Les enlèvements d'étrangers explosent dans la région du Sahel

    • Author, Jacob Boswall
    • Role, BBC Monitoring
  • Temps de lecture: 8 min

Lorsque Marin Petrović est arrivé à Bamako début septembre de l'année dernière, il était aux anges. Ce ressortissant bosnien avait passé des années à demander des visas touristiques pour le Mali, en vain, pour des raisons de sécurité.

Ce pays d'Afrique de l'Ouest est depuis longtemps ravagé par la guerre civile, les interventions militaires étrangères et les insurrections islamistes.

"Ça y est, ma demande a enfin été approuvée et j'étais impatient de commencer ce voyage", a-t-il écrit en bosnien dans une publication Instagram publique le 15 novembre 2025.

Petrović a refusé de s'exprimer auprès de la BBC pour cet article.

Il prévoyait de visiter certains des sites les plus emblématiques du pays avant de rentrer chez lui. À Bamako, Petrović a apprécié l'animation des marchés, des rues, des écoles, et a même goûté quelques bières locales, comme l'indique sa publication. "Le lendemain, je suis parti pour Mopti, connue pour sa mosquée en terre vieille de 100 ans", a-t-il poursuivi, faisant référence à la Grande Mosquée de Mopti, un exploit architectural de 15 m (49 pieds) de haut fait de briques de terre.

Sur Instagram, Petrović se décrit comme expert en "secours en montagne" et "guide", dont la devise est de "vivre son rêve" plutôt que de "rêver sa vie". Mais avant même qu'il puisse poursuivre son exploration des trésors antiques du Mali, son voyage a pris une tournure inattendue.

"Une attaque armée a eu lieu sur la route entre Bla et San", raconte-t-il dans la même publication Instagram.

"Six motos, avec à leur bord deux terroristes barbus, chacun armé d'un Kalachnikov, ont encerclé le véhicule et m'ont entraîné dans la brousse, par des chemins inexistants, à travers les sous-bois et les marécages, loin de la route principale… J'ai été kidnappé par des djihadistes d'Al-Qaïda !"

Petrović est devenu la dernière victime d'une tendance inquiétante qui touche les voyageurs étrangers et les travailleurs expatriés dans la région du Sahel, en Afrique de l'Ouest.

Son histoire est loin d'être un cas isolé. En 2025, l'insécurité croissante et les nouvelles tactiques djihadistes ont entraîné une augmentation notable des enlèvements de ressortissants étrangers au Sahel.

Selon les dernières données d'Acled, un organisme indépendant de surveillance des conflits à l'échelle mondiale, les enlèvements d'étrangers au Mali et au Niger ont considérablement augmenté en 2025 par rapport aux années précédentes.

Fin novembre, on recensait déjà 30 enlèvements d'étrangers, et le nombre total pour l'année est probablement sous-estimé.

Certains cas d'enlèvement ont suscité une importante couverture médiatique internationale. Deux citoyens des Émirats arabes unis (EAU), dont l'un serait membre de la famille royale émiratie, ont été enlevés au Mali fin septembre.

Le but de leur visite et les circonstances exactes de leur enlèvement restent flous. Certains médias locaux ont suggéré qu'au moins l'un des hommes était impliqué dans une entreprise commerciale, possiblement dans l'exploitation aurifère.

Les Émiratis n'ont cependant pas été retenus longtemps. Un peu plus d'un mois plus tard, ils ont été libérés contre une rançon de plusieurs millions de dollars, Reuters rapportant que 50 millions de dollars (plus de 27 milliards FCFA) avaient été versés.

"Les rançons royales, une source de revenus importante pour les ravisseurs djihadistes maliens", titrait un journal.

D'autres cas particulièrement médiatisés ont eu lieu au Niger : l'Autrichienne Eva Gretzmacher, âgée de 73 ans, et le pilote civil américain Kevin Rideout. Tous deux étaient engagés dans l'humanitaire et ont été enlevés à leur domicile. Gretzmacher serait le premier citoyen de l'UE à être enlevé depuis le coup d'État militaire de 2023 au Niger, ce qui souligne la forte dégradation de la sécurité dans le pays depuis la prise de pouvoir.

La majorité des enlèvements sur le continent africain concernent des ressortissants africains ; on en compte plusieurs milliers chaque année, principalement en raison des disparitions forcées et du banditisme, comme au Nigéria, où l'année dernière a connu l'un des pires enlèvements jamais enregistrés.

Cependant, une analyse de BBC Monitoring sur les enlèvements de personnes très médiatisées en Afrique a montré que, numériquement, les travailleurs chinois sont les plus touchés par les enlèvements d'étrangers.

Environ 70 % des cas recensés sur le continent se sont produits dans les pays du Sahel, au Mali et au Niger. Sur un total de 89 étrangers enlevés, 38 étaient de nationalité chinoise, un chiffre nettement supérieur à celui de la deuxième nationalité la plus représentée, l'Inde (14 personnes).

La plupart de ces personnes travaillaient dans les régions aurifères du sud-ouest du Mali, notamment à Kayes, Sikasso et Koulikoro, où des entreprises chinoises ont étendu leurs activités profitant de la flambée des prix de l'or.

Le principal responsable de la forte augmentation des enlèvements l'an dernier était Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda. Ce groupe était à l'origine d'une recrudescence des attaques djihadistes qui a touché plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, en particulier le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Selon certaines estimations de l'Institut pour l'économie et la paix (IEP), les rançons pourraient représenter jusqu'à 40 % des revenus annuels de JNIM. Les ressortissants étrangers sont considérés comme particulièrement précieux pour le JNIM car ils génèrent des rançons plus élevées que les locaux, en plus de donner au groupe une position plus solide pour négocier avec d'autres acteurs du conflit, tels que le gouvernement malien.

"La demande de rançon est une motivation évidente pour le groupe", explique Héni Nsaibia, analyste principal pour l'Afrique de l'Ouest chez Acled.

"Mais je pense que cela s'inscrit davantage dans une guerre économique plus large, avec des répercussions directes sur les relations bilatérales."

Depuis septembre dernier, le JNIM attaque les camions-citernes transportant du carburant vers Bamako, la capitale malienne, privant ainsi la ville de cette ressource essentielle et paralysant de nombreuses activités.

Nsaibia estime que les enlèvements constituent un autre moyen de faire pression sur l'économie malienne, avec pour objectif ultime de déstabiliser le gouvernement militaire arrivé au pouvoir en 2020.

Selon Nsaibia, les travailleurs chinois sont une cible privilégiée du JNIM, à la fois pour priver le régime de ressources et pour fragiliser ses relations avec la Chine.

"Les Chinois sont fortement impliqués dans la coopération avec l'État malien. Ils gèrent des sites miniers, des industries et des chantiers de construction", a-t-il déclaré à la BBC.

L'objectif final des militants est de rendre les investissements au Mali trop coûteux et trop dangereux pour les entreprises étrangères. Petrović a passé plus d'un mois en captivité aux mains du JNIM.

"J'ai dormi à même le sol pendant 55 nuits, 55 jours, pour survivre en faisant bouillir l'eau d'une mare où le bétail défèque, ne mangeant que du riz sec. Je me réveillais au son de toutes sortes d'animaux, surtout des loups et des hyènes, et chaque jour, je tuais des scorpions autour de mon lieu de repos", a-t-il raconté dans un message publié le 16 novembre.

Par moments, Petrović parvenait même à entrevoir de l'humanité chez ses ravisseurs, malgré son malaise et la peur constante d'être tué.

"J'ai réalisé que, aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a des gens bien au sein d'Al-Qaïda, des hommes barbus qui, aussi froids qu'ils puissent paraître, finissent par s'ouvrir", a-t-il écrit.

"Peu importe à quel point ils se cachent derrière de longues barbes et des armes puissantes, peu importe à quel point ils sont primitifs et illettrés, beaucoup d'entre eux ont un cœur". Heureusement pour Petrović, son calvaire s'est bien terminé. Le JNIM l'a libéré, ainsi qu'un autre ressortissant bosnien, fin octobre, après 50 jours de captivité.

La libération a eu lieu sans versement de rançon, selon Nsaibia, spécialiste des enlèvements dans la région.

Petrović n'a pas communiqué publiquement sur les détails de sa libération, mais a déclaré avoir survécu grâce à son expérience de secouriste en montagne et en "jouant le jeu avec persévérance et conviction du début à la fin".

Nsaibia pense que le JNIM a libéré les Bosniaques sans rançon car le groupe mène une offensive de charme auprès de l'Occident et s'efforce généralement de ne pas enlever ni tuer d'Américains ou d'Européens.

Cela marque un changement notable par rapport aux années précédentes, où des militants liés à Al-Qaïda ont ciblé de nombreux Occidentaux dans la région, notamment des employés britanniques d'une usine gazière en Algérie.

"Ils évitent cela pour gagner en crédibilité auprès des acteurs internationaux et de la communauté internationale", a déclaré Nsaibia. Un autre facteur pourrait être le manque d'intervention et de pression diplomatique de la Chine en cas d'enlèvement de ses ressortissants, selon l'analyste.

Cependant, certains signes récents indiquent un changement de ton de la part du gouvernement chinois.

Un incident survenu le 27 novembre, au cours duquel six travailleurs chinois auraient été enlevés, a été rapidement suivi d'une déclaration de l'ambassade de Chine au Mali. Cette déclaration mettait en garde contre les activités d'extraction d'or "illégales" - vraisemblablement artisanales - au Mali et demandait aux ressortissants chinois de cesser leurs activités et d'évacuer leur personnel.

L'ambassade de Chine au Mali n'a pas répondu à la demande de commentaires de la BBC.

D'autres victimes n'ont pas eu la même chance que Petrović.

L'Autrichienne Eva Gretzmacher, aujourd'hui âgée de 74 ans, est toujours retenue captive, plus d'un an après son enlèvement.

Son fils, Christoph Gretzmacher, s'inquiète de savoir combien de temps sa mère âgée pourra encore supporter les conditions extrêmes du désert.

"Des températures atteignant 50 °C représentent un danger mortel, même pour des personnes connaissant bien la région", a-t-il confié à un journal régional autrichien en janvier, dans le cadre d'une campagne médiatique visant à sensibiliser l'opinion publique au sort de sa mère à l'occasion de l'anniversaire de son enlèvement.

Christoph a confié à la BBC qu'il préférait attendre avant de donner d'autres interviews, le temps que la pression médiatique retombe, afin de s'assurer que "l'affaire ne tombe pas dans l'oubli".

"Pour l'instant, je dois attendre de voir comment cette pression se traduira en actions concrètes, tout en recueillant de nouvelles informations sur place et en observant comment les différents acteurs clés repositionnent leurs positions", a-t-il expliqué. "Au final, il s'agit d'une vie humaine et de la responsabilité qui en découle. Je reste déterminé à faire tout mon possible - avec soin, responsabilité et en coordination avec les personnes concernées - pour ramener ma mère saine et sauve à la maison."