Voici ce que la résistance aux antimicrobiens coûte aux familles africaines

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- Author, Donan Audace AHOUANGNIMON
- Role, BBC Afrique
Le fait, pour l’organisme humain, de développer une résistance aux médicaments est un grave danger pour les malades selon les spécialistes de la santé. Une récente étude de l’Université de Genève a révélé que le phénomène tue 30 % de nouveaux nés en Afrique de l’Ouest.
Pour Alim Abakar habitant le nord du Cameroun, c’est désormais un souvenir lointain. Son fils âgé de 13 mois vient de sortir d’une situation complexe. Pendant près d’un mois, son nourrisson a traîné un mal inconnu, que les médecins ne parvenaient pas à soigner.
“ On voyait que l'enfant souffrait, il avait de la fièvre continuellement… on ne pouvait rien faire. À l'hôpital où on était allé en premier, ils disaient qu'il avait le symptôme d'une maladie, X ou Y, mais ils n'avaient pas de certitude”, fait entendre le père de famille.
D’une voix triste, M. Abakar se souvient d’avoir fait le tour de plusieurs hôpitaux avec son enfant sans parvenir à le guérir “les différents traitements appliqués par les médecins à l’enfant n’ont pas pu le soulager”.
En réalité, l’enfant d’Alim Abakar souffrait d’une résistance aux antimicrobiens, un phénomène répandu sur le continent.
Selon les médecins, la Résistance aux Antimicrobiens est le fait que les microbes développent des mécanismes pour ne plus être tués par des médicaments ayant normalement les propriétés nécessaires pour les combattre.
Un problème de santé publique qui touche tous les pays du monde et prend une proportion inquiétante en Afrique. Une étude de l’Université de Genève a récemment révélé qu’en Afrique de l’Ouest, cette forme de résistance cause le décès de plus de 30 % de nouveau-nés atteints de septicémie (sepsis) qui est une inflammation causée par une infection grave, courante chez les enfants et traitée souvent par des antibiotiques.

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Manifestations
Le médecin qui a finalement traité l’enfant d’Alim Abakar explique par exemple que le nourrisson a dû changer 7 antibiotiques différents avant de recourir à une méthode de traitement.
Donc successivement les antibiotiques habituels n’ont pas pu guérir l’enfant de M. Abakar.
Les antimicrobiens sont destinés à détruire : virus, bactéries, champignons et parasites de l’organisme humain, végétal ou animal. Ils sont un ensemble varié de médicaments conçus pour la prise en charge des microbes.
Lorsque pour une raison ou pour une autre, ils deviennent inefficaces dans le traitement des maladies, on parle alors de Résistance Antimicrobiens.
Tous les âges, toutes les personnes, toutes les catégories socio-professionnelles peuvent avoir des microbes résistants dans leur organisme, même si les médecins précisent que les enfants sont les plus exposés.
L’étude de l’Université de Genève (citée plus haut) estime que 53 % d’enfants hospitalisés ressortent des structures sanitaires avec des microbes résistants.
En plus, les médecins ont du mal à détecter ce mal, en témoigne la difficulté de l’enfant d’Alim Abakar à guérir. “A l’hôpital, ils ont cru que c’était juste le palu… L’enfant a subi plusieurs injections d’antibiotiques. Après avoir fait les examens, ce qu'ils pensaient que l'enfant avait, s'avérait être négatif. Donc tous les traitements qu’on lui appliquait ne marchaient pas” affirme-t-il pour prouver le souci des praticiens à confirmer la RAM.

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Les principales causes
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Les prévisions de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estiment qu’environ 4,1 millions de personnes vivant sur le continent pourraient perdre la vie à cause de ce mal, d’ici 2050.
Plusieurs raisons expliquent ces données. Les praticiens s’accordent à citer la mauvaise utilisation des antibiotiques comme la principale cause du développement de la résistance par les microbes.
“A force d'utiliser les antibiotiques de manière abusive, c'est comme si on entraînait les agents microbiens à s'adapter et à développer d'autres mécanismes pouvant leur permettre d'échapper aux médicaments”, explique le Dr Clodel Sédric Yamongbé médecin en spécialité d’infectologie.
Par utilisation abusive des antibiotiques, il faut entendre l’usage des agents antimicrobiens à tout-va et le mauvais suivi des prescriptions médicales, explique le médecin.
L’autre facteur qui contribue au développement de la RAM, c’est la facilité d’acquisition des médicaments en général en Afrique. Des médicaments qui ne sont pas forcément de bonne qualité.

Crédit photo, Dr Clodel Sédric Yamongbé
Néanmoins, Dr. Yamongbé trouve que les antibiotiques sont trop disponibles dans la sous-région.
“Dans les pays du Nord, la prise et l'achat des produits antimicrobiens sont réglementés et soumis à des analyses et à des ordonnances. Il faut forcément des analyses et des ordonnances pour les acheter. Mais dans notre contexte, n'importe qui peut aller prendre des antibiotiques à la pharmacie, alors que même le problème qu'il a initialement, ne nécessite pas l'utilisation des antibiotiques.”
Cette disponibilité excessive des antibiotiques soulevée par l’infectiologue pose le problème de l'automédication. Les malades se soignent sans les recommandations d’un médecin. Cette pratique thérapeutique contribue à forger une résistance au microbe avec pour conséquence l’inefficacité des agents antimicrobiens même avec l’utilisation des antibiotiques les plus puissants.
Le plateau technique et la compétence de certains agents de santé en question
Alim Abakar, le parent dont le fils a souffert de cette complication, raconte la manière dont le diagnostic du mal de son enfant a été fait. “Nous sommes allés dans un hôpital, le pédiatre a joint une infectiologue, une compatriote camerounaise qui vit en France, qui lui a conseillé de faire trois hémocultures différentes pour déterminer le mal de l’enfant. C’est la suite de ces examens qui a permis de progresser dans le traitement du petit.”
L’aide de cette spécialiste qui exerce en France a été déterminante pour comprendre la résistance aux traitements proposés à l’enfant dans les autres hôpitaux.
Il a fallu faire le tour de plusieurs structures médicales et utiliser plusieurs traitements avant de trouver la réelle cause de la persistance du malaise de l’enfant de M. Abakar.
Pédiatre à Porto-Novo, la capitale politique du Bénin, Docteur Florisse Koundé présente le mécanisme par lequel la connaissance limitée certains agents de santé conduit les enfants à avoir un organisme résistant aux antimicrobiens.

Crédit photo, Dr Florisse Koundé
“Les quelques rares personnes qui essayent d'aller dans un centre de santé vont souvent vers des agents non qualifiés. Eux, ils donnent des médicaments à tue-tête. Ils donnent des médicaments tous azimuts. Par exemple, l'enfant vient pour la fièvre, on lui met déjà un antibiotique sans explorer que cette fièvre peut être un paludisme, peut-être autre chose, ou même une infection,” explique le médecin.
Mais au-delà de ce vice de pratique, il y a également la qualité du plateau technique en Afrique. Peu d’hôpitaux disposent véritablement du matériel médical nécessaire pour diagnostiquer les anomalies et prodiguer les soins adéquats.
Ce manque est encore criard dans les zones reculées. Il n’existe pas dans ces contrées de laboratoires d’analyse biomédicale “ce qui contraint le médecin à faire une antibiothérapie probabiliste” souligne Dr. Koundé. Elle ajoute: “ Le plateau technique ne permet pas de tester à quel type de microbe est en train de donner cette pathologie à l'enfant.”
Le coût de la Résistance aux Antibiotiques
Les pertes financières pour le continent peuvent être évaluées à plusieurs niveaux. Sur le plan individuel, tout le monde n’a pas le pouvoir de changer 3 hôpitaux avant d’avoir satisfaction à un mal à cause de la situation socio-économique de la plupart des pays du continent.
Dans un pays comme le Cameroun où le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) est de moins de 44 mille F CFA (43.963 plus exactement), il n’est pas donné à tous d’avoir les ressources financières nécessaires pour faire face à la Résistance aux Antimicrobiens.
“Si j'essaie d'évaluer le coût financier de la maladie de mon fils, ça peut aller à un million de F CFA pour les médicaments, l'hospitalisation et les déplacements”, confie Alim Aboukar. Cette dépense comparée au Smig au Cameroun équivaut à 23 mois de salaire, si le salarié n’effectue aucune autre dépense.
Cette prévision est pour les personnes qui arrivent à triompher de la Résistance aux Antimicrobiens. Certains patients restent longtemps sous des traitements qui avoisinent 50 mille francs par jour.

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L'infectiologue Clodel Sédric Yamongbé confie qu' “Il nous est déjà arrivé d'avoir des patients qui prennent des antibiotiques qui coûtent 11 mille et il faut 4 comprimés par jour soit, 44 mille f cfa pour une journée sur une longue durée.”
Toujours sur le plan individuel, il y a le stress lié aux possibles séquelles de la maladie : “Avec ce qu'il a subi, il n'entendait pas très bien. Il a cessé d'entendre totalement pendant qu’on faisait le tour des hôpitaux.” raconte Alim Aboukar qui se satisfait de la croissance de son enfant après guérison : “C'est vrai qu'il va bien jusque-là. Il ne marche pas encore, mais il a une forme physique vraiment impressionnante. Il n'a presque pas de séquelles, il joue très bien. Il est même plus robuste que beaucoup d'enfants qui le dépassent en âge et avec l'aide des spécialistes qui le suivent, on essaie de nous assurer qu'il n'a pas de problème particulier parce que physiquement, quand même, il n'a pas de problème”.
Sur le plan global, l’OMS estime à 5 % du PIB du continent, les pertes liées à la RAM, d’ici 2050.














