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Tunisie : la démocratie est-elle en train d'être sapée ?
La Tunisie est le seul pays à avoir renversé un dirigeant autoritaire lors du printemps arabe de 2011 et à avoir construit une démocratie.
Toutefois, la perquisition du siège du parti d'opposition Ennadha et l'arrestation de son dirigeant montrent que le pays est en train de revenir à la dictature, pour certains.
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Comment la Tunisie a-t-elle construit une démocratie après le printemps arabe ?
En janvier 2011, Zine el-Abidine Ben Ali a démissionné de la présidence de la Tunisie et s'est réfugié en Arabie Saoudite, après avoir échoué à réprimer des semaines de manifestations de masse.
Il avait dirigé un pays à parti unique pendant vingt-trois ans.
Le nouveau "gouvernement de transition" a autorisé la création de nouveaux partis politiques et la liberté d'expression.
Plusieurs élections ont été organisées, au cours desquelles le parti islamiste modéré Ennahda (Rennaisance) a obtenu le plus grand nombre de sièges parlementaires, mais il n'a jamais obtenu la majorité. Ennahda a dû partager le pouvoir avec des partis laïques.
"Après la révolution, un nouveau consensus a émergé, dans lequel le parti islamiste et les partis laïques ont accepté de travailler ensemble pour créer de nouvelles institutions démocratiques", explique Riccardo Fabiani, du groupe de réflexion International Crisis Group.
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Les partis ont mis en place une nouvelle constitution, qui confère de nouveaux pouvoirs au parlement tunisien - l'Assemblée nationale - et accorde des droits démocratiques aux citoyens.
Cependant, Melek Saral, de la SOAS (Université de Londres), explique que les hommes politiques ne sont pas parvenus à se mettre d'accord sur la création d'une cour constitutionnelle.
"Cette cour était nécessaire pour contrôler le gouvernement et garantir les droits de l'homme, explique-t-elle. L'absence d'un accord sur la Cour constitutionnelle a été l'un des principaux échecs de la mise en place du système démocratique."
Comment le président Kaïs Saïed est-il arrivé au pouvoir ?
Les hommes politiques qui ont gouverné après 2011 n'ont pas non plus réussi à améliorer les conditions économiques et à créer des emplois, ce qui a érodé la confiance des citoyens dans leur nouvelle forme de gouvernement.
Selon un sondage du Pew Research Center, si 70 % des Tunisiens soutenaient la démocratie en 2012, ils n'étaient plus que 48 % à le faire en 2014.
"Les gens s'attendaient à ce que la démocratie entraîne automatiquement une croissance économique, explique Intissar Fakir, du Middle East Institute. Lorsque cela n'a pas été le cas, ils ont pensé que la démocratie n'avait pas payé."
Spécialiste du droit constitutionnel, M. Saïed a remporté l'élection présidentielle haut la main en 2019.
Lors de sa campagne, il a déclaré que le système démocratique ne fonctionnait pas parce que les partis politiques au parlement avaient trop de pouvoir.
"Il s'est présenté comme l'homme capable de prendre les rênes lorsque tous les autres étaient incompétents et corrompus", explique Dr Yerkes, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.
En 2020, la pandémie de Covid a gravement touché l'économie tunisienne et submergé ses services de santé.
"Elle a provoqué un quasi-effondrement des institutions de l'État, explique M. Fabiano, et de nombreuses personnes ont estimé qu'il fallait renforcer la présidence pour qu'elle puisse prendre des décisions vitales.
En 2021, M. Saïed s'est octroyé les pouvoirs de limoger le Premier ministre, de dissoudre l'Assemblée nationale et de suspendre la Constitution.
Il a déclaré qu'il agissait de "sauver l'État", un message qui a trouvé un écho auprès de nombreux Tunisiens.
Comment le président Saïed a-t-il inversé les réformes démocratiques ?
Il a ensuite adopté des lois par décret. Plusieurs politiciens et journalistes de l'opposition qui l'ont critiqué ont été arrêtés ou emprisonnés.
En juillet 2022, il a remporté un référendum qui lui a permis d'introduire une nouvelle Constitution.
Cela a créé une "superprésidence" et réduit les pouvoirs du parlement et du pouvoir judiciaire.
"Le président Saïed a l'idée que le président a un lien direct avec la base et qu'il gouverne en son nom, explique M. Fabiani. Il pense que le rôle du Parlement est de l'aider à le faire."
"L'Assemblée nationale n'est plus qu'un organe consultatif pour le président", affirme Mme Fakir, ajoutant qu'elle propose des lois au lieu de les adopter.
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M. Saïed a convoqué de nouveau l'Assemblée nationale en mars dernier. Cependant, moins de 9 % des électeurs se sont rendus aux urnes pour les élections et de nombreux députés ont refusé d'y assister.
Le 17 avril, le chef du parti d'opposition Ennahda, Rached Ghannouchi, a été arrêté, accusé de complot contre la sécurité de l'État. Ennahda a déclaré que son siège avait été perquisitionné par la police.
Est-ce la fin de la démocratie en Tunisie ?
Un juge a ordonné l'incarcération de M. Ghannouchi, une décision que les États-Unis ont condamnée en la qualifiant de "troublante".
M. Saïed s'est également attiré des critiques internationales en exigeant des "mesures urgentes" pour expulser les migrants d'Afrique subsaharienne, affirmant qu'ils font partie d'un "complot" visant à modifier la composition démographique de la Tunisie (qui est majoritairement arabe et musulmane).
"Il pense que sa base appréciera qu'il fasse des Africains noirs un bouc émissaire, explique Mme Fakir. Il les accuse d'être à l'origine des problèmes que traverse le pays."
En un peu plus d'un an, le président Saïed a mis fin à dix années de construction de la démocratie.
Toutefois, estime M. Yerkes, "il existe encore en Tunisie des groupes de la société civile et des médias qui peuvent faire obstacle à son pouvoir".
Il existe encore des groupes de la société civile et des médias qui peuvent contrôler son pouvoir, et le public continue de protester, selon l'agent de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.
"Ce n'est pas la fin de l'histoire démocratique de la Tunisie. La prochaine élection présidentielle aura lieu en 2024. Même si M. Saïed remporte un nouveau mandat de cinq ans, il ne pourra pas exercer plus de deux mandats", précise-t-il.