Pourquoi les autorités burkinabè sévissent contre les médias français ?

Ibrahim Traoré

Crédit photo, Getty Images

    • Author, BBC Monitoring
    • Role, Avec BBC Afrique

Le Burkina Faso a expulsé les correspondants de deux médias français peu de temps après avoir interdit à France 24 d'émettre dans le pays.

Que s'est-il passé ?

L'expulsion d'Agnès Faivre, correspondante à Ouagadougou du quotidien français Libération, le 31 mars, suivie de peu par l'expulsion de Sophie Douce, correspondante du Monde basée au Burkina Faso, a mis en évidence l'intolérance croissante de la junte burkinabè envers certains médias français.

Faivre a perdu son accréditation après que Libération a publié le 27 mars les conclusions d'une enquête sur une vidéo, qui, selon elle, montrait des soldats burkinabè tuant et torturant un groupe d'enfants, une affirmation que les autorités burkinabè ont démentie avec véhémence.

Les raisons de l'expulsion de Douce ne sont toujours pas claires.

Radio France Internationale (RFI), a été le premier radiodiffuseur international à s'attirer les foudres de la junte pour avoir signalé une tentative de coup d'Etat contre le gouvernement intérimaire. En décembre 2022, les autorités ont suspendu leurs programmes accusant RFI de "contribuer à une manœuvre désespérée de groupes terroristes".

Le 8 février, le Haut Conseil de la communication (CSC) du Burkina Faso a donné un avertissement à la chaîne de télévision française France 24 , qu'il a menacée de sanctions si elle continuait ses "violations à la déontologie du journalisme".

Le CSC a réprimandé la chaîne pour avoir utilisé le terme "rebelles islamistes", au lieu de "terroristes" pour décrire des militants présumés dans un reportage.

Plus tard, le 27 mars, le gouvernement a suspendu France 24 pour une durée indéterminée en raison d'une interview d'un chef djihadiste réalisée par l'un de ses journalistes.

La suspension a été suivie le 30 mars d'un avertissement du ministre des Communications et porte-parole du gouvernement, Jean Emmanuel Ouedraogo, qui a prévenu les journalistes de la capitale Ouagadougou que le pays était "en guerre" et que les autorités n'accepteraient pas la "promotion du terrorisme".

Homme lisant un journal burkinabè

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Détérioration des relations

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Le ciblage des médias français ayant une large audience dans le pays semble viser à affaiblir davantage l'influence française dans le pays.

Les relations entre les deux pays se sont rapidement détériorées depuis que le président par intérim, le capitaine Ibrahim Traoré, est arrivé au pouvoir en septembre 2022 après avoir évincé son prédécesseur lors d'un coup d'État. Des foules de groupes pro-junte ont accueilli la nouvelle du coup d'État en agitant des drapeaux russes et en attaquant les locaux de l'ambassade de France à Ouagadougou.

La junte aurait également exploré la possibilité d'embaucher le groupe Wagner pour soutenir ses efforts antiterroristes après l'éviction par la junte des forces spéciales françaises basées près de Ouagadougou.

Alors que les relations déjà tendues entre le Burkina Faso et son ancienne puissance coloniale sont devenues de plus en plus difficiles, les autorités n'ont pas caché leur intention de renforcer les liens avec Moscou, tout en laissant entendre qu'elles considèrent la France - et par extension les médias français - comme hostiles à la junte.

En réaction à l'histoire de Libération accusant les forces de sécurité d'avoir tué un groupe d'enfants, le porte-parole du gouvernement Rimtalba Jean Emmanuel Ouedraogo a suggéré que la manipulation "politique et géopolitique" était derrière le reportage.

Burkina Faso

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Quelle est la réaction des médias français ?

Suite à l'expulsion de leurs correspondantes, Le monde et Libération ont chacun réagi en dénonçant la décision de la junte burkinabè.

Dans un éditorial publié sur son site, Libération revient sur le film de la convocation puis de la notification de l'expulsion d'Agnès Faivre.

Elle a d'abord été convoquée en même temps que sa consœur du Monde puis interrogée séparément par un lieutenant.

"Les questions du militaire sont restées d’ordre très général et toutes deux sont ressorties de son bureau sans que rien ne leur soit notifié", explique Libération sur son site.

"Ce n’est que vendredi soir après 22 heures que notre correspondante a reçu à son domicile la visite du même lieutenant, en civil, qui lui a signifié son avis d’expulsion du pays sous 24 heures", poursuit le Libération.

Sophie Douce, selon Libération, a également reçu la visite du lieutenant en civil pour lui signifier son expulsion sous 24 heures sur ordre des autorités.

Libération qui rejette fermement les griefs des autorités burkinabè, dénonce "le départ forcé des médias étrangers et la menace sur le droit d’informer des médias burkinabè indépendants (...)."

Le Monde, également, dénonce ce qu'il qualifie d'expulsions inacceptables ainsi qu'une "décision arbitraire qui a obligé les deux journalistes à quitter Ouagadougou en moins de vingt-quatre heures."

Le média demande aux autorités "de revenir au plus vite sur ces décisions et de rétablir sans délai les conditions d’une information indépendante dans le pays."