le boulot… et j'ai adoré. À partir de là, je me suis dit que je n'allais plus lâcher", raconte-t-elle.
Mais l'expérience tourne court. En quelques semaines, elle constate une baisse de performance dans son emploi principal et décide de confier son véhicule à un chauffeur. Mauvais calcul. "Il m'inventait des pannes, gonflait les dépenses, et prétendait parfois ne pas travailler. Ce qu'il ignorait, c'est que je suivais tout à distance", révèle-t-elle. Une désillusion de plus.
Elle récupère son véhicule, marque une pause, puis se tourne vers la location. Là encore, le regret s'installe. "Si c'était à refaire, je n'investirais jamais dans ça", lâche-t-elle. Malgré tout, elle contracte un microcrédit pour acheter une seconde voiture, elle aussi mise en location.
L'idée de quitter définitivement son emploi pour se consacrer à cette activité germe. Mais le destin en décide autrement : en septembre 2023, son véhicule est volé. Un coup dur. "La seule chose positive, c'est que cette épreuve m'a permis de rencontrer mon époux. Depuis, il me soutient sans relâche", confie-t-elle.
Malgré les difficultés, elle continue de rembourser son prêt. Elle relance une activité en location-vente… avant de subir un second vol. Cette fois, c'est le déclic. "J'ai compris qu'il fallait en finir avec la location", tranche-t-elle.
De cette impasse naît une idée nouvelle. Avec son mari, elle imagine ElleDrives, un concept qui met en lumière son quotidien de chauffeure sur les réseaux sociaux. "C'est lui qui en est à l'origine. Il m'a encouragée à partager mon expérience, et aujourd'hui il est très impliqué", explique-t-elle.
Aujourd'hui, Khady Diouf assume pleinement ce virage inattendu. "Ce n'était pas le parcours que j'avais envisagé, mais j'ai compris que la dignité ne dépend pas du regard des autres. Elle se construit", assure-t-elle. Au volant, elle revendique une indépendance conquise de haute lutte. "Ce métier m'a permis de reprendre le contrôle et de créer mes propres opportunités. C'est bien plus qu'un travail, c'est un symbole de résilience", dit-elle.
Son quotidien est intense, rythmé par les trajets et les rencontres. "Chaque journée est différente. Mais au-delà de la conduite, il y a toute une organisation : gestion du temps, stratégie, optimisation des revenus", détaille-t-elle.
Dans cette aventure, les relations humaines jouent un rôle clé. Une ancienne collègue de terrain, rencontrée à l'époque de Yango, l'accompagne désormais dans le développement de ses activités, en gérant son agenda et ses réservations pour ElleDrives.
Exigeant, le métier impose rigueur, patience et sens du service. Mais forte de son expérience et de ses compétences, Khady Diouf a su transformer les épreuves en tremplin. Sur la route comme dans la vie, elle a appris une chose essentielle : avancer, coûte que coûte.
Comment sortir de l'impasse ?

Crédit photo, Avec l'autorisation de Khady Diouf
L'Afrique fait face à un défi démographique majeur : selon l'OIT et la Banque mondiale, le continent compte près de 420 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans. Parmi eux, un sur six occupe un emploi salarié formel, tandis qu'un tiers se retrouve dans le travail précaire, informel, ou même au chômage, souvent dans un état de découragement.
Les chiffres récents confirment cette réalité alarmante. En 2024, l'OIT estimait le taux de chômage africain à 7 %, tandis que la Banque mondiale, sur la base de données issues de 51 pays, le situait à 8,9 %. Une situation qui rend indispensable la recherche de solutions innovantes et adaptées.
Pour Dénis Ze Ateba, jeune technicien informatique camerounais, la clé réside dans la volonté. "Quand il y a la volonté, tout peut se faire. Peu importe que vous ayez changé de domaine mille fois, l'essentiel est d'y croire et de se lancer", assure-t-il.
Khady Diouf rejoint cette vision pragmatique et insiste sur la nécessité de sortir des sentiers battus. "Il ne faut pas se limiter à son diplôme. Le monde évolue très vite, il faut savoir s'adapter. Commencer autrement n'est pas un échec, c'est une opportunité", explique-t-elle.
Son message aux jeunes est clair : "Restez en mouvement, cherchez des solutions et croyez en vos capacités. Parfois, le chemin que l'on n'avait pas prévu devient celui qui nous révèle le plus. Il faut oser, persévérer et surtout ne jamais abandonner".
*Reportage supplémentaire de Jean-Charles Biyoo (Yaoundé, Cameroun) et de Paméla Amunazo (Kinshasa, RD Congo).
























