Inondations au Sénégal : comment en finir avec un phénomène qui dure depuis deux décennies ?

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- Author, Awa Cheikh Faye
- Role, Journaliste - BBC Afrique
Un proverbe wolof, (langue parlée Sénégal en Gambie et en Mauritanie) dit ''l'eau n'oublie pas son chemin''.
Et il est facile d'y croire lorsqu'on voit les images de populations pataugeant dans les eaux de pluies pour sauver ce qui peut l'être de leurs biens, dans des maisons inondées et arrachées à elles par les eaux de pluies.
Le sinistre spectacle n'est pas nouveau au Sénégal. Il se joue chaque année depuis bientôt deux décénnies avec une régularité implacable.
Mais pourquoi les eaux de pluies ne s'infiltrent pas dans le sol comme naguère? Comment des problèmes d'aménagement et d'urbanisme pértpétuent le fléau des inondations? Quelles solutions à long terme? Nous tentons de répondre à ces question.
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90 % des eaux ruissellent et 10 % sont absorbés par les sols
Dans un article publié sur le site de l'ONAS en octobre 2020, le directeur de l'institution à cette époque, évoque une étude hydrologique qui a montré qu'il y a 40 ans, 90 % des eaux de pluies étaient absorbées par les sols (zones de marécages) et 10 % ruisselaient.
Aujourd'hui avec la même pluviométrie, 90 % des eaux ruissellent et 10 % sont absorbés par les sols, selon Lansana Gagny SAKHO.
Ce constat rejoint celui d'Aliou Badara Diouck, ancien maire de Djiddah Thiaroye Kao, une commune de la banlieue dakaroise, qui souligne que le taux d'absorption des eaux de pluie par le sol a drastiquement diminué, ce qui a abouti à des inondations.
M. Diouck, aujourd'hui conseiller technique du président de l'Assemblée nationale, se rappelle que beaucoup de zones inondées ces dernières années étaient il y a vingt, trente ans recouverts de dunes de sables.

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Le chercheur Jean Pierre Montoroi explique dans un article sur le site de l'Institut de Recherche et de Developpement (IRD) que le changement d'usage des sols, des milieux agricoles ou forestiers vers des milieux urbains ou péri-urbains accentue l'imperméabilisation des sols et par voie de conséquence les phénomènes d'inondation par ruissellement.
Lansana Gagny SAKHO indexe des commportements qui''accélèrent et aggravent les risques d'emprisonnement des eaux''.
''À Dakar, par exemple, quand vous avez 100 m2, vous construisez sur l'entière totalité de la surface parcellaire et vous couvrez le reste en dur, pour des raisons de commodité et de design…. Le volume d'eau qui était auparavant absorbé par l'espace non constructible, est maintenant déversé dans la rue, encore une fois la rue sert de déversoir'' écrit-il.
L'amenagement du territoire en question
Dr Cheikh Abdoul Wahab Ndiaye, spécialiste du droit foncier note '' une bidonvilisation galopante au Sénégal''.
''Il y a des gens qui construisent sans demander ni certificat d'urbanisme, ni autorisation de construire qui permet de voir si la personne respecte les exigences posées par le code en matière d'urbanisme'' poursuit-il.
Pour ce chercheur sénégalais, malgré la maxime ''nul n'est censé ignorer la loi'', beaucoup de sénégalais ignorent la loi et beaucoup d'autres ''violent consciemment la loi''.
Il existe pourtant une institution chargée du contrôle.
La Direction de la surveillance et du contrôle de l'occupation du sol (Dscos) est une unité de la gendarmerie nationale qui a pour mission la surveillance et le contrôle de l' occupation du sol, des constructions, aménagements et des travaux sur l'étendue du territoire nationale.
''Mais quand on voit le résultat, on se demande si cette direction a les moyens et les ressources suffisante pour quadriller l'ensemble du territoire. il y a une violation des textes récurrents qui montre que le contrôle fait défaut'' souligne M. Ndiaye.
Le juriste explique qu'avant toute construction il est exigé au citoyen ''en matière de lotissement d'avoir une autorisation de lotir. Quand une personne veut construire, elle doit demander un certificat d'urbanisme qui permet de savoir si la zone est non aedificandi ou pas c'est à dire si la zone peut être affecté à des construction ou pas. Et pour qu'on puisse vérifier si la personne respecte les exigences qui ont été posées par le code de l urbanisme.''
Le code de l' urbanisme du Sénégal qui date de 2008 organise l'occupation des sols.
On y trouve les schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme, les plans directeurs d'urbanisme de détail et les plans de lotissement censés prévenir inondations , promiscuité etc.
Ces dispositions du code ont pour vocation une gestion efficiente et cohérente du foncier, du sol sénégalais. Le ministère de l'Urbanisme n'a pas répondu à nos questions.
Le problèmatique de l'accès à la terre
Les experts pointent également la difficulté d'accès à la terre comme une des cause des construction dans des zones qui ne sont pas déstinées à cet usage.
Au Sénégal, il y a les terres qui appartiennent à l'État, les terres qui appartiennent aux particuliers et les terres qui appartiennent à la nation qu' on appelle le domaine national.
En principe les terres du domaine nationale ne peuvent pas faire l'objet de transactions.
Cheikh Abdoul Wahab Ndiaye soutient qu'il est très difficile d'acceder au foncier parce que le périmètre de la terre qui est dans le commerce juridique est très limité.
Au Sénégal dit-il ''nous sommes dominés par des terres du domaine national qui en principe sont en dehors du commerce juridique. On ne les vend pas on ne les cède pas. Les terres qu'on peut vendre ou céder sont les terres immatriculées dont le prix est exorbitant.''
Selon lui , la solution que semble avoir trouvé beaucoup de Sénégalais est d'acheter des terres du domaine nationale et d'y édifier en toute violation de la loi car cela revient moins chère.
''Je pourrais dire que c'est par nécessité entre guillemets parce qu'ayant des difficultés pour accéder à des terres légalement. Et en violant la loi pour accéder à la terre, vous ne pouvez pas après respecter le code de l'Urbanisme. Cela conduit à la naissance de villes non aménagées sans voirie, ni système d'évacuation des eaux.'' affirme dr Ndiaye.
Quelles sont les solutions?
Aliou Badara Diouck pense qu'il faut restructurer et requalifier certaines zones d'habitation qui sont inondables, les transformer par exemple en espace vert, en forêt , y planter des arbres et reloger les populations qui y sont établies.
"Il faut arreter les lotissement dans les zones humides et arreter de déplacer le problème'' ajoute-t-il.
Dr Cheikh Abdoul Wahab Ndiaye préconise le retour au strict respect du code de l'urbanisme.
''Le code de l'urbanisme a tout prévu, dès lors il faut davantage informer mais ensuite renforcer le contrôle car la règle de droit n'aurait pas de sens en l'absence de sanction. puisque le Sénégal a pris la peine de faire un code qui pour éviter de tels aléas, retournons à ce code.''
L'ancien patron de l'ONAS Lansana Gagny SAKHO estime qu'il faut ''aller vers un système de gestion des eaux pluviales en respectant le cycle de l'eau".
Il suggère aussi de bannir systématiquement tout déversement des eaux pluviales depuis le toit des immeubles directement dans la rue et d'instaurer une taxe sur les constructions nouvelles ou existantes pour prévenir l'imperméabilisation des sols.
Enfin il appelle à la prise en compte des exigences en matière d'assainissement dans tout projet immobilier et d'aménagement en obligeant les maitres d'ouvrage à intégrer des bassins de rétention et des puits d'infiltration dans leur projet.
















