"Coupez une tête et d'autres repoussent" : comment les dirigeants iraniens ont bâti un système pour se maintenir au pouvoir

Une grande photo du nouveau guide suprême iranien, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, fils du défunt ayatollah Ali Khamenei, est affichée devant un drapeau national et un drapeau du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Des partisans agitent ces drapeaux.

Crédit photo, Morteza Nikoubazl/NurPhoto via Getty Images

Légende image, Selon les experts, la structure du pouvoir en Iran a permis au régime de résister à des chocs répétés.
    • Author, Luis Barrucho
    • Role, BBC World Service
  • Temps de lecture: 9 min

Plus de quarante ans après la révolution de 1979 qui a porté les dirigeants iraniens au pouvoir, ces derniers traversent aujourd'hui leur période la plus critique.

Des frappes aériennes conjointes menées par les États-Unis et Israël ont tué le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, et d'autres hauts responsables militaires, et ont endommagé des infrastructures essentielles.

Les États-Unis et Israël ont tous deux clairement indiqué vouloir un changement de régime, exhortant les Iraniens à renverser leur gouvernement.

Pourtant, les experts affirment que le régime iranien a délibérément mis en place une structure de pouvoir durable et difficilement susceptible d'être renversée.

Comment expliquer sa résilience, et en quoi diffère-t-elle de celle des autres pays du Moyen-Orient ?

"Structure semblable à une hydre"

L'infographie illustre la structure du pouvoir en Iran, d'une grande complexité, en utilisant des flèches bleues et rouges pour indiquer quelles institutions sont élues, non élues, directement élues, nommées, agréées ou chargées de la sélection des candidats.
Une photo de Mojtaba Khamenei, marchant parmi d'autres hommes, vêtu d'habits traditionnels, avec une barbe grisonnante et des lunettes, le regard baissé.

Crédit photo, Morteza Nikoubazl/NurPhoto via Getty Images

Légende image, Le nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, devrait poursuivre la politique intransigeante de son père.

Depuis le renversement de la monarchie iranienne, la République islamique a patiemment bâti un système politique conçu pour résister aux chocs, selon les experts.

Ce système combine des institutions étroitement contrôlées, un endoctrinement idéologique, une cohésion des élites et une opposition fragmentée.

"C'est une structure semblable à celle d'une hydre : on coupe une tête et de nouvelles repoussent", explique Sébastien Boussois, chercheur spécialiste du Moyen-Orient à l'Institut géopolitique européen en Belgique.

Dimanche, Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, a été désigné comme son successeur, moins de deux semaines après l'assassinat de son père.

Il devrait, selon toute vraisemblance, poursuivre la politique autoritaire de son père.

"Polydictature"

À Téhéran, une femme vêtue d'un tchador noir brandit un drapeau iranien et une pancarte à l'effigie du nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, aux côtés de l'ancien guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Elle se trouve au milieu d'une foule de personnes tenant des objets similaires.

Crédit photo, Majid Asgaripour/WANA via REUTERS

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Des experts affirment que, contrairement à des pays de la région comme la Tunisie, l'Égypte et la Syrie, où des dirigeants ont été renversés, l'Iran a mieux résisté aux chocs extérieurs grâce à son appareil sécuritaire à forte composante idéologique.

Plutôt qu'une dictature classique centrée sur une seule personne, l'Iran est un "polydictature", une "alliance entre les partisans de l'islam politique et le nationalisme iranien exacerbé", explique Bernard Hourcade, ancien directeur de l'Institut français de recherches en Iran (IFRI), basé à Téhéran.

Le pouvoir est réparti entre plusieurs centres - instances religieuses, forces armées et pans entiers de l'économie - ce qui rend le système bien plus difficile à renverser qu'une dictature à dirigeant unique.

Parmi les autres organes détenant le pouvoir figure le Conseil des gardiens, qui peut opposer son veto aux lois et examiner les candidatures aux élections.

Ceci réduit d'autant plus les risques qu'une faction puisse sérieusement contester l'État.

Bien que l'Iran soit largement considéré comme une autocratie, il offre aux Iraniens la possibilité symbolique de voter à certaines élections, notamment celle du président. Toutefois, le processus est strictement encadré, les candidats étant sélectionnés par le Conseil des gardiens selon des critères incluant leur engagement envers la République islamique.

Le rôle central des Gardes révolutionnaires

Un militaire armé du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) tient un fusil AK-47 devant un drapeau iranien.

Crédit photo, NurPhoto via Getty Images

Légende image, Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), force dominante au sein de l'armée iranienne, contrôle les programmes de missiles et de drones et dirige des activités régionales clés.

Si les institutions constituent l'ossature du régime, les forces de sécurité en sont largement perçues comme le bras armé.

Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), opérant aux côtés de l'armée régulière, est souvent considéré comme "l'épine dorsale du régime", explique Hourcade.

Au-delà de son rôle militaire, il est devenu une puissance politique et économique, avec des intérêts commerciaux considérables et une influence importante grâce à la milice Bassidj, une organisation paramilitaire de volontaires.

Surtout, les forces de sécurité sont restées unies malgré les troubles répétés. Boussois attribue cette loyauté à l'idéologie.

"Cette culture du martyre que l'on retrouve chez les chiites [adeptes de l'une des deux principales branches de l'islam] et au sein de groupes comme le Hamas et le Hezbollah est presque considérée comme faisant partie intégrante de leur fonction", affirme-t-il.

Le vice-ministre iranien de la Défense, Reza Talaeinik, a récemment déclaré lors d'une interview télévisée que chaque commandant du CGRI a des successeurs désignés, trois grades en dessous, afin d'assurer la continuité. Kasra Aarabi, responsable de la recherche sur les Gardiens de la révolution au sein de l'organisation United Against Nuclear Iran, affirme que la structure décentralisée de l'Iran a été façonnée par les enseignements tirés de l'effondrement des forces irakiennes en 2003 lors de l'invasion menée par la coalition dirigée par les États-Unis.

Si le régime survit, il estime que "les Gardiens de la révolution joueront un rôle encore plus important".

Réseaux de patronage et cohésion des élites

De larges pans de l'économie iranienne sont contrôlés par des organisations liées à l'État, telles que les bonyads - des fondations caritatives qui ont fini par posséder des milliers d'entreprises dans divers secteurs.

Ces réseaux distribuent emplois et contrats à des groupes fidèles au régime.

L'empire commercial des Gardiens de la révolution, notamment le conglomérat Khatam al-Anbia, renforce ce système de clientélisme.

Si les sanctions occidentales ont durement frappé l'économie iranienne dans son ensemble, ces réseaux contribuent à protéger les élites et leurs intérêts dans la survie du système, affirment les experts.

Selon Boussois, le système est "si solide qu'on n'observe quasiment aucune défection".

Idéologie et héritage de la révolution

La religion joue également un rôle déterminant dans la préservation du pouvoir.

La révolution a créé un réseau durable d'institutions religieuses, politiques et éducatives qui continuent de façonner la vision du monde de l'État.

"Cette structure très ancienne et très puissante - idéologique, bureaucratique et administrative - renforce le système", affirme Boussois.

Il soutient que l'idéologie "constitue une véritable source d'unité, de vocation et de recrutement".

À Téhéran, une jeune fille, portée par sa mère, vote à la place de celle-ci dans un bureau de vote. De l’autre côté de la table, devant des murs recouverts de mosaïques, une femme vêtue d’un tchador noir les observe.

Crédit photo, KHOSHIRAN/Middle East Images/AFP via Getty Images

Légende image, Les Iraniens sont autorisés à voter à certaines élections, notamment à l'élection présidentielle. Cependant, le processus est étroitement contrôlé et les candidats sont sélectionnés par le Conseil des gardiens du régime selon des critères incluant leur attachement à la République islamique.

Une opposition divisée

Historiquement, l'opposition iranienne est fragmentée.

Elle comprend des réformistes, des monarchistes, des groupes de gauche, des mouvements de la diaspora comme le Conseil national de la résistance iranienne, et diverses organisations ethniques.

Cette fragmentation est ancienne, explique Ellie Geranmayeh, chercheuse principale au Conseil européen des relations étrangères, un think tank britannique.

Après la révolution, le débat sur la création de partis politiques a été relégué au second plan, poursuit-elle, en grande partie à cause de l'entrée en guerre de l'Iran contre l'Irak en 1980, un conflit qui a duré près de huit ans.

Selon Geranmayeh, les factions modérées ont été, à plusieurs reprises, "marginalisées, discréditées ou emprisonnées" par le régime et les factions radicales.

Au fil des ans, d'importants mouvements de protestation ont eu lieu contre le régime, comme le Mouvement vert de 2009 et les manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022.

Mais ces protestations manquaient de direction centrale et ont été réprimées avec une extrême violence par l'État. Cependant, la récente vague de manifestations, qui a eu lieu cette année comme l'année dernière, a fait suite aux appels lancés par le fils exilé du défunt shah en faveur d'une "journée d'action mondiale".

L'Iran dispose également de l'un des systèmes de surveillance les plus sophistiqués de la région, avec des coupures d'internet constantes, une surveillance assistée par l'intelligence artificielle et des unités cybernétiques ciblant les militants à l'étranger.

La prudence du public et les raisons de son érosion

Pendant des années, de nombreux Iraniens ont hésité à réclamer un changement de régime après avoir constaté les conséquences des interventions menées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak, explique Geranmayeh, ajoutant que les suites des soulèvements arabes ont encore accentué cette prudence.

Mais, selon elle, cette perception a évolué : beaucoup d'Iraniens ont le sentiment que l'État n'est plus en mesure de garantir les besoins fondamentaux, de l'emploi à l'accès à l'eau potable, tout en intensifiant la répression brutale de la dissidence.

La répression brutale de janvier contre une nouvelle vague de manifestations - qui a fait des milliers de morts à l'issue de certaines des plus importantes manifestations jamais vues dans le pays - a accéléré ce changement, ajoute-t-elle.

Hourcade constate un "fossé générationnel" entre les Iraniens et leur perception du régime.

Les jeunes Iraniens, souvent très instruits, connectés au monde et influencés par les réseaux sociaux, rejettent le régime, le jugeant "corrompu, oppressif et déconnecté de leurs aspirations", affirme-t-il.

"Tout régime finit par prendre fin"

La fumée s'élève haut dans le ciel du centre de Téhéran le 28 février 2026.

Crédit photo, EPA

Légende image, Des attaques conjointes américano-israéliennes ont ciblé des sites d'infrastructures clés en Iran.

Les analystes affirment que les régimes autoritaires ont tendance à s'effondrer lorsque trois conditions sont réunies : une mobilisation massive, des divisions au sein des élites dirigeantes et des défections dans les forces de sécurité.

Par le passé, l'Iran a souvent connu la première condition, mais aucune des deux autres, selon les experts.

Hourcade estime que la fin de la République islamique est inévitable, mais pas imminente.

"Tout régime finit par s'effondrer. La véritable question est celle du moment, de la chronologie."

Il soutient que la mort de Khamenei a porté un coup dur au régime.

"Il n'y en aura pas d'autre comme lui. Son successeur n'aura jamais l'autorité de Khamenei."

Mais Boussois affirme que la chute de la République islamique est loin d'être certaine.

Si elle se produit et qu'elle est déclenchée par une intervention militaire étrangère, la situation pourrait être pire, dit-il.

Trump avait déclaré au New York Times que la capture par les États-Unis de l'ancien président vénézuélien Nicolás Maduro serait le "scénario idéal" pour l'Iran.

Mais Boussois rétorque : "l'inverse pourrait se produire, comme en Corée du Nord ou à Cuba : un renforcement du noyau dur."