Paris sportifs en ligne : Les sociétés de paris prennent-ils suffisamment de mesures pour protéger les mineurs ? (2/2)

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- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Les paris sportifs sont devenus un fléau social aujourd'hui en Afrique. L'addiction à ces jeux est un véritable problème qui touche la jeunesse.
Vu le drame humain que causent les paris sportifs dans les sociétés africaines, nombreux pointent du doigt les sociétés de paris. Elles sont accusées de ne pas faire assez pour protéger surtout les mineurs.
Les sociétés de paris ne se contentent pas seulement de faire de la publicité sur leurs plateformes. Elles utilisent également des influenceurs, comédiens ou humoristes pour véhiculer leur message au sein de la population, notamment chez les jeunes.
Pour cela, beaucoup pensent qu'elles doivent prendre des dispositions à la mesure des campagnes publicitaires dont elles inondent les réseaux sociaux et aussi les médias traditionnels.
Au Togo, au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Sénégal et ailleurs comme le Cameroun, ces influenceurs ne manquent pas d’occasion pour glisser dans leurs contenus les appels à la jeunesse à s’inscrire sur la plateforme de jeu avec un code promotionnel
Et comme la digitalisation de ces contenus prend une vitesse inégalée, l’ampleur de ces messages, et donc leur influence sur les jeunes franchit une nouvelle étape.
« Le phénomène des paris sportifs au niveau des mineurs nous inquiète », alerte le Dr Emmanuel Sogadji, président de la Ligue des consommateurs du Togo (LCT).
« Quand vous allez dans les salles de loterie ou des paris sportifs, vous allez constater la présence des jeunes et des mineurs. Certains viennent parce que leurs parents les ont commissionnés, d'autres viennent parce qu'ils ont pris le goût à ces jeux de hasard ».
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Il appelle les acteurs du secteur et les autorités à penser au phénomène, surtout les jeunes qui pensent devenir riche avec ces jeux. « La création de richesse n'est pas dans un jeu de hasard », rappelle-t-il.
Selon l’association « Non Aux Paris Sportifs », « certains influenceurs encouragent délibérément des pratiques illégales, exploitées par des bookmakers opérant souvent dans l'illégalité ».
Elle ajoute que « cela constitue une violation des principes fondamentaux du Code pénal sénégalais, notamment l'article 381 relatifs aux abus de confiance et à l'escroquerie ».
Cet article de la loi pénale stipule clairement : « Quiconque aura abusé des besoins, des faiblesses ou des passions d'un mineur pour lui faire souscrire, à son préjudice, des obligations, quittances, ou décharges, pour prêt d'argent ou de choses mobilières ou d'effets de commerce ou de tous autres effets obligatoires, sous quelque forme que cette négociation ait été faite ou déguisée sera puni d'un emprisonnement de deux mois au moins et de deux ans au plus et d'une amende de 20.000 à 500.000 francs ».
L'importance et le rôle des sociétés nationales de loterie dans les jeux de hasard

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Dans ces pays où le phénomène de paris se fait remarquer, ce sont les sociétés nationales de loterie qui détiennent le monopole des jeux de hasard et sont appelées à contrôler le secteur.
Dans ces sociétés nationales de loterie, c’est l’Etat qui détient souvent la plus grande partie du capital.
Au Sénégal par exemple, Selon le site du gouvernement, la Loterie nationale sénégalaise (LONASE) a un capital social qui s'élève à 110 Millions de francs réparti en 11.000 actions d'une valeur nominale de 10.000 francs chacune, entièrement souscrites par l'Etat.
Cette dernière a donc pour mission d’organiser, d’exploiter et de surveiller le secteur des jeux de pronostics, de hasard et assimilés.
Selon le cahier des charges de la LONASE, l'entreprise indique que "Seules les personnes majeures sont admises à participer aux jeux de hasard, de loteries, de pronostics et assimilés exploités par la LONASE."
Le document précise par ailleurs qu' "il est interdit d'organiser une promotion commerciale ou un jeu-concours sous forme de jeu de hasard sans autorisation préalable de la LONASE."
Au Togo, la Loterie nationale togolaise (LONATO) est une manne financière pour l’Etat. Elle est détenue à 100 % par l'Etat togolais depuis sa création en 1966, selon le Document de programmation budgétaire et économique pluriannuel (DPBEP) 2021-2022. La société détient également le monopole des jeux de hasard dans le pays.
Selon les données de l'Office togolais des recettes (OTR), elle avait généré 96,6 milliards FCFA de recettes en 2021, contre 87,8 milliards FCFA en 2020, et 83,4 milliards FCFA en 2019.
La contribution de la LONATO au budget national du Togo a connu une progression de 30 % entre 2020 et 2022.
En 2022, la contribution s’élevait à 6,04 milliards FCFA, marquant une augmentation de 9 % par rapport à l’année précédente (5,5 milliards FCFA) et de 30 % par rapport à 2020, où elle était de 4,6 milliards FCFA, selon l'OTR.
Selon de nombreux experts, ces sociétés publiques n’arrivent pas à contrôler efficacement le secteur des jeux dans ces pays, de sorte à empêcher les mineurs de parier en ligne.
Nombreuses parmi les sociétés de paris sportifs échappent aux contrôles et ne respectent pas les règles de protection des mineurs, selon le Prof Charles Azouna.
Arrêter le drame
Le Dr Abou Sy du Centre de prise en charge intégrée des addictions de Dakar (CEPIAD), indique que le phénomène est devenue une « véritable catastrophe » qui touche la jeunesse africaine dans de nombreux pays.
Et il faut que les Etats réagissent pour réguler le secteur et protéger les populations, notamment les mineurs qui, avec leur smartphone, ont un accès très facile aux sites de paris sportifs.
Selon Prof Charles Azouna, enseignant de sociologie dans une université privée au Togo, il y a nécessité de prendre les racines de ce fléau social que sont devenus les paris sportifs en mettant en place des mesures qui puissent permettre de les prévenir et créer des programmes pour aider les personnes qui se trouvent dans les liens de cette addiction.
« Nous pensons que des législations doivent être faites pour que des contrôles se fassent régulièrement pour que les mineurs soient protégés. Parce que les mineurs à qui on donne 200 ou 500 FCFA courent vers les loteries ou paris sportifs, ne peuvent que voler de l'argent après quand ça finit », insiste le Dr Emmanuel Sogadji.
Au Togo, la Ligue des consommateurs du Togo s'est battue, selon son président, pour que les autorités du pays puissent prendre la mesure du phénomène. Elle était arrivé à obtenir l'interdiction et la fermeture de certaines boutiques de paris sportifs proches des établissements scolaires et autres centres de loisirs visités par des jeunes à Lomé.
L'association « Non Aux Paris Sportifs » indique ne pas voir les chiffres exacts, mais l'un de ses responsables pense qu'environ 50% des jeunes sénégalais s'adonnent aux paris.
La BBC n'a pas été en mesure de corroborer ces chiffres avancés.
« Et le pire dans tout ça c’est que dans ces 50 % il y a énormément de jeunes de moins de jeunes 18 ans », déclare Seydina Diagne.
Une pétition pour dire non aux paris en ligne

Crédit photo, Association "Non Aux Paris Sportifs"
Dans certains pays africains, de bonnes volontés s’organisent pour alerter les autorités compétentes sur le drame que ce phénomène constitue pour les populations, notamment les jeunes et les mineurs.
Une pétition à laquelle participent certains mouvements au Togo, est d’ailleurs lancée le 18 novembre dernier par l’association sénégalaise, « Non Aux Paris Sportifs ». La pétition est soutenue par l’influenceur et activiste sénégalais Yelaoff, surnommé « la voix de la jeunesse sénégalaise ».
« Des enfants de 10 à 15 ans peuvent s'inscrire sur ces plateformes avec un simple numéro de téléphone, sans qu'aucune pièce d’identité ne soit exigée. Cela favorise l'addiction précoce et des comportements destructeurs. Cela viole directement l’article 19 de la Constitution du Sénégal, qui stipule que la jeunesse doit être protégée contre l'exploitation, l'abandon moral, l'usage des stupéfiants et les vices sociaux », peut-on lire dans la pétition.
« Non Aux Paris Sportifs » constate malheureusement que les réseaux sociaux « encouragent délibérément ces pratiques des bookmakers ».
Elle interpelle les autorités sénégalaises et demandent notamment la régulation stricte des paris sportifs en ligne, incluant la vérification obligatoire de l’identité des joueurs pour s’assurer qu’ils soient majeurs, conformément à l’article 19 de la Constitution sénégalaise, une licence stricte pour opérer, imposée aux plateformes et contrôlée par l’État.
Cette association appelle en outre à la fermeture immédiate des sites non conformes à la réglementation, conformément au Code des télécommunications électroniques, la création d’une cellule d’urgence pour accompagner les jeunes souffrant d’addiction aux paris sportifs, en s’appuyant sur des experts spécialisés, conformément à l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (protection de la santé et du bien-être) et des sanctions pénales contre les influenceurs et bookmakers qui exploitent les failles juridiques pour abuser de la population vulnérable, en application des articles 379, 381 et 408 du Code pénal sénégalais.
Quid des mesures de protection par les sociétés de paris ?
L'Association "Non Aux Paris Sportifs" trouve que ces sociétés ne font pas assez pour protéger les mineurs. Pour Seydina Diagne, les jeunes avec les téléphones ont accès aux plateformes digitales de ces sociétés.
Il suffit, selon lui de leur donner un code pour entrer, sans vérification véritable de leur âge ou identité.
« C'est seulement quand la personne gagne une somme qui dépasse 500 000 FCFA après un pari, qu'on lui demande de se présenter avec une pièce d'identité », souligne-t-il.
Nos tentatives pour avoir l'avis des responsables de ces sociétés sur ces allégations ont été vaines. La plupart des personnes contactées dans le cadre de cet article n'ont pas voulu nous en dire plus sur les dispositions prises pour protéger les mineurs.
Cependant, sur le site d'une société de paris très prisée au Sénégal et au Togo, on peut lire dans les "dispositions générales", certaines règles requises pour faire les paris.
« On n’accepte que les paris effectués par les personnes âgées de plus de 18 ans ou ayant l’âge de la majorité prévu par la juridiction du pays du client (si l'âge de la majorité est plus de 18 ans) et acceptant les Règles proposées par l'agence de bookmakers », peut-on lire sur le site de 1xbet.
En plus, les personnes qui veulent jouer sur le site doivent « confirmer » qu'elles n'ont « aucune dépendance au jeu ».
« Notre société interdit aux mineurs (moins de 18 ans) de participer aux jeux. Nous faisons tout notre possible pour empêcher la violation de cette règle. Nous garantissons que notre publicité et nos activités de parrainage et de marketing ne contiennent pas d'information ayant pour but d'attirer les mineurs sur notre site », ajoute les dispositions générales du site de 1xbet.
Le site n'est pas allé plus loin pour montrer comment un mineur disposant d'un téléphone intelligent, peut être empêché d'accéder à la plateforme en ligne.
« C'est là où se trouve toute la problématique », insiste l'association qui lutte contre les paris sportifs.
Une petite expérience sur l'une des plateformes de paris sportifs nous a fait découvrir la situation.
Lorsqu'on va sur cette plateforme, le visiteur est accueilli par un message d'avertissement intitulé "Note importante" qui stipule : « Les paris ne sont pas autorisés pour les moins de 18 ans ».
Mais quand nous avons voulu nous inscrire sur la plateforme, il n'y avait pas des dispositifs pour demander au candidat son âge ou s'il est mineur. Il a fallu juste donner notre numéro de téléphone pour valider l'inscription.
Après cette étape, nous avons été renvoyé sur une autre page qui nous a proposé de faire un dépôt d'argent pour commencer le pari.
"Il faut une prise de conscience au niveau des sociétés de paris"

Crédit photo, Dr. Emmanuel Sogadji
Le Dr Emmanuel Sogadji indique que les sociétés de paris ne prennent pas suffisamment de disposition pour empêcher les mineurs de faire les paris. Malgré les règles générales qu'elles mettent sur la page d'accueil de leur site, rien n'indique que ces sociétés refuse l'accès aux paris à un mineur qui veut se connecter.
« Ces sociétés peuvent dire qu'elles sont en train de prendre des dispositions pour protéger les mineurs, mais quand l'argent vient, elles prennent. C'est l'Etat qui doit jouer son rôle », souligne-t-il.
Il appelle les sociétés à faire un effort pour protéger les mineurs. « C'est un travail de conscience humaine. Si elles ne le font pas, ils nous reviennent de nous mettre au travail ».
« Quand un enfant continuer de jouer aux paris, il risque d'échouer dans sa vie », dit-il.














