Comprendre le phénomène Malema

Malema apparaît comme l'une des rares figures publiques à relayer la frustration ressentie par un si grand nombre de pauvres et de couches marginales de la société sud-africaine
Légende image, Malema apparaît comme l'une des rares figures publiques à relayer la frustration ressentie par un si grand nombre de pauvres et de couches marginales de la société sud-africaine

Tandis que les hommes politiques sud-africains de premier plan gardent un profil bas dans la crise sociale qui agite leur pays, Julius Malema en a profité pour faire avancer ses intérêts populistes.

Dans cette analyse, Andrew Harding, correspondant Afrique de la BBC explique les raisons pour lesquelles le discours du jeune homme draine des foules ?

Une poignée de soldats mécontents, un paria politique tempétueux et un lieu de rencontre : un petit vestibule communautaire dans une banlieue anonyme près de Johannesburg.

Ce tableau semble camper la scène d'ouverture d'une pièce ennuyeuse mais sérieuse.

Ce qui explique que des dizaines de journalistes, cameras en bandoulière et véhicules de reportage prêts à déployer leurs plateaux satelitaires, ont choisi mercredi de camper à Lenasia -- la banlieue en question -- au moment où l'Afrique du Sud est empêtrée dans une crise sociale bien sérieuse.

Ces journalistes étaient là pour marquer chaque mot que prononcerait Julius Malema, l'ancien leader des jeunes de l'ANC, récemment exclu du parti et maintenant poursuivi pour fraude et corruption présumées.

Les médias sont-ils tombés sous le charme de Malema, un maître fanfaron au propos à l'emporte-pièce et qui est sans doute une machine intarissable de provocations dont raffole la presse qui est prompte à les rapporter ?

Ou bien la faute incomberait-elle à l'armée sud-africaine qui, en mettant ses bases en alerte maximum pour la première fois de l'histoire de l'Afrique du Sud démocratique, aurait ainsi amplifié un événement mineur en scandale de portée nationale ?

Et à propos, peut-on imaginer une réaction officielle disproportionnée qui soit plus farfelue, contre-productive et qui suscite tant de panique ?

On est tenté de suggérer que les journalistes devrait ignorer le cirque que Malema ne se lasse de proposer. Après tout, suite à la fusillade meurtrière du mois dernier à la mine de platine de Marikana, l'agitation syndicale est entrain de gagner toute l'industrie minière.

Le gouvernement et l'ANC peinent à contenir la crise à y trouver une réponse cohérente. Pourquoi alors un homme mis au banc de touche politique mériterait-il autant d'attention ?

'Dictature bananière'

La réponse la plus évidente est que Malema apparaît comme l'une des rares figures publiques à relayer la frustration ressentie par un si grand nombre de pauvres et de couches marginales de la société sud-africaine.

Peu importe qu'il soit un opportuniste, et un populiste effronté. Il remplit un vide extraordinairement béant du fait du silence des hommes politiques de premier plan.

Et il est -- quoiqu'on dise de sa philosophie politique -- un orateur de plus en plus éloquent, plein d'énergie et de passion.

Mais ce n'est pas seulement cela qui fait son charme.

Les élites et les factions politiques en Afrique du Sud sont actuellement absorbées à semer de butoirs -- ou à en débarasser -- l'arène politique sud-africaine, espérant ainsi défendre ou se débarasser du président Jacob Zuma.

Il s'agit d'une frénésie qui va atteindre son paroxysme en décembre avec la conférence élective de l'ANC.

Presque tous les coups bas -- dans lesquels les services de sécurité jouent un rôle actif -- sont assenés loin du regard du grand public. Tout au contraire, en public, les uns s'efforcent de faire mine d'être amis avec les autres. Le seul homme qui ne s'embarasse pas de masque est Julius Malema.

Ses motivations immédiates -- son besoin de se débarasser de Zuma et d'orchestrer son propre come-back -- sont évidentes.

C'est un secret de polichinelle qu'il travaille en tandem avec ou pour les autres factions désireuses de faire tomber l'actuel président.

Ainsi donc, alors que ses complices, dans leurs manoeuvres subversives anti-Zuma, sont actifs dans l'ombre, il arpente les arènes publiques, mégaphone à la main, le propos incendiaire, traitant le président d'homme corrompu se ruant toujours sur les pots-de-vin et présidant une dictature bananière.

Comment la presse peut-elle résister ?

Bien entendu, toutes ces querelles politiques sont loin à côté de la plaque quand on en vient à la question d'examiner la crise sociale qui sécoue l'industrie minière et le faussé sans cesse grandissant entre riches et pauvres.

L'essentiel de la vendetta au sein de l'ANC semble n'avoir d'objet que le pouvoir pour le pouvoir, ce qui est un drame majeur pour le pays.

Dans un tel contexte, Malema peut se targuer au moins d'être constant sur son programme économique radical, quoique ce programme soit rien que populiste et potentiellement préjudiciable aux intérêts du pays.