La crise du Tigré en Ethiopie : comment le conflit pourrait déstabiliser ses voisins?

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- Author, Par Basillioh Mutahi
- Role, BBC News, Nairobi
Les combats dans l'État du Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, pourraient non seulement avoir des conséquences dramatiques pour l'avenir du pays, mais aussi affecter sérieusement ses voisins.
Cherchant à apaiser les tensions au lendemain du début des combats, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a averti que "la stabilité de l'Éthiopie est importante pour toute la région de la Corne de l'Afrique".
Avec une population de plus de 110 millions d'habitants et l'une des économies à la croissance la plus rapide du continent, ce qui se passe en Éthiopie a inévitablement des répercussions plus larges.
Malgré cela, le gouvernement fédéral, a jusqu'à présent, résisté aux appels à une intervention diplomatique pour mettre fin aux hostilités avec le Front populaire de Libération du Tigré (Tigray People's Liberation Front, TPLF), qui dirige l'État.

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Au lieu de cela, il a lancé une offensive de charme visant à persuader le monde qu'il s'agit d'une affaire intérieure. Le gouvernement a décrit le conflit comme une "opération de maintien de l'ordre" contre une "clique" désireuse de détruire l'ordre constitutionnel éthiopien.
Ces combats ont peut-être été le résultat de tensions de longue date entre le TPLF et les autorités fédérales, mais les milliers de réfugiés qui ont fui au Soudan montrent à quel point ce conflit s'est étendu au-delà des frontières de l'Éthiopie, que le gouvernement le veuille ou non.
L'impact est énorme
"La guerre est déjà régionale", selon Rashid Abdi, analyste de la Corne de l'Afrique.
"Les Soudanais sont impliqués et à un moment donné, elle impliquera d'autres pays de la région, et aussi au-delà, car c'est une région stratégique. L'impact est énorme".
Il pense également que le conflit a touché l'Erythrée, qui partage une longue frontière avec le Tigré.
L'Erythrée a un passé de mauvaises relations avec le TPLF, avec ses propres comptes à régler, et son président, Isaias Afwerki, est un allié du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed.

Il ne fait aucun doute qu'une attaque au-delà de la frontière nord du Tigré ouvrirait un nouveau flanc dans les combats, mais jusqu'à présent, les autorités érythréennes ont nié toute implication dans la crise.
Il existe également un danger que l'attention du gouvernement fédéral pour le Tigré affaiblisse son implication dans le soutien au gouvernement en Somalie contre les militants d'Al-Shabab.
L'Ethiopie a déjà retiré environ 600 soldats de la frontière occidentale de la Somalie, bien qu'ils ne soient pas liés à la mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom), que l'Ethiopie soutient également.
"Si la situation se détériore davantage et que M. Abiy est forcé de se retirer de l'Amisom, ce serait catastrophique... cela créera une opportunité pour al-Shabab de se reconstituer et de se regrouper à nouveau", déclare l'analyste régional M. Abdi.
L'International Crisis Group est du même avis, affirmant que si le conflit n'est pas arrêté de toute urgence, il "sera dévastateur non seulement pour le pays mais pour toute la Corne de l'Afrique".
La fin de l'Ethiopie en tant qu'Etat-nation
Indépendamment de l'implication actuelle des voisins de l'Éthiopie, certains soutiennent que le conflit pourrait affaiblir l'État éthiopien, ce qui pourrait avoir des conséquences régionales dommageables en soi, d'autres groupes du pays multiethniques étant enhardis à s'attaquer au gouvernement central.
M. Abdi a déclaré à la BBC que "ce que vous verrez essentiellement, c'est que les régions s'éloignent du centre et que le centre devient plus faible, incapable de s'affirmer".

Mais le directeur du groupe de réflexion basé à Nairobi, le Horn Institute, Hassan Khannenje, comprend que le Premier ministre Abiy devait ramener le Tigré dans le giron du gouvernement fédéral pour éviter une situation où d'autres pourraient suivre son exemple.
"M. Abiy considère que cela crée un mauvais précédent pour les autres régions... un mouvement unilatéral vers une éventuelle sécession signifiera la balkanisation de l'Ethiopie, ce qui pourrait signifier la fin de l'Ethiopie en tant qu'Etat-nation", a-t-il déclaré à la BBC.
"Son but est de ramener l'Etat dans le giron de la nation et, espérons-le, de passer aux élections l'année prochaine en tant que pays uni. Ce qui va être très difficile à faire en pratique, mais ce n'est pas impossible".
En attendant, la crise pourrait forcer des milliers de personnes à quitter leur foyer, soit directement à cause du conflit, soit par peur du conflit.

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De plus en plus de personnes fuient vers le Soudan et, vendredi, l'agence des Nations unies pour les réfugiés a déclaré que le flux risquait de "submerger la capacité actuelle de l'Etat à fournir de l'aide", affirme l'agence de presse Reuters, qui cite un porte-parole.
Le gouvernement soudanais a accepté l'établissement d'un camp pour 20 000 personnes à 80 km de la frontière et d'autres sites sont en cours d'identification, selon l'ONU.
A cela s'ajoute le spectre de la pénurie alimentaire, la région étant l'une des plus touchées par une infestation de criquets pèlerins, avec la menace de l'arrivée de nouveaux essaims dans les semaines à venir, selon un récent rapport humanitaire de l'ONU.
La dernière chose dont la région a besoin
Environ 600 000 personnes au Tigré - soit environ 10 % de la population - dépendent déjà de l'aide alimentaire et, dans tout le pays, environ sept millions de personnes sont confrontées à des pénuries alimentaires, selon les Nations unies.
Si les combats se poursuivent, le nombre de personnes ayant besoin d'aide augmentera rapidement dans une région déjà sous pression sur d'autres fronts.
L'ONU ajoute que la menace "de maladies incontrôlées et d'infestations de criquets pèlerins" atteignant d'autres parties de l'Éthiopie et des pays voisins "est élevée".
La taille et la position stratégique de l'Éthiopie dans la région font que ce qui se passe dans le pays ne peut pas nécessairement être isolé, qu'il s'agisse des combats eux-mêmes ou des retombées humanitaires.
Le Premier ministre est convaincu que ce conflit sera de courte durée et insiste sur le fait qu'il s'agit d'un problème purement éthiopien, mais s'il se prolonge, il pourrait avoir de graves répercussions sur nombre de ses voisins.
















