Emigration irrégulière : Emoi au Sénégal après la découverte de 30 corps repêchés au large de Dakar

- Author, Mamadou Faye
- Role, Journaliste - BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Ce sont des pêcheurs du village de Yoff, une commune de Dakar, la capitale sénégalaise, qui ont découvert dimanche une pirogue à la dérive, remplie de migrants morts. La découverte a été faite à 70 kilomètres au large des côtes sénégalaises.
Selon les informations diffusées par la presse locale, les dépouilles découvertes en état de décomposition avancée, pourraient être celles de migrants en partance pour l’Europe.
La marine nationale sénégalaise s’est déplacée en haute mer à la recherche de la pirogue en dérive.
30 corps dénombrés pour l’instant
Dans un communiqué rendu public lundi, la Direction de l’Information et des Relations publiques des Armées (DIRPA) a confirmé le drame en ces termes :
"Le dimanche 22 septembre 2024, en début de soirée, la Marine nationale sénégalaise a été informée de la présence d’une pirogue à la dérive à environ 70 km au large de Dakar, avec plusieurs corps sans vie", souligne le texte signé du Capitaine de vaisseau Ibrahima Sow, directeur de la Dirpa.
"Aussitôt déployé sur zone, le (bateau ndlr) patrouilleur Cayor a retrouvé l’embarcation qui a été remorquée vers la rade extérieure du port de Dakar où le convoi est arrivé vers 06h00 le lundi matin", renseigne le texte.
Rejoints au mouillage par des médecins légistes, des sapeurs-pompiers et des agents du service d’hygiène, les marins ont pu compter le nombre de corps à bord.
"Pour l’instant, 30 corps ont été dénombrés", précise le texte.
Toutefois, "les opérations de récupération, d’identification et de transfert sont rendus très délicates par l’état de décomposition avancée des corps".
Selon la Dirpa, "les investigations en cours, par les services compétents, permettront d’avoir des informations plus précises sur le bilan et l’origine exacte de la pirogue, qui seront communiqués ultérieurement".
La détresse des pêcheurs

L’ambiance est morose ce lundi au quai de pêche de Yoff en fin de matinée. Il est 11h, le quai ne connaît pas l’habituelle effervescence. A l’entrée, des femmes vendeuses de poissons discutent avec les mareyeurs qui n’ont pas assez d’activité du fait de la raréfaction des ressources.
Au fond, près de la plage, les commerçants supervisent le débarquement de trois pirogues, balancées de gauche à droite par la furie des vagues.
C’est dans cette ambiance qu’on rencontre notre premier interlocuteur, les habits encore trempés après un débarquement, visiblement de l’une des pirogues qui mouillent au quai.
"C’est triste comme sort. Je m’incline à la mémoire de tous ceux-là qui sont morts. Je ne cautionne pas certes cette forme d’émigration, mais les gens sont désespérés. Si tu n’as pas de solution, c’est ce que tu peux faire. C’est la conviction de certains", souligne Bassirou Mbengue, pêcheur, propriétaire de pirogue.

"C’est dangereux de voyager par la mer pour se rendre en Europe. Je ne le ferais jamais et mes enfants non plus. Mais on ne peut pas blâmer ceux qui partent. Il n’y a plus de poissons dans nos côtes et les matériels de pêche sont chers", regrette-t-il.
Fin connaisseur de la mer, ce quinquagénaire poursuit : "quand tu vas en mer, tu rentres bredouille, sans pouvoir même assurer tes frais", indique-t-il.
Mandiaye Diène, lui aussi pêcheur, estime qu’il n’y a rien au monde qui vaille de prendre certains risques. "Je suis un pêcheur, mais je n’ai jamais imaginé partir en émigration irrégulière. Nous devons éviter ce type de voyage. C’est comme une sorte de suicide", dit-il.
"Les pêcheurs d’espadons, qui vont à plus de 60 km, rencontrent souvent des corps flottants ou des pirogues avec des corps sans vie à la dérive", poursuit-il.
Un appel à l’Etat

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Pour Boubacar Sèye, président de Horizons Sans Frontières, une ONG qui sensibilise sur les méfaits de l’immigration irrégulière lance un appel pour trouver une solution à ce drame social.
"C’est épouvantable ce qui se passe au Sénégal. C’est une véritable hécatombe pour la jeunesse. Et il faudra le plus rapidement possible arrêter cette hémorragie", dit-il.
Selon Boubacar Sèye, "vu la récurrence de ce type de drame, on peut dire que ce n’est plus un phénomène conjoncturel, mais plutôt structurel".
"Il nous faudra pour arrêter cette hémorragie, attaquer le mal à la source avec de nouvelles modalités de sensibilisation dans les zones les plus vulnérables", souligne M. Sèye.
Pour lui, "le désespoir est total" au point que "les esprits les plus vulnérables pensent qu’ils n’ont plus d’avenir dans ce pays".
"Au Sénégal, l’avoir est mis au-delà de l’être qui est l’incarnation des valeurs intrinsèques. C’est pourquoi nous allons vers l’aliénation. L’urgence est absolue", relève Boubacar Sèye qui invite l’Etat à organiser les Assises des Migrations internationales.
Le président de Horizons Sans Frontières est convaincu que les causes de l’émigration irrégulières sont socioculturelles. "C’est la pression sociale qui tue et il faudra cette révolution socioculturelle épistémologique pour que les gens puissent comprendre que leur avenir est ici au Sénégal".
En 2024, entre janvier et mai, plus de 4 800 personnes ont péri sur la route des Canaries, selon l’ONG espagnole Caminando Fonteras. Le Sénégal est considéré comme l’un des points de départ les plus actifs.
Le pays a été meurtri après le naufrage d’une pirogue de migrants dans la première quinzaine du mois de septembre dont le bilan faisait état de plus de 120 morts repêchés.
Le président de la République Bassirou Diomaye Faye, présentant les condoléances de la nation aux familles éplorées, avait promis de traquer les trafiquants d’êtres humains "qui exploitent le désespoir de la jeunesse".
















