Choguel Kokalla Maïga : pourquoi le premier ministre malien critique la France?

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- Author, Geneviève Sagno
- Role, BBC Afrique
Dans son discours prononcé à la tribune de l’ONU le samedi 25 septembre, le Premier ministre malien Choguel Kokalla Maïga accuse la France d'un "abandon en plein vol", déplorant le désengagement militaire français au Sahel et le retrait partiel de la force Barkhane au Mali.
“La nouvelle situation née de la fin de l’opération Barkhane, plaçant le Mali devant le fait accompli et l’exposant à une espèce d’abandon en plein vol, nous conduit à explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome ou avec d’autres partenaires”,dit le chef du gouvernement intérimaire.
Le Premier ministre malien n’a pas évoqué l’entreprise russe Wagner mais la révélation de discussions en cours entre Bamako et un groupe de sécurité privé russe pour lutter contre les groupes terroristes inquiète la France.
D’autant que des mercenaires russes seraient déjà présents au Mali, confirme implicitement - sans les nommer - le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov le même jour.

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S'exprimant en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov dit : ' Elles [les autorités maliennes] se sont tournées vers une société militaire russe privée parce que, si je comprends bien, la France veut réduire considérablement son contingent qui était censé lutter contre le terrorisme dans le Nord".
BBC Russian s'est entretenu avec plusieurs combattants au sein du groupe Wagner qui confirment que depuis début août des soldats de l'organisation étaient déployés au Mali et que le recrutement pour cette mission spécifique bat son plein sur le terrain d'entraînement de Molkino dans le territoire de Krasnodar.
Dotée d’une réputation que beaucoup jugent sulfureuse, le groupe Wagner a été repéré pour la première fois dans l'est de l'Ukraine en 2014.
Ses mercenaires ont depuis combattu dans des conflits en Syrie, au Soudan, en Libye, en République centrafricaine et au Mozambique.
Des mercenaires russes ont été signalés en Guinée et au Tchad.
Les experts militaires soulignent que le niveau d'équipement militaire dont dispose de toute évidence Wagner indique son lien avec le gouvernement.
Moscou nie systématiquement tout lien avec l'organisation.
“Nous (le gouvernement russe) n’avons rien à voir avec ça. Cette activité est exercée sur des bases légales entre un gouvernement légitime et une société privée”, précise le chef de la diplomatie russe concernant l’existence d’un contrat entre le gouvernement malien et Wagner.
Engagement militaire au Mali

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Plusieurs pays européens ont jugé inacceptable une éventuelle implication du groupe Wagner au Mali.
La France, l'Allemagne et l'Estonie ont prévenu qu'elles seraient prêtes à retirer leurs soldats de la paix du Mali si un accord était conclu.
Il y a une semaine, la ministre française des Armées, Florence Parly, s’était rendue à Bamako pour rencontrer la junte malienne, insistant sans detour : ' On ne va pas pouvoir cohabiter avec des mercenaires”.
Mais pour Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, la présence de mercenaires russes serait “incompatible” avec le maintien de la présence militaire française au Mali.
Maisle Premier ministre malien rétorque que tout État souverain est libre de choisir ses propres partenaires, ajoutant qu’ "Il y a des partenaires qui ont décidé de quitter le Mali pour se replier sur d’autres pays, il y a des zones qui sont abandonnées. '
Les négociations entre Bamako et Wagner interviennent au moment où la France a décidé de réduire le nombre de ses soldats déployés dans le Sahel, optant pour une présence recentrée et plus ciblée.


Le retrait progressif de la France au Mali a été amorcé au début de l’été.
En juillet, le président français Emmanuel Macron a annoncé la fermeture de certaines bases militaires dans les villes de Kidal, Tesalit et Tombouctou d'ici la fin de l'année.
Les mercenaires russes se sont empressés de prendre la place des Français.
"Nous sommes déjà au Mali", dit l'un des combattants à la BBC fin août, au retour d'un autre voyage d'affaires en Afrique.
Les militaires français combattent depuis huit ans les djihadistes au Sahel, depuis l'approbation de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2013.
Selon les données de février 2021, au fil des ans, 235 casques bleus, plus de 380 militaires et du personnel civil des Nations Unies ont été blessés.
Durant le même week-end, la France apprenait la mort d’un autre militaire français engagé dans l’opération Barkhane, Maxime Blasco, décédé à l’âge de 34 ans.
Deux coups d’Etat en un an

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L'émergence de mercenaires russes est facilitée par la situation politique instable dans le pays, où deux coups d'État militaires ont eu lieu au cours de l'année écoulée.
Une intervention internationale dans les affaires du Mali était nécessaire après le renversement de Mouammar Kadhafi dans la Libye voisine.
De nombreux combattants de son armée se sont précipités vers le pays voisin, où ils ont rejoint la rebellion des Touaregs maliens pour l'indépendance.
En conséquence, le gouvernement malien a pratiquement perdu le contrôle des régions du nord du pays – d’où l’intervention des casques bleus.
Le président Ibrahim Keita, qui a dirigé le pays de 2013 à 2020 était au pouvoir à l'époque.
Le 18 août 2020, à la suite d'un coup d'État militaire, il a été renversé et l'ancien ministre de la Défense Ba Ndaw est devenu président par intérim.
Ndaw n'a pas régné longtemps - le 24 mai 2021, un nouveau coup d'État militaire l'a privé du pouvoir, le colonel Assimi Goita, 38 ans, est devenu le nouveau président par intérim.
C'est après le coup d'État de mai que les autorités françaises ont annoncé la réduction de l'assistance militaire au Mali et le début du retrait progressif de leur contingent militaire.
Ayant perdu quelques alliés militaires, le colonel Goita a commencé à en chercher de nouveaux - et les a trouvés en Russie.
Outre le dossier Wagner, la communauté internationale s’inquiète de la tenue des prochaines élections présidentielle et législatives dans les délais pour rendre le pouvoir aux civils en février 2022.
Choguel Maiga, 63 ans, avait été nommé Premier ministre du Mali par le colonel Assimi Goita suite au renversement le 18 août 2020 du président Ibrahim Boubacar Keïta.












