Mahamat Idriss Deby : portrait d'un Général qui veut diriger le Tchad

Crédit photo, Présidence de la République du Tchad
- Author, Armand Mouko Boudombo
- Role, Journaliste BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Ancien berger, le général de 39 ans veut définitivement troquer sa tunique de l’armée, contre le costume de chef de l’Etat tchadien, après une transition de 3 ans.
Il n’était pas forcément le plus connu des hauts gradés tchadiens, aussi bien dans l’opinion nationale qu’internationale.
Les projecteurs se braquent brusquement sur ce jeune général de corps d’armées alors âgé de 37 ans, lorsqu'apparait sur le petit écran, le 20 avril 2021, le Général Azem Bermandoa Agouna en qualité du porte-parole du Conseil Militaire de Transition, pour annoncer le décès du président Deby, qui venait de diriger le pays pendant 30 ans.
Pour lui succéder, pendant la période de transition, le général Azem annonce la désignation de Mahamat Idriss Deby Itno. Les plus curieux auront remarqué, au premier rang, juste à la droite du général Azem, la présence de ce jeune général, posant avec quatre étoiles placardées sur sa poitrine lors de l’annonce de la disparition du président Deby.
Les tractations pour la désignation du fils pour succéder au père à ce poste n’ont pas été rendues public, mais Mahamat Kaka, comme l’appellent affectueusement ses compatriotes, passait ainsi de l’ombre à la lumière, et surtout il devenait maitre des lieux dans lesquels il a passé des années à sillonner des couloirs.
La preuve, deux jours plus tard, c’était à lui de présider les obsèques officielles de son papa, et de recevoir d’autres chefs d’Etats venus lui rendre un dernier hommage.
Montée fulgurante dans l’armée
Il n’est pas donné à tout le monde de porter le grade de général avant l’âge de 30 ans, mais Mahamat Idriss Deby l’a fait, et dément toute aide de son défunt père, dans sa montée fulgurante en grade dans l’armée tchadienne, surtout lorsque son père le nomme au prestigieux poste de commandant de la Direction Générale de Service de Sécurité des Institutions de l’Etat (DGSSIE).
Un poste considéré par certains comme une préparation pour la succession de son père. Mais pour le général Deby, « je sais en revanche que mon père n’avait aucunement l’intention de me préparer pour le pouvoir en me confiant cette responsabilité. Ce n’était tout simplement pas son plan, il n’avait rien calculé » écrit il dans son livre « De bédouin à Président », ouvrage autobiographique qu’il a publié en mars dernier, « pour expliquer qui il est ».
« Si j’ai été nommé à ce poste, c’est simplement parce que j’étais le seul d’entre mes frères à faire carrière dans l’armée. Mon père avait besoin d’un proche, d’un fidèle à ce poste, à ce moment précis de son exercice du pouvoir », poursuit-il.
En tout cas, sa progression est tellement rapide qu’elle prête à confusion au sein même de l’armée, reconnait-il lui-même. Il entre dans l’armée, déjà avec le grade de commandant, nous sommes en 2006, le jeune Deby n’a que 22 ans.

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Il est encore à l’école des officiers, lorsqu’il acquiert ce grade. Selon les explications qu’il donne dans son livre, il doit cette gratification à sa participation comme volontaire à un combat contre des rebelles dans la localité d’Abéché dans l’Est du pays, au cours duquel, l’école avait donné le choix aux élèves de participer ou de rester étudier.
Au retour de la formation, il a été élevé au grade de Commandant, comme ses camarades ayant participé aux combats, mais il a dû attendre quelques mois, le temps d’achever sa formation, avant d’arborer ses épaulettes.
Au sortir de l’école, il est affecté au 4 -ème bataillon du GDC, c’est-à-dire les gardes de corps du président, une unité qui s’occupe des tâches d’état-major. C’est en tant que membre de ce bataillon qu’il prendra part en 2007, à une confrontation qui aurait pu se solder par la prise de la capitale Ndjamena par les rebelles.
Novembre 2007, une colonne de rebelles provenant une fois encore d’Abéché progresse rapidement, s’en suivent deux jours de combats, avec plusieurs pertes. Ils sont repoussés, avant de revenir au mois de février 2008, se faisant plus menaçants.
Les combats sont rudes, les forces gouvernementales sont repoussées, les rebelles se trouvent maintenant aux portes de la capitale, Ndjaména est prêt à capituler, il ne reste plus que quelques fidèles à l’armée, Deby fils en fait partie, ils réussissent à reprendre le dessus.
Mahamat Déby est récompensé, il est désormais Lieutenant-colonel, et se voit confier une équipe de 3000 hommes à commander.
Ndjamena vient de passer à côté d’un naufrage, il faut équiper l’armée. Deby père se tourne vers l’Ukraine pour l’achat de voitures de combats d’infanterie appelés BMP. Deby fils fait partie des 30 officiers déployés en Jytomyr pour en apprendre le maniement.
A son retour, une patrouille large sur le terrain lui permet de tester le nouveau matériel, d’engranger quelques victoires et surtout, de devenir le commandant adjoint numéro deux du premier groupement de la garde présidentielle. Nous sommes en 2009. Un an plus tard, il passera le grade de colonel.
Puis début janvier 2013, il devient général de brigade, son passage à ce grade d’officier général coïncide avec les premières insurrections djihadistes dans le Sahel, Mahamat Deby sera envoyé comme commandant adjoint du contingent tchadien au Mali.
Commandant de la GDSSIE et soupçonné de fomenter un coup d’Etat contre son père

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Deby fils est de retour de la mission au Mali en mai 2013. Après 5 mois dans le désert malien, il prend ses nouvelles fonctions de commandant de la Direction Générale de Service de Sécurité des Institutions de l’Etat (DGSSIE) en septembre 2014.
C’est une unité directement rattachée à la présidence de la République, dont l’effectif de 17000 hommes représente à peu près le quart de l’effectif global de l’armée du Tchad. Il doit y commander des officiers généraux, dont certains qui ont servi avec son père, alors que lui, il n’a que 30 ans.
Cette « jeunesse » dit-il, va lui valoir une crise de légitimité, et « des coups bas », y compris des « complots au sommet de l’Etat », qui vont quelques fois lui attirer des remontrances de son père, au point de vouloir démissionner des rangs de l’armée.
C’est à cette époque qu’il s’est « mis à boire de l’alcool, trop, beaucoup trop », avant de « se réfugier dans le Coran ».
Un déploiement de l’armée, une nouvelle fois pour traquer les rebelles le met encore en porte à faux avec son père, après une première réconciliation. Deby fils est convoqué au palais, et sermonné une nouvelle fois. Le Marechal reprochant à son fils de fomenter un coup d’Etat contre lui.
S’en suit une altercation verbale assez rude, rapportée dans le livre, et les faits se déroulent en mars 2020, presqu’un an jour pour jour avant le décès d’Idriss Deby.
Le président tchadien de la transition soupçonne un complot d’un membre de la famille, voulant positionner un autre, ce qu’aura finalement compris Idriss Déby, d’où la réconciliation entre lui et son fils, tel que ce dernier le rapporte dans son ouvrage.
Le Bédouin à l’école
Mahamat Idriss Deby Itno, c’est une histoire qui commence dans le désert du centre du Tchad, en plein pays Gourane, une communauté qui s’étend de l’extrême nord du Tchad, à la frontière avec la Libye, jusqu’à l’ouest, dans le Kanem.
Après deux années avec sa mère, c’est dans cette partie du pays, d’où elle est originaire, que le jeune Deby passera les cinq prochaines années de sa vie, à être initié à l’élevage des dromadaires.
En 1988, alors qu’il a quatre ans, il fait la toute première rencontre de son père, Idriss Deby, qu’il rejoindra quelques années plus tard à Ndjamena, abandonnant ses dromadaires, et toute sa famille maternelle.
Il fera alors connaissance avec le Zaghawa, la langue de son père, par l’entremise de sa grand-mère paternelle à qui est confiée sa garde. C’est aussi le moment pour lui de fouler un campus scolaire… à l’âge de 8 ans.
Il fait ses premiers pas dans une école tchadienne Thilam-Thilam de Ndjamena, puis la française Montaigne toujours dans la capitale tchadienne, jusqu’en classe de 5e avant de s’envoler pour une autre école française dans le 15ème arrondissement de Paris, puis dans un internat à Chatillon-Sur-Marne.
Scandale dans un lycée de Ndjamena et adieu Saint Cyr
S’il a migré entre plusieurs écoles, Mahamat Deby ne finira tout de même pas ses années de lycée en France. De retour à Ndjamena, il est inscrit au collège Sacré Cœur, en classe de seconde. A 17 ans, il est englué dans un scandale.
Deby raconte cette « affaire médiocre » qui l’opposa à un de ses enseignants dans son ouvrage : « Ce professeur me reproche de l’avoir bousculé en sortant de la classe, il me bouscule à son tour. Je réplique en le poussant et il me pousse à nouveau à son tour ».
L’affaire s’ébruite et se retrouve dans la presse, le jeune Deby est renvoyé, et son lycée catholique a été fermé pendant une semaine. Deby pense qu’il s’agit de batailles politiques dont il n’était qu’un dommage collatéral, parlant des manifestations qui ont suivi son renvoi.
L’ancien journaliste de la télévision publique, Samy Passalet, donne une version différente de ces évenements survenus en 2004. Dans son livre Deby vers une fin fatale, les guerres de succession, publié en 2009, il parle d’une pression des autorités, sur les reponsables de cet établissement, pour la réadmission du fils Deby, ce que l’établissement n’a pas accepté.
La situation a poussé les responsables de ce lycée catholique à garder en asile l’enseignant englué dans ce pugilat avec le fils du président, dans son enceinte pendant de longs mois, le temps de faire oublier l’affaire.
Deby termine alors son cycle secondaire dans un lycée d’Abéché, la principale ville à l’Est du pays, et se tourne vers son ambition de devenir militaire. Dans son ouvrage, il se souvient de son séjour dans son village paternel, lorsqu’un hélicoptaire de l’armée francaise a attéri à sa recherche, quelques heures plus tard, il se retrouvait devant son père qui l’informa de son nouveau départ pour la France.
Cette fois c’est pour une école préparatoire aux metiers des armes, à Aix-en- Provence, dans le sud de la France. Mais le jeune Deby ne terminera pas ses deux années au lycée militaire, il abandonne quelques mois avant l’organisation du concours de l’académie de Saint Cyr, l’une des écoles d’officiers les plus perstigieuses pour lesquelles il se préparait pourtant.
Il confie dans son livre que pendant ses mois au Lycée militaire français, il a participé à deux combats au Tchad. Le premier, c’est au mois de décembre 2005, il est en congés au pays, lorsque les rebelles en provenance du Soudan tentent une incursion dans le pays.
Il dit avoir accompagné son père, le président Deby, au front, tenue de soldat de l’armée tchadienne enfilée. La deuxième fois, il fugue. En plein mois d’avril 2006, son père est en pleine campagne pour la présidentielle lorsqu’une nouvelle incursion est entreprise par des rebelles.
Après avoir participé à ce combat, il décide d’abandonner son cours préparatoire. Rentré en France au mois de seprtembre, il retourne à Ndjamena en novembre où une opportunité l’attend. Son père vient de mettre sur pied une reforme visant à dispenser une formation à temps réduit aux officiers tchadiens.
Mahamat Kaka est admis au Groupement des Ecoles Militaires Interarmées (GEMIA) de Ndjamena. Le deal en cours est clair, il sera formé 9 mois, au lieu de 3 ans, comme il aurait dû le faire s’il était entré à Saint Syr. Il en ressort, flanqué du grade de commandant aux épaules.
Président de la transition

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Pour Mahamat Idriss Deby, ce poste est un courronnement auquel il ne s’attendait pas. « je vois l’exercice du pouvoir comme la conséquence logique de mon parcours au service de mon pays. Meme si tout au long de ma carrière j’ai toujours imaginé que le maximum atteignable pour moi était de devenir Chef d’Etat Major des Armées. Je n’ai jamais imaginé plus ni ambitionné moins d’ailleurs », écrit il dans son autobiographie.
Il dit donc avoir été surpris de sa désignation, après ce qui est présenté comme refus du président de l’Assemblée Nationale, Aroun Kabadi, sucesseur constitutionnel du chef de l’Etat, en cas de décès ou de démission, de prendre fonction comme président de la transition.
En tout cas, sa désignation, si elle est entérinée de manière quasi unanime par les militaires, ne l'est pas pour les civils aux rangs desquels l'opposant Succès Masra, le leader des « Transformateurs » et la plateforme de la société civile Wakit Tama qui a le vent en poupe.
Bien plus il faut compter aussi Moussa Faki Mahamat. Ancien premier ministre de Deby père, il est non moins influent présésident de la commission de l’Union Africaine.
La transition s’annonce turbulente pour le fils du président, qui, s’il a été habitué à donner des ordres aux militaires, sera désormais confronté à la réalité du pouvoir, à voir ses actes et décisions contestés, discutés.
Ses premiers défis, réussir à faire taire les armes des rebelles du Fact, cette rebellion contre laquelle son père se battait au front lorsqu’il est décédé. Il faut aussi faire taire la grogne de la classe politique. A ceci, une solution semble trouvée. Il nomme Saleh Kebzabo, farouche opposant à son père, au poste de premier ministre, il obtient aussi quelques postes ministériels pour les militants de son parti.
S’engage alors le défi de ramener à la table de discussion, les rebelles du Fact, Deby prend pour allié le Quatar, où les assises se tiennent. La plupart des chefs de la rebellion reviennent à de meilleurs sentiments.
Dialogue et contestation
Deby reste tout de même attendu sur un aspect, la remise du pouvoir aux civils dans 18 mois comme promis lors de sa prise de pouvoir. Il organise un dialogue, boycotté par une partie de l’opposition, et dont les conclusions sont contestées.
D’abord à cause de la forme de l’Etat adoptée lors de ces assises, mais aussi de cette clause qui l’autorise à être candidat à la présidentielle. Couplées à la prorogation de deux ans de la période de transition, toutes les conditions sont réunies pour une explosion.
L’opposition, conduite par Succès Masra et la coalition Wakit Tama appellent à manifester le 20 octobre 2022, dans ce qui est convenu d’être appelé « jeudi noir ». La manifestation tourne au drame.
Elle est reprimée par les forces de l’ordre, le gouvernement parle de 50 morts, la société civile et les ONG avancent le chiffre de 300 morts. En plus, 600 personnes sont arrêtées et emprisonnées. Des opposants, dont Succès Masra, sont forcés à l’exil.
Alors que la situation interne s’appaise, Mahamat Deby fait face à une nouvelle controverse. On est en juin 2023, Deby met à la retraite 187 généraux de l’armée, parmi lesquels Azem Bermandoa Agouna, celui qui a annoncé sa prise de pouvoir le 20 avril 2021.
La situation crée des remous, certains écrivent pour dénoncer leur situation, les autorités flanchent, et leur accordent de nombreux avantages : une pension alimentaire mensuelle, une prise en charge des soins médicaux, une dotation d'un véhicule tous les quatre ans…
Bien plus, les généraux mis à la retraite ont désormais droit à des passeports diplomatiques, des dotations mensuelles en carburant et chacun d’eux a droit à trois gardes du corps.
Pour des observateurs, Deby venait « d’acheter la paix ».














