Mbour : un mois de prison ferme pour des pères de migrants clandestins

La pirogue dans laquelle le jeune Doudou est mort avait quitté la ville côtière de Mbour; à 80 km de Dakar

Crédit photo, Getty Images

Légende image, La pirogue dans laquelle le jeune Doudou est mort avait quitté la ville côtière de Mbour; à 80 km de Dakar pour se rendre aux Îles Canaries
    • Author, Ndèye Khady LO
    • Role, Senior Journaliste/Digital

Les pères de trois jeunes candidats à l'immigration clandestine vont passer un mois ferme en prison pour "mise en danger de la vie d'autrui" et "complicité de trafic de migrants".

Le tribunal de Mbour, au sud de la capitale sénégalaise, Dakar, a reconnu les trois pères, qui sont tous pêcheurs, coupables d'avoir mis la vie de leurs enfants en danger.

L'un d'eux, Mamadou Faye, pleure toujours son fils. Ousmane, 15 ans, surnommé Doudou, était l'un des nombreux passagers d'un bateau en bois qui se rendait aux îles Canaries en octobre.

Mais il est tombé malade en mer et est mort.

Le crime de son père a été de payer les quatre cent cinquante dollars (243 630 FCFA) de droits aux passeurs pour qu'il puisse accomplir son rêve d'arriver en Italie pour entrer dans une école de football.

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Ce procès est un des jalons de la nouvelle stratégie des autorités sénégalaises pour endiguer le phénomène de l'immigration illégale et dissuader les familles.

Fin octobre, le ministre du Développement communautaire et de l'Equité sociale, Mansour Faye, par ailleurs maire de Saint Louis, une ville durement touchée par le phénomène, prônait la criminalisation de l'immigration illégale.

"Je pense qu'il faut criminaliser cette pratique et sanctionner durement les passeurs et les organisateurs. C'est un appel que nous lançons à l'endroit du président de la République pour mettre fin à ce phénomène", déclarait le ministre.

Dans son réquisitoire lors du procès, le procureur a chargé les prévenus en les qualifiant de complices des passeurs.

''Mamadou Lamine Faye, Serigne Dieng et autres ont organisé des voyages ou donné leurs enfants aux passeurs. Ils vont naturellement dire qu'ils sont assaillis par les difficultés de la vie. Mais, avec 250 000 F CFA, ils peuvent démarrer une activité très lucrative. Ils nous parlent de leurs peines et de leurs misères, mais ils sont responsables de tout ce qui est arrivé. Il faut les reconnaître coupables des faits qui leur sont reprochés et les condamner à 2 ans d'emprisonnement ferme. Prendre son enfant, dans le contexte actuel, payer le prix du transport, est un comportement négligent'', dénonce le procureur.

La pirogue dans lequel le jeune Doudou est mort avait quitté la ville côtière de Mbour; à 80 km de Dakar

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Légende image, De jeunes migrants secourus en Espagne

Vive émotion

Début novembre, la photo d'un adolescent de 16 ans, présenté sur les réseaux sociaux comme Doudou Faye, un garçon originaire de Mbour, à 80 km de Dakar, mort durant le périlleux voyage à bord d'une embarcation de fortune, devient virale. Me Assane Dioma Ndiaye, l'avocat de son père, confirme à la BBC que le fils de son client est bien le jeune garçon décédé en mer

A la barre le 2 décembre à Mbour, son père, Mamadou Lamine Faye, dit avoir payé 250 000 francs CFA pour qu'on l'amene aux îles Canaries, en Espagne. De là, ajoute-t-il, son fils était censé rejoindre l'Italie où il devait commencer une carrière de footballeur dans un centre de formation. Un rêve devenu un cauchemar pour le jeune garçon dont le corps jeté en mer n'est toujours pas retrouvé.

L'affaire choque le Sénégal. Des internautes organisent un deuil virtuel avec le jeune Doudou comme symbole des victimes du phénomène en 2020.

Selon les données des autorités espagnoles, depuis le début de l'année, environ 17 000 migrants ont débarqué aux Canaries - contre près de 3 000 en 2019 - et plus 400 personnes sont décédées en tentant la traversée de l'océan Atlantique

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Mamadou Lamine Faye déclare au tribunal qu'il avait caché ce projet à son épouse, la maman du jeune Doudou. Cette dernière apprend le décès de son fils comme tout le monde.

"Aujourd'hui, si c'était à refaire, je n'allais pas le faire. Je n'ai pas informé sa mère. J'avais voulu lui faire une surprise. J'attendais que Doudou arrive à destination, avant d'informer sa mère, d'autant plus que je suis le responsable de la famille. Il avait beaucoup de talents au football…. Je voulais juste lui ouvrir les portes de la réussite. Si je savais que mon fils allait perdre la vie, je ne tenterais pas cette aventure. Avec tout ce que j'ai vécu, cette histoire reste un cauchemar", raconte le prévenu.

"Regrets et excuses"

Me Assane Dioma Ndiaye
Getty Images
"Aucune peine de prison ne pourra être supérieure à la perte de son fils. Il faut l'aider et non pas le vouer aux gémonies"
Me Assane Dioma Ndiaye
Avocat de la défense

Me Assane Dioma Ndiaye, avocat du père de Doudou, déclare à la BBC que son client regrette son acte et dit qu'il était animé par la volonté de donner un avenir meilleur à son fils.

"Aucune peine de prison ne pourra être supérieure à la perte de son fils. Il faut l'aider et non pas le vouer aux gémonies. Il regrette son acte. Il dit qu'il sera désormais le premier à dénoncer les projets d'immigration illégale. M. Faye a compris qu'il a commis une erreur. Il sait qu'il n'aurait pas dû le faire", explique l'avocat.

Selon lui, le parquet confond responsabilité pénale et responsabilité morale. En d'autres termes, sur le plan moral, on peut reprocher à son client ses actes mais ce n'est pas le cas sur le plan juridique.

A ses yeux, on ne peut pas le poursuivre pour les chefs d'accusations de complicité d'immigration illégale et de mise en danger de la vie d'autrui "car c'est juste un client qui a demandé un service certes illégal".

"Le père de Doudou ne voulait pas exposer son fils à la mort. Il pensait qu'il pouvait éclore dans le football comme Sadio Mané ou Maradona et il a voulu lui donner une chance en l'envoyant en Europe. La voix choisie n'est peut-être pas la bonne. On peut lui reprocher un manque de clairvoyance, de la cupidité mais on ne peut pas le qualifier de criminel", plaide la robe noire.

"Une stratégie pénale peu efficace"

Boubacar Sèye
Président ONG Sans Frontières
BBC
"Les sanctions judiciaires risquent de ne pas être efficaces parce que ce n'est pas la cause principale"
Boubacar Sèye
Président ONG Sans Frontières

Ce procès est une première pour le Sénégal, et il suscite un débat.

"Je ne pense que ce procès soit une solution. Le papa du petit a plus besoin d'assistance psychologique que de procès. S'il savait que son fils allait mourir, il n'allait pas le laisser embarquer. La solution c'est de lutter contre les passeurs" déclare Boubacar Sèye, président de l'ONG Horizon sans frontières, une organisation internationale de défense, d'orientation et d'intégration de migrants.

Selon lui, il faut faire en sorte que les passeurs n'aient plus de clients.

"Les sanctions judiciaires risquent de ne pas être efficaces parce que ce n'est pas la cause principale. La migration cesse d'être un projet individuel mais devient un projet collectif. C'est donc pourquoi il est important d'accentuer la sensibilisation", explique M. Sèye.

"Pression sociale"

Néné Fatoumata Tall Mbaye
Néné F. Tall
Les parents doivent être moins exigeants pour que ces jeunes ne pensent pas qu'impérativement ils doivent disposer d'une situation sociale donnée, quel qu'en soit le prix
Néné Fatoumata Tall Mbaye
Ministre de la Jeunesse

Néné Fatoumata Tall Mbaye, ministre sénégalaise de la Jeunesse, déclare à la BBC que ce phénomène est surtout lié à la pression sociale. Dans les familles, les jeunes subissent une pression terrible dans leur famille. On leur donne en exemple des immigrés qui ont réussi à construire des maisons.

Selon elle, la nouvelle vague de migration est aussi due à de fausses informations faisant état d'une régularisation en masse des migrants en Europe.

"Les parents doivent être moins exigeants pour que ces jeunes ne pensent pas qu'impérativement ils doivent disposer d'une situation sociale donnée, quel qu'en soit le prix". dit Mme Mbaye

Fin octobre, le président Macky Sall lance un appel à plus de vigilance et à la collaboration avec les forces de défense et de sécurité pour préserver la vie des jeunes, tentés par l'émigration clandestine.

Le ministre de la Jeunesse annonce que le processus d'accompagnement de 800 jeunes migrants rapatriés est déclenché.

"Un procès pour dissuader les parents"

La pirogue dans lequel le jeune Doudou est mort avait quitté la ville côtière de Mbour; à 80 km de Dakar

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Légende image, Depuis octobre, une nouvelle vague de migrants a pris d'assaut la mer pour rejoindre les Îles Canaries

Me Assane Dioma Ndiaye considère que la justice veut faire de ces parents des exemples pour dissuader ceux qui seraient tentés d'envoyer leurs fils en Europe via les embarcations de fortune.

"Ce procès est une mesure dissuasive vis-vis des parents qui seraient tentés de faire pareil. On cherche à décourager. Mais on pourrait le faire en utilisant le père de Doudou comme un porte-étendard d'une stratégie de communication contre l'immigration. Il serait un bon symbole de désarroi et pourrait dissuader ceux qui souhaitent suivre son exemple", ajoute-t-il.

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Me Ndiaye a souhaité que son client et ses co-prévenus soient relaxées purement et simplement le 8 décembre, jour du verdict, car selon lui, le principal coupable c'est l'organisateur de l'émigration clandestine.

"En tant que client, il n'y a pas de responsabilité pénale. Avec ou sans les parents, le voyage aurait eu lieu. Il y a un reproche morale mais pas de responsabilité pénale", dit l'avocat.