Les victimes réagissent à la condamnation de la Belgique à payer des réparations pour des enlèvements en RDC

Lea Tavares Mujinga (3L), Simone Vandenbroecke Ngalula (5L), Monique Bitu Bingi, Noelle Verbeken et Marie Jose Loshi sont assises lors d'une audience dans l'affaire de cinq femmes belgo-congolaises contre l'État belge pour crimes contre l'humanité, à Bruxelles le 14 octobre 2021.

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Cinq femmes, nées au Congo, de mères congolaises et de pères belges, font partie des victimes de la ségrégation des enfants métis au Congo à la fin de la période coloniale. Elles ont été enlevées à leurs mères et placées dans des orphelinats.
    • Author, Chérif Ousman MBARDOUNKA & Christophe Pons
    • Role, BBC Afrique & BBC News

L'État belge a été condamné lundi à verser des réparations à cinq femmes métisses qui ont été éloignées de force de leur famille.

Elles avaient été placées dans un orphelinat il y a 70 ans selon une pratique qui, selon les juges belges, constituait un "crime contre l'humanité".

L’ancien pouvoir colonial au Congo (l'actuelle RDC) a été reconnu coupable d'enlèvement à leurs mères et le placement forcé de cinq fillettes métisses avant l'indépendance de 1960.

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La Cour d'Appel de Bruxelles a, en effet, estimé que les faits n'étaient pas prescrits, et que ces "enlèvements systématiques" basés sur l'origine constituaient "un crime contre l'humanité", conformément au droit international applicable en 1946, après la Seconde guerre mondiale.

L'Etat belge est donc condamné à indemniser le préjudice moral des plaignantes et à les dédommager à hauteur de 50.000 euros chacune, la somme réclamée dans la plainte qui avait été déposée en 2020.

La Cour d'Appel a également relevé que les cinq femmes avaient été "enlevées à leur mère respective, sans l'accord de celle-ci, avant l'âge de sept ans, par l'Etat belge. Ceci en exécution d'un plan de recherche et "d'enlèvement systématique" ciblant les enfants métis "uniquement en raison de leurs origines".

"Leur enlèvement est un acte inhumain et de persécution constitutif d'un crime contre l'humanité en vertu des principes de droit international reconnus par le Statut du Tribunal de Nuremberg, intégrés dans le droit international", est-il souligné. L'arrêt cite, en plus, une résolution de l'ONU confirmant ces principes de droit adoptée en décembre 1946.

Satisfecit des plaignantes

Simone Vandenbroeck (g) et Léa Tavares Mujinga se tiennent la main et sourient

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Simone Vandenbroeck (à gauche) et Léa Tavares Mujinga sont deux des cinq femmes qui ont obtenu réparation.

"On a gagné, c'est une victoire totale", a réagi auprès de l'AFP Michèle Hirsch, l'avocate de ces cinq femmes désormais septuagénaires.

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"L'arrêt est historique, c'est la première fois qu'un Etat colonial, la Belgique en l'occurrence, est condamné pour un crime commis durant la colonisation qualifié de crime contre l'humanité et dès lors non prescrit", a expliqué l'avocate.

L'une des plaignantes, Simone Ngalula a indiqué que cet arrêt lui rendait enfin sa "dignité".

Elle avait été conduite à l'âge de deux ans avec sa fratrie dans un couvent. Sa mère, veuve, avait été jugée incapable de s'en occuper.

Monique Bitu Bingi, une autre plaignante, a déclaré à la BBC que c’est "une victoire remportée". "C'est un combat qu'on a mené depuis plus de six ans et maintenant c'est fini, c'est terminé ! », se réjouit-elle.

Monique Bitu Bingi avait été arrachée à la garde de ses parents lorsqu’elle avait presque quatre ans, raconte-t-elle.

Elle se souvient encore de ce "traumatisme" qu’elle décrit comme étant "quelque chose qu'on n'oublie pas".

Pour le politologue congolais, Christian Moléka, cette "victoire" n’est pas seulement congolaise.

Elle l’est également pour l'État belge "puisqu'au-delà de la justice, c'est un travail de mémoire et de la reconnaissance de la responsabilité de l'État belge dans sa politique raciale qui a été mise en place durant la période coloniale".

Selon lui, cette décision de la justice belge servira de jurisprudence pour l'avenir et "fermer si possible cette page coloniale avec toutes ses blessures".

Christian Moléka souhaite que ce "travail de mémoire" soit également fait du côté congolais.

"Ségrégation raciale "

Ce procès a été le premier en Belgique à mettre en lumière le sort réservé aux métis nés dans les anciennes colonies belges notamment la RDC, le Rwanda et Burundi.

La plupart de ces métis n'étaient pas reconnus par leur père, et ne devaient se mêler ni aux Blancs, ni aux Africains.

Les cinq plaignantes sont toutes nées entre 1945 et 1950 de la relation d'un homme blanc avec une femme noire dans l'ex-colonie belge, aujourd'hui la République démocratique du Congo (RDC).

A l'âge de deux, trois ou quatre ans, elles ont été retirées de force à leurs familles maternelles pour être placées dans des institutions généralement gérées par l'Eglise catholique. Elles disent y avoir été victimes de mauvais traitements.

Monique Bitu Bingi raconte comment sa vie a changé lorsqu’elle a été placée dans un orphelinat.

"Lorsque j’étais chez ma mère, je mangeais très bien, j'étais gâtée, j'avais toute la famille qui faisait attention à moi. Mais quand je suis arrivée là-bas (l’orphelinat), je n'avais plus tout ça. J'étais abandonnée à moi-même.", précise-t-elle avec beaucoup de mélancolie.

Selon leur défense, la pratique du placement forcé relevait de "la politique de ségrégation raciale et de rapts instaurée par l'Etat colonial" belge. Elle a privé ces enfants de leur identité.

En 2019, le gouvernement belge avait reconnu la "ségrégation ciblée" subie par ces métis des ex-colonies, et déploré des "pertes d'identité" avec la séparation des fratries, y compris au moment des rapatriements en Belgique après l'indépendance du Congo.

Pour les plaignantes ces excuses n'étaient pas suffisantes et devaient être suivies d'indemnisations. Dans leur requête, elles déploraient que "la loi de réparation tant attendue par les victimes n'ait jamais vu le jour".

L'Etat belge a été le pouvoir colonial au Congo pendant un demi-siècle (1908-1960), après une première période d'occupation (1885-1908) durant laquelle le roi Léopold II avait fait de cet immense pays d'Afrique centrale sa propriété personnelle.