Joseph Kabila lance "Sauvons la RDC", une nouvelle plateforme d'opposition

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- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC News Afrique
- Reporting from, Dakar
Disparu des radars depuis sa condamnation à mort par la Haute cour militaire de la République Démocratique du Congo le 24 juillet dernier, l'ex-président Joseph Kabila est réapparu cette semaine dans la capitale kenyane, où il a annoncé la création du « Mouvement sauvons la République Démocratique du Congo ».
Sous le coup d'une condamnation pour « trahison » et « crimes de guerre » prononcée par la justice militaire, M. Kabila a réuni pendant deux jours à Nairobi plusieurs membres de l'opposition congolaise afin de dénoncer « la dictature » du régime de Félix Tshisekedi, qu'il accuse d'organiser « des jugements iniques » contre ses opposants.
La nouvelle plateforme a été lancée à l'issue d'un conclave tenu mardi et mercredi, qui a réuni les forces politiques et sociales de la RDC.
Dans une déclaration dont l'AFP a pris connaissance, les opposants autour de Joseph Kabila fustigent la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays.
« Les forces politiques et sociales disent constater, avec gravité, la détérioration continue de la situation sécuritaire dans l'Est du pays et ce, en dépit de la tenue des négociations directes à Doha au Qatar entre le gouvernement congolais et le mouvement AFC/ M23 », indiquent les participants à cette réunion.
Ensuite les opposants « expriment leur solidarité et réaffirment leur proximité patriotique à l'endroit de tous les compatriotes victimes des violences de tous ordres dans la partie Est de notre pays, dans le Kwango, dans le Kwilu, dans le Mai-Ndombe, ainsi que dans les centres urbains de Kinshasa et du Haut Katanga ».
Les acteurs politiques rangés derrière M. Kabila tiennent le régime de Félix Tshisekedi responsable de la situation.
« Cette crise s'est aggravée, par la guerre et la violence qui sévissent dans la partie Est et Ouest du pays et plus particulièrement aussi, avec la forfaiture électorale de 2023 qui a donné lieu à un rétrécissement de l'espace politique, à une marche rétrograde quant aux acquis démocratiques ainsi qu'à la désarticulation des équilibres institutionnels et sécuritaires chèrement obtenus », ajoute la déclaration.
Et de trancher : « La volonté du pouvoir d'engager la révision de la constitution, dans un tel contexte, fragilise davantage la cohésion nationale, déjà mise à mal par l'absence d'une culture de dialogue et la prolifération d'anti valeurs tels que le tribalisme et l'antagonisme communautaire ».
Le conclave de Nairobi, un « non-événement » selon Kinshasa

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Les autorités congolaises ont vivement critiqué cette rencontre organisée par des « fugitifs et condamnés » selon les termes du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya qui s'est prononcé depuis Washington lors d'une conférence de presse dans le cadre d'un forum économique.
C'est une réunion tenue, selon lui, sous « un prétexte de paix », mais qui révèle un « climat de nostalgie des privilèges perdus ».
Il a dénoncé également ce qu'il a appelé la « complicité des représentants de nos agresseurs aujourd'hui ».
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Les participants à ce conclave ont jugé de la nécessité de se rassembler pour créer une synergie afin de trouver une solution à la crise multiforme qui secoue la RDC. Selon un proche de Joseph Kabila, il s'agit de recueillir l'avis de tout le monde et arriver à trouver une piste de solution.
A cette réunion, on a noté la présence de l'ancien Premier ministre congolais Augustin Matata Ponyo. Ce dernier, accusé de détournement de deniers publics, avait été condamné en mai dernier à 10 ans de travaux forcés. La justice avait également ordonné la saisie de ses biens.
Egalement présent à Nairobi, Bienvenu Matumo, acteur de la société civile, membre du mouvement Lutte pour le changement (LUCHA). Il a été arrêté plusieurs fois sous le régime de M. Kabila.
Franck Diongo, ex-député et président du Mouvement lumumbiste progressiste (MLP) a aussi participé au conclave ayant accouché le « Mouvement sauvons la RDC ». Figure de l'opposition au régime de Joseph Kabila, M. Diongo a connu la prison avant d'être libéré par le bénéfice d'une grâce présidentielle accordée par Félix Tshisekedi. Il est aujourd'hui en exil en Belgique.
A Nairobi, Seth Kikuni a répondu présent à l'appel de Kabila. Ce jeune entrepreneur a été candidat aux élections présidentielles de 2018 et 2023 en RDC.
André Claudel Lubaya, ancien député et figure politique de la RDC se trouve parmi les personnalités autour de Joseph Kabila lors de la rencontre dans la capitale kenyane. Selon lui, il a été contraint à l'exil par le régime de Felix Tshisekedi.
Toutes ces personnalités ont dénoncé, au cours de la réunion de Nairobi, la « détention arbitraire des leaders politiques (...) ainsi que tous les jugements iniques prononcés par les cours et tribunaux à l'encontre des leaders d'opposition ».
Les critiques ont aussi porté sur « l'incapacité » du régime du président Félix Tshisekedi à répondre aux multiples crises dans le pays.
Que veut le « Mouvement sauvons la RDC » ?

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Les opposants réunis au Kenya appellent les Congolais à « dresser le front et résister à la dictature », et au retrait de « mercenaires et forces étrangères du territoire » sans pour autant identifier les forces étrangères dont il s'agit.
En tout quatorze résolutions ont été adoptées par les participants au conclave. Elles décrivent un plan visant à rallier au mouvement tous les citoyens congolais qui s'opposent à « la dictature » de Félix Tshisekedi.
Le « Mouvement sauvons la RDC » cherche, selon les participants, à mettre fin à la tyrannie, à restaurer l'autorité de l'État, à rétablir la démocratie et à promouvoir la réconciliation nationale.
Pour eux, c'est le refus du régime de Félix Tshisekedi d'engager un dialogue inclusif qui aggrave la crise. Ils promettent de l'amener à ce dialogue et à mettre fin à la mauvaise gouvernance économique marquée par des déficits chroniques et la détérioration des conditions sociales.
Le conclave s'est engagé à mettre en œuvre « avec diligence et efficacité » toutes les résolutions qui ont été adoptées à Nairobi.
Pas de dialogue national avec des « agresseurs »

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Joseph Kabila a toujours réclamé un dialogue national inclusif. C'est d'ailleurs ce qui l'a conduit à l'est du pays pour des consultations après un long moment de silence hors de la RDC.
Son objectif en créant son mouvement, « semble être celui de redevenir une variable politique incontournable, surtout dans la perspective d'un éventuel dialogue national qu'il réclame », selon Trésor Kibangula, analyste politique à Ebuteli, institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence.
« Il vient surtout clarifier sa stratégie, après une série de consultations qui l'avaient conduit jusque dans des zones contrôlées par le M23, ce qui lui avait valu des soupçons de connivence ».
Mais Kinshsa est très rigide sur sa position en ce qui concerne le dialogue en RDC. Selon le porte-parole du gouvernement, le président Tshisekedi décidera au moment venu.
Mais « la direction est claire : il n'y aura pas de dialogue avec les représentants de nos agresseurs actuels », déclare Patrick Muyaya.
« Le président a déjà fixé le cap. Nous avons un processus en cours ici à Washington et un autre à Doha. À l'intérieur du pays, il a rencontré toutes les confessions religieuses, qui ont désormais une feuille de route ».
A Bruxelles samedi dernier, Félix Tshisekedi a dénoncé des manipulations autour de l'appel au dialogue. Il a demandé aux opposants enclins au dialogue de condamner l'agression du Rwanda dont la RDC est victime.
M. Tshisekedi a clairement indiqué qu'il n'acceptera pas de négocier avec " des agresseurs".
« Sauvons la RDC », une variable politique face à une opposition fragmentée
Joseph Kabila croit fermement au dialogue national. Son mouvement, dans ses résolutions, indique qu'il va contraindre Kinshasa à se retrouver à table avec les acteurs politiques de tout bord. Selon Trésor Kibangula, l'ancien chef de l'Etat congolais, en lançant cette initiative depuis Nairobi, veut jouer sur le terrain politique et non militaire.
Le poids du nouveau mouvement de M. Kabila, selon lui, reste symbolique et politique.
« Kabila n'a plus de force institutionnelle, d'autant que le FCC, sa famille politique, fonctionne sous un régime de crise depuis la perte de sa majorité parlementaire fin 2020, et n'a pas participé aux élections de 2023. Mais il conserve un capital d'influence, notamment dans certaines provinces et parmi les élites nostalgiques de son système ».
Tout en trouvant l'initiative cohérente dans la logique du retour progressif de Joseph Kabila sur la scène politique, l'analyste souligne qu'il cherche à redéfinir son rôle et à reprendre la parole au moment où le débat sur le dialogue national refait surface.
Mais il y a en face « les grands leaders de l'opposition comme Moïse Katumbi, Martin Fayulu ou Delly Sesanga qui n'ont pas pris part au conclave de Nairobi et restent méfiants à l'égard de Kabila ».
M. Kibangula de l'Intitut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence souligne que l'opposition demeure divisée sur deux plans essentiels : le leadership et la stratégie.
« Sur le leadership, personne ne veut se placer derrière un autre. Et sur la stratégie, les lignes de fracture sont profondes : certains demandent aux autres de clarifier leur position vis-à-vis du M23 et des forces étrangères, tandis que d'autres sont soupçonnés d'entretenir des liens avec le régime de Kinshasa ou d'avoir leurs propres calculs en vue d'un éventuel dialogue politique ou des élections de 2028 ».
L'analyste de l'Institut Ebuteli ajoute qu'en réalité, M. Kabila mesure autant la faiblesse de l'opposition que la sienne. « Il sait que sans alliance élargie, sa plateforme restera une force d'appoint, pas un front national ».
À travers « Sauvons la RDC », poursuit-il, l'ex-président congolais veut se repositionner comme un acteur politique légitime, pas comme un chef de guerre ni comme un ancien président en retrait.
« Mais cette démarche soulève aussi une contradiction : Kabila appelle à sauver la République après l'avoir dirigée pendant dix-huit ans, et sans avoir fait le bilan critique de son propre héritage » fait savoir Trésor Kibangula.
En ce sens, M. Kibangula indique que son initiative est à la fois une tentative de réhabilitation et une épreuve de crédibilité.
« Elle peut peser si elle s'inscrit dans un vrai projet collectif, mais elle restera marginale si elle se limite à un exercice de nostalgie politique ».















