Comment la guerre au Moyen-Orient affecte la Oumra à La Mecque

    • Author, Mamadou Faye
    • Role, BBC News Afrique
  • Temps de lecture: 8 min

Les musulmans qui effectuent le pèlerinage de la Oumra en Arabie saoudite pendant le mois de ramadan sont dans l'incertitude quant à l'impact de la guerre entre Israël et les États-Unis contre l'Iran sur leur voyage. Alors que la guerre se poursuit et que certaines compagnies aériennes transportant des passagers ont suspendu leurs vols par mesure de prudence, ceci affecte la Oumra Ramadan de cette année.

Chaque année, des millions de fidèles convergent vers l'Arabie saoudite pour accomplir la Oumra, ce petit pèlerinage qui, durant le mois sacré de ramadan, prend une dimension exceptionnelle. En 2025, ils étaient plus de 16,5 millions à fouler les parvis des Lieux saints. Et déjà, des rapports évoquent une affluence record de plus de 11,6 millions de pèlerins pour février 2026.

Mais cette ferveur spirituelle se heurte aujourd'hui à la brutalité du fracas des armes.

Le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont lancé une série de frappes contre l'Iran. Téhéran a riposté en bombardant les bases militaires américaines disséminées dans les pays du Golfe. En quelques heures, le Moyen-Orient s'est embrasé, plongeant la région dans un conflit ouvert aux conséquences immédiates.

Première victime collatérale : le ciel. Les principaux aéroports de l'Iran, de l'Irak, d'Israël, de la Syrie, du Koweït, du Qatar et des Émirats arabes unis ont annoncé leur fermeture temporaire. Dans la foulée, plusieurs compagnies aériennes ont suspendu leurs dessertes vers la région, bouleversant un trafic déjà sous tension en cette période de forte affluence religieuse.

Ces perturbations pourraient peser lourdement sur le déroulement de la Oumra en plein ramadan. Les agences de voyage, en première ligne, tentent de réorganiser dans l'urgence des programmes préparés de longue date.

Jointe par téléphone, Mme Sine Anta Sarr, directrice de Kelou Voyages, spécialisée depuis plusieurs années dans l'organisation de la Oumra et du Hajj, confirme l'onde de choc : les fermetures d'espaces aériens et les suspensions de vols se répercutent immédiatement sur les plannings établis, contraignant les opérateurs à revoir itinéraires, correspondances et calendriers de départ.

Entre ferveur spirituelle et incertitude géopolitique, le pèlerinage se retrouve ainsi suspendu aux décisions diplomatiques et militaires d'une région en ébullition.

"Nous subissons un désagrément très fort"

La voix est posée, mais l'inquiétude affleure. Au bout du fil, Mme Sine Anta Sarr ne masque pas l'ampleur des turbulences que traverse son secteur.

"Dès qu'il y a des perturbations au niveau des vols, cela se répercute immédiatement sur le planning que nous avons établi", explique-t-elle d'emblée. Chaque annulation, chaque report bouleverse une mécanique minutieusement huilée, pensée des mois à l'avance pour acheminer les pèlerins vers les Lieux saints.

Mais au-delà de la logistique, c'est le moral des fidèles qui vacille.

"Il y a aussi l'aspect psychologique. Les gens viennent vers nous pour aller à La Mecque. Quand un conflit éclate ou s'installe, cela joue forcément sur leur état d'esprit", poursuit-elle. L'incertitude géopolitique s'invite ainsi dans l'intimité spirituelle des candidats à la Oumra.

Pour l'heure, le Hajj est sécurisé sur le plan organisationnel. "Heureusement, le pèlerinage du Hajj était déjà bouclé", précise la voyagiste. Mais la Oumra, plus flexible par nature, encaisse le choc. "Pour la Oumra, on peut se désister, déplacer la date, surseoir… C'est là que nous subissons un désagrément très fort."

Les interrogations affluent quotidiennement. Malgré des inscriptions closes pour le grand pèlerinage, les appels ne cessent pas. "On nous demande si le Hajj se tiendra cette année". À cette question, difficile d'apporter des certitudes. "Nous ne pouvons répondre que par des souhaits et des prières. Nous ne sommes pas maîtres du jeu. Nous ignorons ce qui va se passer."

Dans ce contexte suspendu, la professionnelle plaide pour un retour rapide au calme, "sans parti pris", consciente que les retombées dépassent largement son agence.

Le souvenir de la pandémie reste vif. Lors de la crise de la Covid-19, le secteur du voyage avait été l'un des plus durement frappés. "Même pendant la Covid, nous étions le secteur le plus impacté. Quand vous dépendez du voyage et que le ciel est fermé, vous n'avez aucune alternative". Le parallèle inquiète. "Que Dieu nous en préserve, mais si cela continue, nous serons touchés comme lors de la Covid".

Au-delà de l'angoisse spirituelle et commerciale, se profile aussi la question des charges. Mme Sine Anta Sarr lance un appel aux autorités du Sénégal. "J'espère que l'État tiendra compte de la situation par rapport à nos obligations. Activités commerciales riment avec obligations fiscales. Vous imaginez les conséquences ?"

Car si les voyageurs peuvent différer ou renoncer, les agences, elles, absorbent les contrecoups. "Nous serons les premiers impactés. Les pèlerins peuvent reporter. Mais nous, nous subissons. C'est tout le problème."

Entre foi, incertitude et impératifs économiques, le secteur avance désormais sur une ligne de crête, suspendu aux évolutions d'un ciel devenu imprévisible.

La sacralité comme refuge psychologique

Le témoignage de Mouhamed El Bachir Kébé, pèlerin sénégalais en 'Oumra Ramadan à Médine, illustre avec force comment la foi peut devenir un mécanisme puissant de dépassement de la peur dans des contextes extrêmes.

"Je ne ressens aucune peur, dans la mesure où je suis près du prophète. J'estime que ce lieu (la mosquée du prophète à Médine) est le lieu le plus sûr au monde. Je n'écoute même pas les informations. Je suis tranquille ici. Je n'ai aucune crainte", affirme-t-il

Cette déclaration révèle plusieurs dimensions profondes du rôle de la foi. Être à Médine, ville du Prophète de l'islam, et prier dans sa Mosquée n'est pas seulement un acte religieux : c'est une immersion dans un espace perçu comme spirituellement protégé.

Pour M. Kébé, la proximité symbolique avec Mouhamed crée un sentiment de sécurité transcendante. Le lieu n'est plus seulement géographique pour lui, il est devenu une forteresse spirituelle dans la mesure où la peur liée au conflit régional a perdu de son emprise. La foi a transformé l'environnement, puisque là où l'analyse géopolitique voit une région instable, ce croyant voit une terre bénie et sécurisée.

Les pèlerins nigerians entre craintes et détermination

Les Nigérians qui effectuent le pèlerinage à La Mecque en Arabie saoudite pendant le mois du ramadan sont confrontés à l'incertitude quant à l'impact que pourrait avoir sur leur voyage la guerre en cours dans la région.

Alhaji Zaharaddeen Abubakar a déclaré à la BBC que leurs craintes ne sont pas atténuées par le fait que certains ont déjà réservé des chambres et ont tous les documents de voyage, mais qu'il n'y a aucun signe d'eux.

« Ceux qui sont là-bas (en Arabie saoudite) et qui ont accompli leurs devoirs religieux rentreront, mais si les vols ne décollent pas, cela devient également préoccupant », a déclaré Alhaji Zaharaddeen.

Il a toutefois souligné que, puisqu'il s'agit d'une recommandation religieuse, cela ne sera pas fatigant tant qu'il y aura une possibilité de la réaliser.

Alhaji Zaharaddeen Abubakar a également appelé les autorités saoudiennes à prendre des mesures pour garantir que les musulmans du monde entier puissent accomplir la Oumra sans aucun problème.

Il a déclaré : « Lors du dernier pèlerinage du Hadj, alors qu'une guerre opposait l'Iran et Israël, les pèlerins iraniens ont également été confrontés à ce problème, mais l'Arabie saoudite s'est occupée d'eux et leur a fourni un hébergement, ce qui leur a permis de ne rencontrer aucune difficulté jusqu'à la fin de la guerre.

Nous espérons maintenant qu'une attention particulière leur sera accordée. »

Alhaji Musa Rabi'u Muhammed est le PDG de Murna Travel Agency, une agence de voyage basée à Kano, au Nigeria. Il a déclaré à la BBC : « Certaines personnes ont embarqué dans un avion qui était sur le point de décoller, mais elles ont dû faire demi-tour et débarquer, et elles sont maintenant chez elles.

Tout navire se trouvant au Moyen-Orient est touché par ce problème », a déclaré Alhaji Musa Rabi'u.

Avec la collaboration de BBC Hausa.