Absence de Paul Biya: que peut signifier le silence du président camerounais ?

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- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Au Cameroun, pays que Paul Biya dirige depuis bientôt 42 ans, les débats vont bon train, sur son absence depuis plus d'un mois. Certains s'inquiètent, d'autres estiment que ''le sphinx" est dans une ''habituelle'' stratégie politique.
Malgré la sortie du cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun insistant sur ''l’excellent état de santé du chef de l’Etat'' ou celle du ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi indiquant il y a une semaine que "le Chef de l’État se porte bien et rejoindra le Cameroun dans les prochains jours", les rumeurs sur l’état de santé du président camerounais n’ont pas baissé d'intensité.
Même l'interdiction du chef de l'Administration territoriale de faire des débats médiatiques sur l'état de santé du Numéro 1 camerounais n'a pas coupé court à la spéculation.
Le principal concerné, Paul Biya, même après la réaction de son parti, du gouvernement et du cabinet civil de la présidence, continue d’entretenir le silence, maintenant ainsi le suspense.
La grande question demeure : Où se trouve Paul Biya ? La dernière apparition du chef de l’État, âgé de 91 ans, remonte à début septembre, où il a participé au forum de coopération Chine-Afrique (Focac) du 04 au 06 septembre derniers.
Depuis, plus rien. Un mystère se construit autour de la personnalité depuis plus d’un mois déjà. Selon plusieurs analystes et experts camerounais que BBC Afrique a interrogés, Paul Biya est un habitué de ce genre de situation depuis qu’il est arrivé au pouvoir en novembre 1982.
C’est un dirigeant qui aime laisser libre court aux rumeurs sur lui, surtout en ce qui concerne son état de santé, pour ensuite réapparaître dans une sorte de « retour triomphal », explique Haman Mana, le Directeur de publication d'un quotidien camerounais.
Dans sa thèse de doctorat, le professeur de sociologie à l’Université de Yaoundé 1, Nga Ndongo, a énuméré 11 rumeurs publiques sur le président camerounais de 1983 à 2004. À chaque fois, ces rumeurs créent des remous au sein de la population camerounaise.
« Ce n'est pas nouveau. De son long règne, c'est ainsi qu'il a souvent procédé, pour des raisons et d'autres », se rappelle le Directeur de publication du quotidien camerounais « Le Jour », Haman Mana, joint par BBC Afrique.
Cependant, 2004 et 2024 sont des années où la grande rumeur sur la mort de Paul Biya a fait échos dans le monde entier et entrainé des spéculations aussi folles que nourries, obligeant l’appareil de l’État à sortir de son silence, bien que l’intéressé lui-même continue de garder ses distances.
Durant ces dernières semaines, les réseaux sociaux l’ont tué, l’annonce de son décès tournant en boucle et devenant plus persistante dans les commentaires et débats sur place au Cameroun.
Paul Biya ''vous croyez au fantome?"

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Fin de Promotion WhatsApp
«Le président Biya serait mort en Suisse », avaient publié The African Independant et Camerounlink le soir du 3 juin 2004. C’est la première cyber-rumeur qui a embrasé tout le Cameroun à l’époque. Le lendemain, le 4 juin, ce qu’on a appelé « l’information » tournait en boucle, mais les canaux autorisés ne confirmaient ni n’infirmaient.
Jusqu’au 5 juin, la rumeur a atteint toutes les villes du Cameroun, et même les communautés camerounaises qui résident à l’étranger. Parmi ces rumeurs, il y en a qui indiquent avoir eu la confirmation de la première dame, Chantal Biya selon laquelle son mari serait victime d’une crise cardiaque à Yaoundé et transporté dans un hôpital à Genève.
D’autres ont affirmé qu’il était décédé dans la nuit de vendredi à samedi, jusqu’à donner une heure précise : 22 heures. Certaines sources faisaient croire que l’information venait de la nounou des enfants, pour d’autres, c’est l’aide de camp. D’autres encore parlaient d’un garde du corps.
La rumeur enflait, dans les palais en Afrique et même à l’Élysée, personne ne savait ce qui se passait réellement. Le bref communiqué de Jean-Marie Mebara Atangana, Secrétaire général à la Présidence, n’a pas réussi à dégonfler la rumeur. Le Président Paul Biya lui-même n’avait pas fait signe de vie. Cela suffit à renforcer les inquiétudes.
Plus tard dans la semaine, un communiqué lu à la télévision indique que le chef de l’État Biya présente ses condoléances au Président américain George Bush pour le décès de Ronald Reagan. Mais où donc se trouve ce « fantôme » qui parle et que personne ne voit ni n’écoute ?
Après plusieurs jours de rumeurs sur sa mort, le 9 juin 2004, Paul Biya débarque à l'aéroport de Yaoundé, large sourire sur le visage, lançant aux journalistes "vous croyez au fantôme vous ?’’
Avant d’ajouter "Il paraît qu’il y en a qui s’intéressent à mes funérailles. Eh bien, dites-leur que je leur donne rendez-vous dans une vingtaine d’années''
2004 bis répétita en 2024
Et effectivement, 20 ans après, la même situation se présente, plongeant les Camerounais dans des questionnements, surtout que le chef de l’État, depuis la semaine dernière où son état-major a réagi, ne fait pas signe de vie jusqu’alors.
Comme en 2004, son gouvernement a communiqué, le cabinet civil de la présidence également, faisant diffuser des télégrammes, ne portant pas la signature de monsieur Biya, dans lesquels le dirigeant camerounais félicite "Taye Atske Sélassié, suite à son élection à la Magistrature Suprême de la République Démocratique Fédérale d’Ethiopie".
Deux autres télégrammes félicitent les dirigeants Espagnol et Equato-guinéens pour la célébration de leurs fêtes nationales.
Si le ministère de la Communication annonce son retour imminent, aucune date n'est avancée par les autorités camerounaises.
Une disparition qui ne surprend plus certains

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Paul Biya est un habitué de la situation. L’on ne sera pas surpris de le revoir en public apparaissant en homme providentiel devant les caméras, estime Haman Mana.
Le dirigeant quitte fréquemment la capitale du pays et se retire généralement dans son village natal dans la forêt du sud ou en Suisse, où il loge pendant des semaines à l'hôtel Intercontinental de Genève. Depuis là-bas, il continue à prendre les décisions politiques et stratégiques les plus sensibles.
Le 8 octobre, le cabinet civil a affirmé qu'il "travaillait et vaquait librement à ses occupations à Genève."
« Pendant le COVID, il s'est isolé pendant deux mois dans son village natal. Mais avant, il y a toujours eu ces séjours de 30 à 45 jours en Suisse. Tant et si bien qu'on parle de "pilotage automatique" du Cameroun », nous confie le journaliste camerounais Haman Mana.
Pour lui, « il me semble que le scénario actuel relève de l'imprévu. Il y avait un programme arrêté avec des rendez-vous pris ici et là, mais qui n'ont pas pu être respectés. L'unique donne à problèmes ne peut être que la capacité ou l'incapacité ».
Haman Mana souligne que le dirigeant de 91 ans a tellement habitué l’ensemble du Cameroun et la classe politique en particulier, de ses longues absences, que cela ne constitue plus pour lui un risque. « C'est une machine qui a toujours fonctionné ainsi. Par absences et silences, puis retours et nouveaux départs », dit M. Mana.
Cependant, poursuit-il, les années ont passé et le temps n’est plus l’allié qu’il était pour le chef de l’Etat. « Chaque jour qui se passe dans ce silence et cette absence, en rajoute à la lourdeur de l'atmosphère, aux doutes et même aux peurs. La confiance tombe et installe une espèce de torpeur, de peur ».
La succession en ligne de mire ?

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Le mandat de Paul Biya prend fin en novembre 2025. Il se passe une bataille dans les sérails du pouvoir pour une possible succession de l’homme âgé de 91 ans.
Mais lui-même ne s’est pas encore prononcé sur son intention de briguer un autre mandat ou de laisser le pouvoir à une génération plus jeune '' le moment venu, je vous dirai si je reste ou si je rentre au village", a - t-il lancé il y a quelques années à une journaliste qui cherchait à savoir s'il comptait briguer une novelle fois la magistrature suprême en 2025.
Pour le moment, il laisse les rumeurs courir sur ses intentions en ce qui concerne l’élection de 2025. D’aucuns estiment qu’il pourrait se faire remplacer par ses hommes de mains, notamment le Secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, ou René Sadi ou encore Laurent Esso.
Mais c’est compter sans les partisans du dirigeant qui font pression pour qu’il se représente et reste à la tête du pays.
Certains soutiens n’écartent pas la possibilité qu’il se fasse remplacer par son fils, Franck Biya, un homme d’affaires qui n’a jusque-là affiché son intention de briguer la magistrature suprême au Cameroun.
Quant à l’opposition, "personne ne saurait dire avec conviction si elle a les coudées franches pour renverser la donne" souligne Haman Mana.
« On a eu de substantielles inscriptions depuis quelques mois. Mais la sincérité des élections et de leur résultat n'est pas garantie par l'organisme en charge. Mais s'il s'agit d'une marée, je ne vois pas comment le pouvoir pourrait procéder », indique le directeur du quotidien camerounais « Le Jour ».















