"Je leur ai livré mon mari et ils m'ont laissée sans rien" : les veuves ukrainiennes qui luttent pour que soient reconnus les soldats qui se donnent la mort

Un homme non identifié, vêtu d'un t-shirt blanc, est assis dos à la caméra. À côté de lui se trouve un collage du drapeau et des insignes portés par les soldats ukrainiens.
Légende image, Il n'existe pas de chiffres officiels sur le nombre de soldats ukrainiens qui se suicident.
    • Author, Anastasiya Gribanova
    • Role, Reportage depuis Kiev
  • Temps de lecture: 8 min

Cet article contient des détails perturbants et des références au suicide. Certains noms ont été modifiés afin de protéger les identités.

Kateryna ne peut pas parler de son fils Orest sans fondre en larmes. Sa voix tremble de colère lorsqu'elle raconte comment elle a appris sa mort.

Orest est décédé sur le front, près de Tchassiv Yar, dans la région ukrainienne de Donetsk, en 2023. Selon l'enquête officielle de l'armée, il se serait suicidé.

Kateryna a demandé que son identité et celle de son fils décédé restent anonymes, en raison de la stigmatisation qui entoure le suicide et la santé mentale en Ukraine.

Orest était un jeune homme calme de 25 ans, passionné de lecture, qui rêvait d'une carrière universitaire. Sa mauvaise vue l'avait initialement rendu inapte au service militaire au début de la guerre, raconte sa mère.

Cependant, en 2023, une patrouille de recrutement l'a interpellé dans la rue et soumis à une réévaluation. Il a été déclaré apte au combat et, peu après, envoyé au front en tant que spécialiste des communications.

Des soldats ukrainiens installent des barbelés et d’autres dispositifs de défense contre les chars.

Crédit photo, EPA

Légende image, La BBC s'est entretenue avec des proches de soldats qui se sont donné la mort alors qu'ils étaient en service.

Il est difficile de connaître le nombre exact de soldats ukrainiens morts au combat. Au début de l'année, le président Volodymyr Zelensky a reconnu plus de 46 000 morts parmi les soldats et officiers ukrainiens. Les analystes occidentaux estiment toutefois que ce chiffre est sous-évalué.

Ignorer Promotion WhatsApp et continuer la lecture
BBC Afrique est sur WhatsApp

Des informations vérifiées à portée de main

Cliquez ici et abonnez-vous !

Fin de Promotion WhatsApp

Dans l'ombre, une tragédie plus silencieuse se joue : celle des soldats qui se donnent la mort et de leurs familles, laissées dans la douleur, la stigmatisation et le silence.

Il n'existe pas de statistiques officielles sur le suicide au sein de l'armée. Les autorités assurent qu'il s'agit d'incidents isolés. Mais les défenseurs des droits humains et les familles estiment qu'ils pourraient se compter par centaines.

"Orest a été capturé, pas convoqué", a déclaré Kateryna avec amertume.

Le centre de recrutement local a nié toute irrégularité auprès de la BBC, affirmant que la déficience visuelle d'Orest le rendait "partiellement apte" durant la guerre.

Une fois affecté près de Tchassiv Yar, Orest est devenu de plus en plus renfermé et dépressif, affirme Kateryna.

Elle continue de lui écrire des lettres chaque jour : 650 à ce jour, et le nombre continue d'augmenter. Sa douleur a été aggravée par la manière dont la loi classe la mort de son fils. En Ukraine, le suicide est considéré comme une perte sans lien avec le combat. Les familles des militaires qui se donnent la mort ne reçoivent ni indemnisation, ni honneurs militaires, ni reconnaissance publique.

"En Ukraine, c'est comme si nous étions divisés", a déclaré Kateryna.

"Certains sont morts de la bonne manière, d'autres de la mauvaise", a-t-elle ajouté.

"L'État a pris mon fils, l'a envoyé à la guerre et me l'a rendu dans un sac mortuaire. C'est tout. Ni aide, ni vérité, rien", a-t-elle dénoncé.

Des soldats en uniforme tiennent un drapeau ukrainien au-dessus d’un cercueil lors des funérailles d’un soldat.

Crédit photo, Reuters

Légende image, Les soldats ukrainiens qui se donnent la mort ne reçoivent pas d'honneurs et certaines églises refusent même de célébrer leurs funérailles.

Le chiffre caché

L'histoire de Kateryna est l'une des trois que la BBC a recueillies auprès de familles dont les proches se sont suicidés pendant le service. Chaque récit révèle un douloureux schéma d'épuisement psychologique et un système qui, selon elles, les laisse tomber.

Pour Mariyana, de Kyiv, l'histoire est tragiquement similaire. Elle souhaite garder confidentielle son identité ainsi que celle de son défunt mari.

Son mari, Anatoliy, s'était porté volontaire pour combattre en 2022. Initialement refusé en raison de son manque d'expérience militaire, "il est revenu jusqu'à ce qu'ils l'emmènent", raconte Mariyana avec un léger sourire.

Anatoliy a été déployé comme mitrailleur près de Bajmut, l'un des fronts les plus sanglants de la guerre.

"Il m'a dit qu'après une mission, une cinquantaine d'hommes étaient morts", se souvient Mariyana.

"Il est revenu changé : calme et distant", ajoute-t-elle.

Après avoir perdu une partie du bras, Anatoliy a été hospitalisé.

Une nuit, après un appel téléphonique avec sa femme, il s'est donné la mort dans la cour de l'hôpital.

"La guerre l'a détruit", confie la femme en larmes.

"Il ne pouvait pas vivre avec ce qu'il avait vu", ajoute-t-elle.

En raison de son suicide, les autorités lui ont refusé des funérailles militaires.

"Quand il était au front, il était utile. Mais maintenant, il n'est plus un héros ?", dénonce Mariyana, qui avoue se sentir trahie.

"L'État m'a laissée sur le bord du chemin", affirme-t-elle.

"J'ai donné mon mari et ils m'ont laissée seule, sans rien", conclut-elle.

Elle se sent également stigmatisée par d'autres veuves de militaires.

L’identité de Mariyana est protégée sur l’image. Sa silhouette noire regarde par une fenêtre donnant sur des arbres verts.
Légende image, Mariyana, l'une des veuves interrogées par la BBC, a demandé que son identité soit protégée en raison de la stigmatisation entourant le suicide dans le pays.

"C'était comme si le monde s'était effondré"

Son unique soutien est une communauté en ligne de femmes comme elle : des veuves de soldats qui se sont suicidés.

Elles demandent que le gouvernement modifie la loi afin que leurs familles bénéficient des mêmes droits et de la même reconnaissance que les autres familles de militaires tombés au combat.

Viktoria, que nous avons rencontrée à Lviv, ne peut toujours pas parler publiquement de la mort de son mari par crainte d'être jugée. Ni son nom ni celui de son époux n'ont été utilisés.

Son mari, Andriy, souffrait d'une cardiopathie congénitale, mais il a insisté pour s'engager dans l'armée. Il est devenu conducteur dans une unité de reconnaissance et a été témoin de certaines des batailles les plus intenses, dont la libération de Kherson.

En juin 2023, Viktoria a reçu un appel téléphonique l'informant qu'Andriy s'était donné la mort.

"C'était comme si le monde s'était effondré", a-t-elle confié.

Son corps est arrivé dix jours plus tard, mais on lui a dit qu'elle ne pouvait pas le voir.

Un avocat qu'elle a engagé par la suite a trouvé des incohérences dans l'enquête sur la mort de son mari. Les photos du lieu des faits l'ont amenée à douter de la version officielle. Depuis, l'armée ukrainienne a accepté de rouvrir l'enquête, reconnaissant des erreurs.

"Je me bats pour son nom. Il ne peut plus se défendre. Ma guerre n'est pas terminée", a-t-elle ajouté.

Vue d’un cimetière de Kiev.

Crédit photo, Global Images Ukraine via Getty Images

Légende image, Les noms et photos des soldats qui se sont donné la mort ne sont pas inclus sur les monuments érigés en mémoire des morts de la guerre contre la Russie.

Culture de la stigmatisation

Oksana Borkun dirigeait une communauté de soutien pour les veuves de militaires.

Son organisation regroupe désormais une vingtaine de familles en deuil à cause du suicide.

"Si c'est un suicide, alors ce n'est pas un héros ; c'est ce que les gens pensent", a-t-elle déclaré.

"Certaines églises refusent de célébrer les funérailles. Dans certains villages, on n'affiche pas leurs photos sur les murs commémoratifs", a-t-elle ajouté.

Beaucoup de ces familles doutent des explications officielles concernant la mort de leurs proches.

"Certains cas sont tout simplement classés trop rapidement", a poursuivi Oksana.

Le chapelain militaire Borys Kutovyi a affirmé avoir été témoin d'au moins trois suicides dans son unité depuis le début de l'invasion. Mais pour lui, même un suicide est un drame de trop.

"Chaque suicide signifie que nous avons échoué quelque part", a-t-il déclaré.

Il estime que de nombreux soldats recrutés, contrairement aux militaires de carrière, sont particulièrement vulnérables psychologiquement.

Tant Oksana que le père Borys affirment que ceux qui se sont suicidés devraient également être considérés comme des héros.

Olha Reshetylova lors d’une conversation avec le journaliste de la BBC.
Légende image, Olha Reshetylova, la première défenseure des droits des militaires en Ukraine.

Un système qui lutte pour la vérité

Olha Reshetylova, défenseure des droits des militaires en Ukraine, a déclaré recevoir jusqu'à quatre rapports de suicides militaires par mois et a reconnu que les mesures actuelles sont insuffisantes pour endiguer le problème.

"Ils ont vécu l'enfer. Même les esprits les plus forts peuvent se briser", a-t-elle expliqué.

Reshetylova a indiqué à la BBC que son bureau poussait une réforme systémique.

"Construire une école de psychologie militaire adaptée prend des années", a-t-elle affirmé.

"Les familles ont droit à la vérité", a-t-elle ajouté.

"Elles ne font pas confiance aux enquêteurs. Dans certains cas, les suicides peuvent cacher des meurtres", a-t-elle admis.

Son avis reste nuancé sur la question de savoir si tous ceux qui servent devraient être honorés comme des héros militaires, mais elle se projette vers l'avenir.

"Nous devons nous préparer dès maintenant pour le jour où cela prendra fin", a averti Reshetylova.

"Ces personnes étaient leurs voisins, leurs collègues. Ils ont vécu l'enfer. Plus l'accueil sera chaleureux, moins il y aura de tragédies", a-t-elle ajouté.

* Avec des informations supplémentaires de Kevin McGregor, Oleksii Nazaruk et Phoebe Hopson.

Ligne grise.