Des conversations sur le racisme qui rendent mal à l'aise : "C'est arrivé devant toi, et tu n'as rien vu"

Crédit photo, Alex Leung/BBC
- Author, Megha Mohan
- Role, Correspondante genre et identité
Les protestations mondiales contre la violence policière et l'injustice raciale ont fait que les Noirs ont des conversations gênantes pour la première fois avec leurs amis et collègues blancs et asiatiques sur le racisme. La BBC a parlé avec deux personnes qui ont eu ces conversations embarrassantes.
Jasmine Cochrane 37 ans est enseignante en Chine
La ville natale de Jasmine, "Picayune", tire son nom d'une pièce de monnaie espagnole qui vaut moins d'un penny.
L'œil de l'ouragan Katrina a traversé la petite ville en août 2005. Pendant quelques jours, des photos du mur d'arbres abattus de Picayune ont été publiées dans quelques journaux nationaux. Mais même alors, cette attention était éphémère.
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Katrina avait causé des dégâts plus importants dans les villes voisines de Picayune, comme la Nouvelle-Orléans, et les medias ont donc passé leur chemin.
Picayune signifie littéralement "quelque chose de si banal et de si peu de valeur. Vous n'auriez pas pu l'inventer !", dit Jasmine en riant de sa ville natale.

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En tant qu'Afro-Américaine du Sud profond, Jasmine connaissait la valeur qui lui était attribuée par la société.
Lorsqu'elle était enfant et qu'elle jouait dehors près des chênes, les hommes se dirigeaient vers elle, faisant semblant de lui rouler dessus avec leurs véhicules, puis riaient au travers des vitres de leurs camions.
Ku Klux Klan
Au lycée, elle travaillait à la caisse du magasin Walmart local. Lorsqu'un client lui a crié dessus pour une raison qui n'était pas claire, elle n'a pas été surprise que son patron lui dise de ne pas s'inquiéter pour lui.
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"Vous avez vu sa bague ?" a demandé le patron de Jasmine.
"Non ?"
"C'est une bague du klan. Il est membre du Ku Klux Klan [le groupe suprémaciste blanc basé aux États-Unis]". Lui a dit son patron, avec un sourire ironique, en guise d'explication. "Mais ne vous inquiétez pas, je vous couvre", a-t-il ajouté.
Le racisme avec lequel Jasmine a grandi dans le Mississippi était brut, ouvert et non caché.
Peu après l'université et au début de la vingtaine, Jasmine s'est mariée et a eu deux filles. Le couple a parlé de quitter l'Amérique, de s'installer à l'étranger.

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Un jour, Jasmine a décidé de prendre le taureau par les cornes. Elle a acculé son mari.
"Ecoute, est-ce qu'on va le faire un jour ?", dit-elle.
"Je vais le faire, c'est toi ! C'est toi qui es si attachée à ta maman!", lui répondit-il.
Ils se sont regardés et ont souri. La décision était prise. Une fois qu'ils ont commencé à en parler à leurs amis, quelqu'un a suggéré que la Chine cherchait des enseignants. Ce serait une grande opportunité pour les filles.
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Ainsi, en 2016, quand les enfants avaient deux et six ans, Jasmine et son mari sont partis en Chine.
Ils ont d'abord enseigné dans un lycée du nord du pays, puis en 2018, ils ont déménagé à Guangzhou, dans le sud.
Jasmine a trouvé un emploi dans une école où elle a commencé à enseigner la littérature et la langue anglaise à des élèves âgés de 14 à 16 ans.
Le racisme en Chine
Le racisme en Chine, un pays où 91% de la population est d'origine chinoise, provient de l'ignorance, contrairement à la cruauté délibérée du Sud profond des États-Unis, explique Jasmine. Dans la rue, les gens lui frottaient la peau et lui touchaient les cheveux ; certains la suivaient. Cela semblait envahissant et ennuyeux, mais pas cruel.
C'était différent de ce qu'elle avait vécu à l'école.

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Jasmine savait qu'il était très possible qu'elle soit la première personne noire avec laquelle ses élèves soient entrés en contact. Certainement une personne jouant un rôle d'autorité. Elle devait beaucoup réfléchir à l'ordre du programme.
Jasmine a pris la décision de ne pas commencer à enseigner sur l'esclavage. Bien que ce soit un cours de littérature, Jasmine a tenu à s'assurer qu'elle commencerait par le contexte historique.
"Si votre première interaction avec un groupe de personnes est l'esclavage, alors ce qui se passe, c'est qu'il y a ce développement d'un paradigme selon lequel les personnes esclavagisées sont faibles", explique-t-elle.
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Elle a donc commencé par l'histoire de Mansa Musa, l'empereur malien dont on disait qu'il était l'homme le plus riche du Moyen-Âge. La littérature de la traite transatlantique des esclaves était un horrible épisode de l'histoire des Noirs, leur a-t-elle dit. Mais pas son commencement et certainement pas sa fin.
La plupart des étudiants ont fait preuve d'empathie, ont assimilé les enseignements de Jasmine et ont posé des questions importantes. Mais certains ont résisté.
Ils ont contesté l'autobiographie de l'écrivain afro-américain antiesclavagiste Frederick Douglass. Quelqu'un a dit que cela ressemblait à de la fiction. Ils ont mis en doute la véracité des histoires sur la richesse et la civilisation africaines. Quelqu'un a demandé si un professeur blanc pouvait venir corroborer la version de Jasmine.
Un autre élève a écrit à Jasmine une lettre disant qu'elle préférerait un professeur blanc et que Jasmine pourrait être partiale. Elle a écrit qu'elle ne pouvait pas comprendre comment les noirs pouvaient exiger l'égalité, ils devaient la mériter.
Jasmine a été vexée, mais elle s'est forcée à prendre du recul et à ne pas se concentrer sur les mots. Elle a réfléchi à la meilleure façon de gérer cette situation avec sensibilité pour ses élèves et la nouvelle culture dans laquelle elle se trouvait. L'école de Jasmine, qui avait des professeurs blancs et chinois, l'a soutenue.
Elle a demandé à certains de ses collègues enseignants blancs de l'aider. Ils l'ont fait. Ils ont parlé aux élèves et les ont mis au défi d'examiner pourquoi ils ne pouvaient pas accepter la parole d'un enseignant noir.

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Lorsqu'ils sont retournés à l'école après la fin du confinement en avril, il y a eu un changement tangible. Quelque chose s'était produit en février qui troublait leurs esprits et ils voulaient lui en parler.
Armaud Aubrey
"Avez-vous entendu parler d'Armaud Arbery, madame ?"
Bien sûr, Jasmine avait suivi les informations à propos du joggeur afro-américain qui avait été poursuivi et abattu par un père et un fils blancs.
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"Attendez, comment avez-vous entendu parler d'Armaud Arbery ?", leur demanda-t-elle.
"C'est affreux. C'est terrible", répondaient-ils.
"Oui, c'est terrible", répondit Jasmine.
Ses élèves avaient tout lu sur le net. Ils ne pouvaient pas croire qu'un homme puisse être suivi et tué juste pour être allé faire un footing.
Jasmine a organisé une conversation pour qu'ils puissent en parler.
Puis le 25 mai, un autre meurtre d'un autre Noir en Amérique, cette fois dans une vidéo violente de 8 minutes 46, a fait intrusion dans la classe de Jasmine.

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Le même groupe l'a à nouveau approchée.
Manifestations pour George Floyd
Ce qui est arrivé à George Floyd était si perturbant que cela les a fait réfléchir à leur propre environnement anti-noir, disaient-ils.
Ils ont commencé à confesser que leurs familles partageaient l'opinion que les Noirs étaient moins intelligents et plus dangereux. C'est contre la culture chinoise d'aller à l'encontre de ce que vos parents croient, mais ils étaient là, témoins d'un moment de bouleversement mondial.
"Est-ce que je vais croire ce que m'ont dit mes parents qui n'ont presque pas eu d'interactions avec les Noirs ? Ou bien vais-je croire ce que je vois sur mon téléphone et devant moi avec vous ?", ont-ils demandé à Jasmine.
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Jasmine a décidé d'intégrer cette question dans une leçon, cette fois-ci avec la lecture de The Importance of Being Earnest d'Oscar Wilde.
"Dans le troisième acte, un personnage dit qu'il vit à l'ère des surfaces", explique Jasmine. "Nous avons parlé de la question suivante : vivons-nous à l'ère des surfaces où les gens ne font que regarder le superficiel ou vivons-nous dans une nouvelle ère des lumières où les gens réalisent ce qui arrive à leur prochain ?", explique l'enseignante.
Un élève a été tellement ému qu'il est rentré chez lui pour écrire un poème sur George Floyd.
"La jeune génération ne va pas tolérer cela, la révolution commence avec nous", a-t-il écrit.
Black Lives Matter
Jasmine admet que regarder le mouvement Black Lives Matter ces dernières semaines a été éprouvant. Elle a du mal à dormir. Elle réfléchit à la façon dont le monde pourrait changer tout cela. Elle se demande comment ses élèves vont réagir.
Et puis elle regarde ses filles. Elles ont maintenant six et dix ans et passent du mandarin à l'anglais - de véritables citoyennes du monde, avec le monde à leurs pieds.
"Elles se disputent pour savoir qui sera la première femme présidente afro-américaine", sourit Jasmine.
Les filles de la femme de Picayune, une ville dont le nom n'a aucune valeur, connaissent la leur.

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Patrick George, 26 ans, est chef cuisinier à Londres
C'était en fin d'après-midi et Patrick était sur le point de sortir de sa maison de l'est de Londres lorsqu'il a reçu un appel.
C'était Jim - un de ses nombreux amis blancs. Il voulait parler des manifestations pour George Floyd.
"Mon frère, je suis sans voix, je ne comprends pas exactement ce qui se passe", dit Jim au téléphone.
Cela faisait quatre jours qu'une vidéo virale montrant la mort de George Floyd avait déclenché des manifestations mondiales contre la brutalité policière aux États-Unis.
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À la télévision et sur les réseaux sociaux, il semblait que le monde était passé de l'isolement de semaines de confinement lié à la pandémie de coronavirus à des manifestations spontanées dans les rues.
Le meurtre de George Floyd, pour des milliers de Noirs et de ceux qui dénonçaient le racisme, était plus important que le confinement, et le désir de faire son deuil ensemble l'emportait sur les conseils de distanciation sociale.
Le sentiment n'était cependant pas universel - même au sein des groupes d'amis. Et surtout pour certains au Royaume-Uni, qui ne comprenaient pas pourquoi la colère contre la police américaine se répandait dans les rues d'Angleterre.
Football
Patrick et Jim se connaissaient depuis des années pour avoir joué ensemble au football semi-professionnel, ils étaient de bons amis. Ils n'avaient jamais discuté de racisme.
"S'il te plaît, explique-moi", demanda Jim à Patrick.

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Patrick a six ans lorsque sa famille quitte la Jamaïque pour s'installer en Angleterre.
Ils se sont installés à Hackney, dans l'est de Londres, où la mère de Patrick a commencé à gagner de l'argent en tant que coiffeuse. Lui, son frère et sa sœur ont rejoint une école locale.
PatoisJamaïcain
C'était un défi. La famille parlait le patois jamaïcain, une langue qui comporte plusieurs variantes, dont beaucoup sont audiblement similaires à l'anglais. Pour une oreille non entraînée, cela peut ressembler à de l'anglais approximatif.
Alors qu'il comprenait tout ce qu'on lui disait, les professeurs blancs de Patrick n'arrivaient pas à déchiffrer son accent.
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Pour se faire comprendre, Patrick a élevé la voix, en parlant délibérément lentement et fort une attitude perçue comme du sarcasme et de l'agressivité.
"Cette attitude ne sera pas tolérée", lui ont-ils dit.
"Les Blancs en Angleterre peuvent être un peu plus intelligents, ils savent exactement ce qu'ils ne faut pas dire pour être ouvertement racistes, mais ils le feront de manière plus subtile", dit Patrick.
Outre le fait qu'il a été pointé du doigt par des enseignants blancs, il a souvent été arrêté et fouillé par la police alors qu'il se promenait chez lui ou à l'école. C'était quelque chose qu'il acceptait.

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Mais si les figures d'autorité semblaient se méfier de lui, ce n'était pas le cas des enfants de son âge. Lorsque certains des garçons du quartier ont appris que Patrick ne connaissait pas les règles du football, ils lui ont appris. De même, ils ont passé du temps à courir et à sprinter avec lui - l'athlétisme qu'il avait apprécié en Jamaïque.
Ces amis d'enfance sont ses proches encore aujourd'hui.
"Dans mon groupe d'amis, il y a des garçons sont blancs, indiens, chinois, vietnamiens et noirs. Nous étions proches dès le début", dit-il.
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Dans les discussions de groupe, en jouant au football et en sortant le soir, ils parlaient de nombreux sujets. Mais jamais de racisme.
Puis, à 17 ans, Patrick et sa famille ont déménagé dans l'Essex. La population était moins diversifiée. Lors de leur premier jour dans la nouvelle ville, une voiture est passée devant Patrick alors qu'il marchait dans une rue, et a ralenti en arrivant à son niveau.

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Violences raciales
Le passager a lancé un gros objet métallique en forme de poteau qui a manqué de peu Patrick.
Le conducteur a crié "Retourne d'où tu viens, espèce de c*** noir", puis s'est élancé dans la nuit en riant.
C'était la première expérience de Patrick avec le sectarisme. À partir de ce moment, elle sera plus constante.
"Quand je suis devenu un jeune homme, le racisme s'est infiltré dans ma vie", raconte-t-il.
Ce traitement, il le connaîtra aussi lorsqu'il obtiendra son premier emploi, dans la cuisine d'un restaurant haut de gamme.
En travaillant là-bas, il a rencontré un autre Jamaïcain - quelqu'un de plus âgé. Lorsque Patrick a échangé en Patois jamaïcain avec lui, le chef l'a pris à partie.
"C'est l'Angleterre ici, parlez anglais", a-t-il aboyé.
Patrick aurait pu lui dire que le patois était une forme d'anglais, mais il ne l'a pas fait. Ce n'était ni le moment ni l'endroit.
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Ses amis blancs en cuisine ne comprenaient pas pourquoi Patrick était ennuyé par cela. Le fait que le chef ait demandé à Patrick et à son collègue jamaïcain de regarder comment ils se parlaient en privé peut étouffer leur identité. Patrick n'a pas pris la peine de leur expliquer.
Le travail était le travail, et Patrick pouvait vivre avec ce que l'on attendait des hommes noirs sur le lieu de travail.
Le football était différent
Cependant, le football était différent.
Il jouait en semi-professionnel depuis son adolescence, dans des clubs locaux.
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Mais avec le football sont apparus les préjugés.
Certains managers présumaient automatiquement que "vous êtes noir, vous devez être rapide. Je vais vous mettre au centre ou à l'arrière. Vous ne seriez jamais considéré pour un poste qui demande de l'intelligence de jeu, comme celui de milieu de terrain offensif central."
'Stéréotypes'
Ensuite, dans les vestiaires, votre corps serait fétichisé.
"Les mêmes stéréotypes fatigués sur les hommes noirs et leur anatomie."
S'il s'exprimait, il serait accusé d'avoir "une mauvaise attitude. Au bout d'un moment, quand ces choses s'additionnent, elles vous atteignent. Les rappels quotidiens que vous êtes différent, que vous êtes menaçant, que vous êtes grossier", explique-t-il.
"En Angleterre, quand vous évoquez ce sujet, il y a un déni immédiat, une attitude défensive, un "hé, ce n'est pas aussi grave qu'en Amérique ici", c'est ce qu'on vous rétorque quand vous en parlez",dit-il. "Que si cela ne se termine pas par la mort d'un homme devant une caméra, le racisme ne peut pas exister", ajoute-t-il.
Jim était resté silencieux pendant tout le temps où Patrick avait parlé.
Quand il a parlé, sa voix a tremblé.
"Pourquoi ne m'as-tu pas dit tout ça avant ?"
"Je ne me suis jamais senti à l'aise pour t'en parler parce que cela s'est passé devant toi et que tu ne l'as pas vu", répondit Patrick.
"Je veux voir désormais", répondit Jim.
La semaine suivante, il a manifesté avec Patrick sous la bannière "Black Lives Matter".
Co-écrit par Runako Celina Bernardo-Stevenson.

















