Emmanuel Macron, un ''ami'' attendu au tournant au Cameroun
Guy Bandolo, BBC Afrique

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Pour la première fois depuis sa prise de fonction à l’Élysée, Emmanuel Macron arrive au Cameroun. Il effectue une visite du 25 au 27 juillet prochain.
Il arrive dans un contexte marqué par la perte progressive de l’influence de la France en Afrique. Des manifestations anti-françaises dans certaines capitales africaines, notamment à Ndjamena au Tchad et à Bangui en RCA.
C’est aussi une visite de relance des relations économiques et diplomatiques entre les deux pays après quelques crispations. Emmanuel Macron vient en ''ami'' invité par son homologue camerounais Paul Biya.
Le programme prévoit un tête-à-tête entre les deux hommes d’États ainsi qu’une conférence sur la sécurité alimentaire et le rôle du secteur privé. De nombreuses attentes entourent cette visite de 3 jours.
Elles sont politiques, économiques, sécuritaires et touchent aussi aux droits humains et à la déclassification des archives coloniales françaises.
A lire sur BBC Afrique :
La transition politique et les droits de humains
Emmanuel Macron arrive au Cameroun, un pays dirigé depuis 39 ans par Paul Biya, 89 ans. l’heure est aux supputations quant à l’après Biya.
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Des rumeurs de remplacement de Paul Biya par son fils Franck Emmanuel Biya vont bon train. Des mouvements politiques soutiennent ouvertement sa candidature à l’élection présidentielle de 2025.
D’ailleurs des banderoles affichant tout sourire le fils du Président qui souhaite la bienvenue à Emmanuel Macron pavoisent les rues de la capitale camerounaise Yaoundé.
La situation politique au Cameroun est tendue notamment avec l’emprisonnement à 10 ans de prison des cadres du parti de l’opposition, Mouvement pour la renaissance du Cameroun de Maurice Kamto.
Dans une hypothèse initiale, il était prévue une rencontre entre Emmanuel Macron et les certains leaders de l’opposition camerounaise. Le programme officiel dévoilé dimanche par la présidence camerounaise n’en fait plus mention.
La situation des droits humains fera certainement partie des échanges.
Le défenseur des droits humains Félix Nkhongo Bala déclare à la BBC qu’il souhaite ''que soient relâchés les leaders séparatistes et les opposants politiques emprisonnés. Il souhaite aussi que lors de l’échange entre les deux présidents, la question des libertés publiques et des droits de l’Homme soit adressée de manière franche. Il aimerait que les défenseurs des droits de l’Homme soient également protégés.''

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Le conflit séparatiste dans l’ouest anglophone
L’un des enjeux de cette visite concerne le conflit séparatiste dans les régions anglophones du Cameroun et surtout la reconstruction de ces deux régions.
Lors d’une visite en octobre 2019, l’ancien ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian avait promis que la France octroierait 62 millions d’euros au gouvernement camerounais.
Lors d’une conférence de presse le 8 juillet 2022, le ministre Paul Tasong en charge de la reconstruction des régions anglophones estimées à 154 milliards de FCFA (plus de 240 342 564 dollars américains), indiquait que seulement 11, 5 milliards ( 17 947 659 dollars américains) avaient été réunis et que le gouvernement camerounais attendait toujours que ''la France réalise sa promesse.''
La crise qui secoue les régions anglophones du Cameroun a déjà fait plus de 6000 morts et environ un million de déplacés selon International Crisis Group.
M. Félix Agbor Nkhongo Bala, défenseur des droits humains a dit à la BBC qu’il attend de M. Macron qu’il ait ''une discussion franche'' avec son homologue Paul Biya.
Le président français doit dire à son homologue camerounais que ''l’option militaire n’est pas la bonne. Seul le dialogue entre le gouvernement et les séparatistes peut conduire à une solution définitive. J’attends aussi de M. Macron qu’il insiste auprès de M. Biya sur le fait que le statut spécial octroyé aux régions anglophones ne fonctionne pas. M. Biya doit envisager une réforme des institutions et de la constitution pour octroyer plus d’autonomie aux régions anglophones qui pourront par exemple voter leurs propres gouverneurs.''
Un réchauffement des relations diplomatiques et économiques entre les deux pays

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Au Cameroun, la France subit la concurrence des pays comme la Chine, la Turquie, le Brésil, l’inde et la Russie. Le Cameroun a d’ailleurs renouvelé ses accords militaires avec la Russie en avril 2022. Selon l’ambassadeur de France au Cameroun, ''la part de marché des entreprises françaises au Cameroun est passé de 40% dans les années 1990 à 10% en 2021''. La France est le deuxième fournisseur du Cameroun et son septième client.
Emmanuel Macron en particulier n’est pas très apprécié par certains supporteurs du Président Paul Biya. En cause, deux sorties médiatiques perçues par ceux-ci comme de la ''condescendance''.
Le 8 février 2020, à la suite de l’interpellation d’un activiste anti-Paul Biya lors d’un salon de l’agriculture à Paris sur la situation des prisonniers politiques au Cameroun, le Président Français, Emmanuel Macron a déclaré son intention d’''appeler la semaine prochaine le président Paul Biya'' et de ''mettre le maximum de pression pour que la situation cesse''.
Le 8 juin 2022, c’est au tour d’un autre activiste anti-Paul Biya, Wilfried Ekanga d’interpeller le Président Emmanuel Macron en ces termes : ''est-ce que ce n’est pas faux de soutenir le peuple en Ukraine et de soutenir la dictature au Cameroun ?'' La réponse du Président Emmanuel Macron est la suivante : ''Je ne m’ingère pas dans les affaires camerounaises, mais nous sommes parfois en Afrique pour que les démocraties émergents …J’ai déjà dit au Président Biya qu’il faut qu’il ouvre le jeu démocratique. J’ai déjà eu cette discussion avec lui.''
À la suite de ces deux déclarations, les supporteurs du Président Paul Biya et surtout le porte-parole du gouvernement, le ministre de la communication, M. René Emmanuel Sadi a publié des communiqués pour préciser que le président du Cameroun n’est ''comptable que devant le peuple Camerounais'' et qu’il n’a ''de leçons à recevoir de personne et qu’il est et demeure le principal artisan de la démocratie au Cameroun. Une manifestation contre ''l’ingérence de la France'' avait eu lieu devant l’ambassade de France en février 2020.
La France en quête de soutien en Afrique centrale
La France subit la rivalité de la Russie en RCA. Le pays de Faustin-Archange Touadéra s’est tournée vers la Russie pour assurer la formation de ses soldats et la défense de son territoire contre les groupes rebelles.
La RCA a aussi décidé d’adopter le bitcoin comme monnaie officielle aux côtés du Francs CFA, une monnaie très controversée d’origine coloniale.
Pour le politologue Camerounais Aristide Mono, ''Il s’agit de destinations assez importantes dans le repositionnement de la France en Afrique. Cette France qui fait face à l’inflation du sentiment anti français et dont le Cameroun, pays de stratégiquement bien positionné au cœur de l’Afrique centrale, peut permettre aujourd’hui à la France de stopper par exemple la poussée russe qui vient du côté de la République Centrafricaine.''
La question du Franc CFA
Pour l’expert financier Babissakana au sujet du F CFA, la France doit ''restituer le patrimoine financier des pays de la zone et restaurer la vérité, la régularité et la sincérité sur les avoirs en or des pays africains au trésor français pour la période de 1955 à 1978.''
M. Babissakana ajoute qu’à l’issue de l’audit , les avoirs en or des États africains doivent être « restitués» par la France. M. Babissakana souhaite aussi la fin de l’ingérence de la France dans l’union monétaire de l’Afrique centrale.
M. Babissakana affirme que : ''La confiscation de la souveraineté monétaire des Etats de la CEMAC malgré les indépendances est une forme très perverse de pillage de notre patrimoine financier. Dans le cadre de ce pillage, nos avoirs extérieurs sont encore déposés sans justification soutenable dans le compte d’opérations de la BEAC ouvert dans les livres du trésor français. Ils s’élevaient au 31 décembre 2021 à 3 798 milliards de FCFA.''
La déclassification des archives coloniales
La question des blessures mémorielles et de la reconnaissance des ''crimes commis par la France au Cameroun pendant la période coloniale et la période post-indépendance'' figure parmi les attentes de certains intellectuels et hommes politiques Camerounais.
Dans un post publié sur son compte Facebook, l’opposant politique Serges Espoir Matomba exige que le Président français présente ses excuses au peuple camerounais au nom de la France.
Le cinéaste Jean-Pierre Bekolo insiste pour que la déclassification des archives de l'époque coloniale soit effective. Cette déclassification a été promise par François Hollande lors d’une visite d’État au Cameroun en 2015.
La société civile n’est pas en reste. Le président Emmanuel Macron doit s’entretenir avec les représentants de la société civile camerounaise lors d’une rencontre dans le cadre du suivi du Nouveau Sommet Afrique France. Une façon de rompre avec les vieilles habitudes de la Françafrique en donnant la parole à la société civile pour adresser les problèmes du continent.
Lors du récent sommet Afrique-France de 2021, Emmanuel Macron avait rompu avec les usages diplomatiques en invitant non pas les chefs d’Etats africains mais plutôt les leaders de la société civile africaine. Pour le journaliste français Antoine Glaser, la visite du Président Macron au Cameroun est la preuve que les chefs d’États africains demeurent ''incontournables''.












