''J'ai peur de cet amalgame entre VIH/Sida et homosexualité''

Crédit photo, BSIP/UIG Via Getty Images
- Author, Abdou Aziz Diédhiou
- Role, BBC News Afrique
- Temps de lecture: 11 min
Les députés sénégalais examinent ce mercredi le nouveau projet de loi visant à alourdir les peines de sanctions et les amendes contre les '''actes contre nature'' dans le code pénal sénégalais.
Porté par le gouvernement, l'examen de ce nouveau projet de loi intervient dans un contexte où beaucoup d'acteurs se posent des questions sur les risques d'un retour au premier plan du VIH/Sida, après les débordements notés sur les réseaux sociaux et dans certains médias, qui ont instauré un climat de peur et de stigmatisation chez les personnes vivant avec le VIH dans le pays.
A l'origine de ce climat pesant dans les milieux de santé, l'arrestation de plusieurs dizaines de personnes présumées homosexuelles en début février et l'emballement médiatique qui s'en est suivi depuis plusieurs semaines.
Aujourd'hui, de nombreux acteurs craignent un effet boomerang pour le Sénégal, longtemps cité en exemple pour sa riposte contre le Vih/sida durant des décennies.
L'avertissement du Conseil National de Lutte contre le Sida (CNLS)

Crédit photo, CNLS
L'inquiétude gagne de plus en plus les professionnels de la santé impliqués dans la lutte contre le VIH/Sida au Sénégal.
Au cœur du CHU de Fann, la Secrétaire Exécutive du CNLS (Conseil national de lutte contre le Sida), cette instance qui coordonne la lutte contre l'infection à VIH/Sida au Sénégal depuis des décennies ne cache plus son inquiétude.
''Nous avons contrôlé l'épidémie du VIH et nous nous orientons vers l'élimination du Sida comme problème de santé publique au Sénégal. Mais, ce qui se passe actuellement risque de remettre en cause les résultats de 30 à 35 ans de lutte contre la maladie'' a déclaré Dr Safiétou Thiam dans un entretien avec BBC News Afrique.
''Les efforts que nous avions faits et tous les sacrifices que nos prédécesseurs ont faits pour que nous protégions nos populations sont en train de prendre un recul et le Sida malheureusement, si nous continuons sur cette voie, risque de revenir et ça, ce ne sera pas bon'' a mis en garde la Secrétaire Exécutive du CNLS.
A l'origine de cet avertissement, les conséquences provoquées par le traitement du sujet relatif à l'arrestation de plusieurs dizaines de personnes présumées homosexuelles, accusées de transmission volontaire du VIH/Sida dans un cadre d'un réseau aux ramifications internationales par la justice sénégalaise.
Depuis l'éclatement de cette affaire en début février, les médias et les réseaux sociaux en font les choux gras, publiant systématiquement les noms des personnes mises en cause et les résultats des tests de sérologie effectués par les enquêteurs.
L'affaire des présumés homosexuels qui défraie la chronique
Des informations vérifiées à portée de main
Cliquez ici et abonnez-vous !
Fin de Promotion WhatsApp
Une qurantaine de présumés homosexuels ont été arrêtés au Sénégal depuis le début du mois de février.
Poursuivis pour actes contre-nature qui désigne l'homosexualité au Sénégal par le code pénal sénégalais, transmission volontaire du VIH/Sida et mise en danger de la vie d'autrui, la plupart d'entre eux ont été déférés au parquet, puis placés sous mandat de dépôt.
Dans la foulée de cette affaire, des associations religieuses d'obédience islamique sont montées au créneau appelant le gouvernement à criminaliser l'homosexualité au Sénégal.
Une vielle revendication de ces organisations que les nouvelles autorités (Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko) s'étaient engagées durant la campagne électorale de traduire en acte.
Pressé de tous les côtés, le gouvernement a fini par adopter récemment un projet de loi visant à durcir la répression contre l'homosexualité, mais se garde de parler de criminalisation.
Le nouveau texte examiné ce mercredi 11 mars 2026 par l'Assemblée nationale, prévoit de porter les peines de prison de cinq à dix ans pour les actes contre-nature, de sanctionner son apologie ou sa promotion et d'alourdir les amendes à 10 millions de F CFA, contre seulement 1,5 million de Fcfa dans l'actuel code pénal.

Crédit photo, Gendarmerie Nationale
Une atmosphère de ''chasses aux homosexuels'' et une stigmatisation grandissante
''La publication sur les réseaux sociaux et dans les médias des noms de personnes et de leur statut sérologique est en train de saper tout le travail abattu par le Sénégal pour contenir l'infection à VIH depuis plusieurs décennies'' regrette Dr Safiétou Thiam.
''Ce qu'on observe, c'est que les patients sont de plus en plus réticents à venir chercher leurs médicaments antirétroviraux (ARV) dans les structures de santé'' dit-elle.
''Des patients qui étaient stables, qui étaient traités depuis des années, je peux dire qui sont sous traitement stable, nous appellent aujourd'hui pour nous dire qu'ils ne peuvent pas venir chercher leurs médicaments'' déplore la secrétaire exécutive du CNLS.
''Ceux qui ont encore le courage d'aller suivre leur traitement se camouflent désormais sous des foulards ou sont encagoulés et ne veulent pas qu'on les identifie dans nos services'' a-t-elle ajouté.
La responsable de l'instance qui coordonne la lutte contre le VIH/Sida a du mal à comprendre ce climat anxiogène entretenu à coup de rumeur sur les modes de contamination du virus.
''Les services de dépistage sont beaucoup demandés en ce moment. Il y a beaucoup de gens qui viennent de se réveiller et veulent connaître leur statut VIH, mais l'utilisation qu'ils font de ce statut, est aussi stigmatisante'' a-t-elle dénoncé.
''Prendre son statut quand c'est négatif, vous le mettez comme statut WhatsApp, ou sur TikTok, c'est ce qu'on observe en ce moment'' dit-elle ajoutant ''avoir une pensée aussi à la personne qui est séropositive, qui est dans un groupe où tout le monde divulgue son statut et qui ne peut pas divulguer le sien''.
Les associations de personnes vivant avec le Vih sont dans le désarroi total.
''Nous avons des appels qui viennent de partout dans les régions, les gens ont peur de voir leurs noms ou photos dans les réseaux sociaux'' explique un membre d'une association de personnes vivant avec le VIH qui ne souhaite même pas que le nom de son organisation soit mentionné dans cet article.
''J'ai peur de cette stigmatisation et cet amalgame VIH/Sida et homosexualité'' déclare une autre personne vivant avec le vih.
''Depuis quand le Sénégal est devenu un pays aussi intolérant'' se demande-t-elle.
Situation du VIH/Sida au Sénégal

Crédit photo, Pascal Deloche Getty images
Malgré les idées reçues et les fausses rumeurs, l'infection à VIH est largement sous contrôle au Sénégal, voire est en phase de déclin. Le taux de prévalence est de 0,3 % au niveau de la population générale.
Cependant, pour certains groupes à risque comme les travailleuses du sexe, les homosexuels et les personnes qui font usage de la drogue, les taux de prévalence sont élevés.
''Pour les hommes qui ont des relations sexuelles avec les hommes, la prévalence est de 27 %. Quant aux femmes travailleuses du sexe, le taux de prévalence est de 6 % et 5 % pour les usagers de drogue'' révèle Dr Safiétou Thiam.
Le rapport annuel du CNLS de l'année 2024 indique que la prévalence du VIH/SIDA connait une baisse régulière depuis 2010 passant de 18,5 % (2010), 6,6 % (2015) et 6 % en 2024 pour les travailleuses du sexe.
En revanche, s'agissant de la catégorie homosexuelle, une augmentation inquiétante est notée avec un taux de prévalence passant de 17,8 % à 27 % entre 2014 et 2024.
Au plan mondial, les taux de prévalence sont également très élevés dans cette catégorie selon les données de l'ONUSIDA.
Les décès ont cependant baissé drastiquement au Sénégal. Aujourd'hui, le Sida ne fait pas partie des premières causes de décès dans le pays.
''Les nouvelles infections ont baissé, même si là, depuis 2021 nous observons une recrudescence des nouvelles infections, notamment chez les jeunes adultes'' souligne le CNLS.
En effet, depuis 2021, la courbe des nouvelles infections tourne autour de 1000 nouvelles infections par an, et c'est la catégorie 18-45 ans qui est essentiellement concernée souligne le rapport annuel du CNLS de 2024.
''Ces groupes à risque (homosexuels, travailleuses du sexe, toxicomanes) ont forcément des liens avec la population générale. D'où l'importance de travailler avec eux pour leur offrir le dépistage et le traitement'' qui sont gratuits et disponibles partout dans le pays, explique la Secrétaire Exécutive du CNLS.
''Mais si on les fait fuir, ils ne viendront plus pour les services de dépistage et de traitement. Ils vont arrêter leur traitement et ils vont se camoufler. Comment un homme homosexuel peut se camoufler ? C'est en épousant une femme'' précise Mme Thiam.
Réaction du gouvernement

Crédit photo, Seyllou Getty images
C'est le chef du gouvernement en personne qui est monté au créneau récemment pour dénoncer publiquement la diffusion des statuts sérologiques de personnes mises en cause sur les réseaux sociaux et certains médias et la stigmatisation dont les proches et familles font l'objet.
'' Ce qui se passe dans ce pays est inadmissible. Comment peut-on divulguer le statut de séropositivité d'autrui dans la presse ? » a dénoncé Ousmane Sonko devant les députés à l'Assemblée nationale.
''La confidentialité, la loi VIH le dit clairement, elle doit être respectée. On n'a pas le droit de divulguer le statut sérologique d'une d'une personne'' martèle le CNLS dans un communiqué.
Le Sénégal et la lutte contre le VIH/Sida : un modèle salué et partagé en Afrique
La question du VIH/Sida a été très tôt prise au sérieux au Sénégal par les plus hauts dirigeants du pays à une époque où l'infection n'avait pas encore l'ampleur qu'elle avait en Afrique.
''Dès l'apparition du premier cas au Sénégal en 1986, les plus hautes autorités du pays ont tout de suite mis en place un programme national de lutte contre le sida (PNLS) à un moment où d'autres pays niaient encore l'existence du VIH'' rappelle Dr Safiétou Thiam.
Une équipe d'experts sénégalais a été chargée de coordonner la riposte avec à sa tête le Pr Souleymane Mboup, chef du laboratoire de bactériologie-virologie de l'hôpital Le Dantec de Dakar, à l'époque, le Dr Ibra Ndoye, gynécologue-obstétricien de formation et le Dr Awa Marie Coll-Seck, cheffe du service des maladies infectieuses du CHU de Fann à Dakar, qui deviendra plus tard ministre de la santé.
Le PNLS développe très tôt un programme de sécurité transfusionnelle; concernant 13 banques de sang sur toute l'étendue du territoire national et cible de fait les groupes à risques, les travailleuses du sexe dont près d'un millier sont enrôlées et suivies de près dans les années 90-2000.
La promotion du préservatif dans un pays conservateur est un des aspects très tôt mis en oeuvre pour limiter la circulation du virus.

Crédit photo, Bertrand Guay, Getty images
Un soutien politique sans faille
Le président sénégalais de l'époque, Abdou Diouf en avait fait une priorité absolue au point de pousser l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine) réunie à Dakar en juillet 1992 au cours d'une Conférence des Chefs d'État et de gouvernement, à faire une déclaration en faveur d'une plus grande implication des dirigeants dans la lutte contre le Sida sur le continent africain.
Des journées parlementaires d'information sur le Sida sont organisées dès1996, en vue de sensibiliser les députés et les amener à prendre une part active à la lutte contre le Sida dans leur circonscription.
Par ailleurs, une Journée nationale sur le Sida, des semaines" Femmes et Sida" et " Jeunes et Sda" sont organisées chaque année dans le pays.
La gratuité des ARV dès 2004

Crédit photo, Pascal Deloche, Getty images
L'engagement politique a permis au Sénégal d'être le premier pays africain à mettre en place une initiative gouvernementale d'accès aux antirétroviraux (ARV) en payant des ARV sur le budget national dès 1998 avant l'arrivée du Fonds mondial pour la lutte contre le sida et la tuberculose en 2003.
En 2004, le successeur du président Diouf, Abdoulaye Wade maintient cet engagement politique et déclare la gratuité des traitements VIH.
Dix ans après, son successeur Macky Sall en fait autant en adoptant en 2014, la stratégie Tester et Traiter'' qui consiste à mettre sous traitement ARV toute personne séropositive.
''C'est de là que la prévalence du VIH a baissé régulièrement, qui était à 1,4 % de la population générale'' fait remarquer Dr Safiétou Thiam.
Une expertise illustrée par la découverte du Vih II

Crédit photo, (Photo par SEYLLOU/AFP via Getty Images)
C'est au microbiologiste sénégalais le Professeur Souleymane. Mboup chef du laboratoire de bactériologie-virologie de l'hôpital Le Dantec de Dakar, que l'on doit la découverte du VIH II, cette nouvelle souche du VIH.
Grâce à ses travaux sur le VIH/Sida, Souleymane Mboup qui était à la tête d'une équipe de recherche a pu isoler et identifier une souche du virus présente au Sénégal et dans d'autres pays d'Afrique de l'ouest conjointement avec le VlH 1.
Le Pr Souleymane Mboup est le fondateur de l'Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (IRESSEF), situé à Diamniadio à une quarantaine de kilomètre de Dakar.
L'implication des religieux musulmans et chrétiens dans la lutte contre le VIH/Sida

Crédit photo, Getty Images
L'une des innovations majeures qui a valu beaucoup de satisfaction au Sénégal dans la lutte contre le VIH/Sida a été l'implication très tôt des religieux dans la riposte.
L'initiative qui a permis la création d'une Alliance des religieux chrétiens et musulmans dans la lutte contre le Sida a été une très bonne pratique que le Sénégal a même partagée à d'autres pays dans le cadre des réseaux de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS).
''Nous avions pu convaincre les religieux. de porter le message de prévention de la lutte contre le Sida, d'accepter de travailler avec les experts médicaux pour que la complémentarité de leurs messages puissent donner la bonne information aux populations''.
''Aujourd'hui, nous avons un manuel pour les religieux, pour vraiment les appuyer dans les prêches aussi bien les religieux chrétiens comme musulmans'' souligne Dr Safiétou Thiam.
De nombreuses organisations non gouvernementales et les associations communautaires de base étaient également impliquées dans la lutte contre le VIH/Sida.
Pendant des décennies des activités d'IEC (Information, Éducation, Communication) ont été déployées au sein de la population générale et auprès des jeunes, ce qui a contribué à limiter les effets dévastateurs que le vih/sida a eu dans d'autres pays en Afrique.
Aujourd'hui encore après la retrait des financements américains dont le CNLS espère un retour prochainement, la lutte contre le sida est essentiellement supporté par le gouvernement du Sénégal et le Fonds mondial.
Les Nations Unies et la coopération française assurent également une partie du financement.
























