Crise du Tigré en Éthiopie : la tragédie d'une famine provoquée par l'homme

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- Author, Par Alex de Waal
- Role, Analyste de l'Afrique
"Il y a maintenant la famine au Tigré". Le plus haut responsable humanitaire du monde, le coordinateur des secours d'urgence des Nations unies, Mark Lowcock, a prononcé ces mots francs sur la situation dans la région du nord de l'Éthiopie, ce jeudi.
Sa déclaration, faite à l'occasion d'une table ronde organisée en amont du sommet du G7, s'appuie sur l'évaluation officielle de la crise réalisée par la classification intégrée de la phase de sécurité alimentaire (IPC), soutenue par les Nations unies.
Dans un rapport, elle estime que 353 000 personnes au Tigré sont en phase 5 (catastrophe) et que 1,769 million d'autres sont en phase 4 (urgence).
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C'est une façon technique de dire "famine". Le CIP n'a pas utilisé ce mot parce qu'il est politiquement très sensible - le gouvernement éthiopien s'y opposerait.
Derrière ces chiffres se cache une tragédie humaine brutale. Un nombre considérable de décès par famine est inévitable. En fait, c'est déjà le cas.
Les Tigréens parlent de villages reculés où les gens sont retrouvés morts le matin, après avoir péri pendant la nuit. Les femmes qui ont été enlevées par des soldats et retenues comme esclaves sexuelles, soignées dans des hôpitaux ou des maisons sécurisées, sont tourmentées par la pensée des enfants dont elles ont été séparées, qui pourraient bien mourir de faim sans les soins de leur mère.

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La famine est une façon cruelle de mourir, car le corps sous-alimenté consomme ses propres organes afin de générer suffisamment d'énergie pour conserver une lueur de vie.
Ceux qui succombent en premier sont les jeunes enfants - généralement deux tiers des personnes qui meurent lors d'une famine. Sur la base des chiffres qui viennent d'être publiés pour le Tigré, il est tout à fait réaliste de craindre 300 000 décès d'enfants, soit l'équivalent de la moitié des enfants d'âge préscolaire de Londres.
Ces chiffres sont plutôt sous-estimés. Les équipes d'enquête n'ont pas pu atteindre toutes les zones et se sont appuyées sur des extrapolations à partir de données limitées.
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Selon l'Atlas humanitaire du Tigré publié par des chercheurs de l'université belge de Gand, sur les six millions d'habitants que compte le Tigré :
- Un tiers seulement vit dans des zones contrôlées par le gouvernement éthiopien
- Un autre tiers se trouve dans des zones occupées par l'armée érythréenne, alliée militaire de l'Éthiopie, mais qui ne coopère pas avec les agences humanitaires
- Un autre million et demi de personnes vivent dans des zones rurales contrôlées par les rebelles tigréens, où les travailleurs humanitaires ne peuvent se rendre et où la couverture des téléphones portables est coupée.
Le gouvernement affirme qu'il n'y a que des "restes" de résistance de la part des rebelles tigréens et promet qu'il aura bientôt le contrôle total.
L'ONU prévoit que la situation va se détériorer - la question est de savoir jusqu'où et à quelle vitesse.

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Le rapport de la CIP contient la phrase suivante : "ce rapport n'est pas approuvé par le gouvernement éthiopien".
C'est un avertissement.
Les autorités éthiopiennes contesteront probablement l'avertissement de "famine", en invoquant le fait que les conditions "catastrophiques" étaient réparties dans différentes parties du Tigré et qu'en aucun endroit la proportion de personnes en phase cinq n'a atteint 20 %, le seuil standard pour déclarer la famine.
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Labourer dans l'obscurité
Lors de la table ronde, Samantha Power, administratrice d'USAid, écarte ce qu'elle appeelle "les tentatives d'obscurcissement du gouvernement éthiopien".
Les travailleurs humanitaires s'inquiètent du fait que, avec les pluies d'été qui tombent maintenant sur le Tigré, les agriculteurs devraient être occupés à cultiver - et ils ne le font pas.


Une équipe de l'université de Gand, qui travaillait jusqu'à l'année dernière sur des projets agricoles dans la région, décrit comment de grandes surfaces de terres agricoles sont abandonnées cette année parce que les paysans n'ont ni semences, ni bœufs pour labourer, ni engrais.
Pire encore, les soldats les menacent : "vous ne labourerez pas, vous ne récolterez pas, et si vous essayez, nous vous punirons".
Dans les villages les plus reculés, les agriculteurs ameutent leurs bœufs à minuit et labourent dans l'obscurité avant l'aube, avec des éclaireurs pour les prévenir des soldats en maraude.
S'il n'y a pas de récolte plus tard dans l'année, les Tigréens dépendront de l'aide - ou mourront de faim.
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C'est une famine provoquée par l'homme. Il n'y a pas de sécheresse, et les essaims de criquets de l'année dernière ont disparu.
Il y a sept mois, la région était classée comme étant à la limite de la "sécurité alimentaire", avant que des combats n'éclatent entre le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) - qui était alors le parti au pouvoir dans la région - et le gouvernement fédéral, dirigé par le Premier ministre Abiy Ahmed.
Vol de l'aide alimentaire
La guerre a perturbé les services, fermé les banques et arrêté le plus grand système d'intervention d'urgence du gouvernement - le "programme de filet de sécurité productif".
Les régions les plus fertiles du Tigré ont été occupées par les forces de la région voisine d'Amhara, privant ainsi les Tigréens de leurs fermes et mettant fin aux plus grandes opportunités de travail saisonnier.

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Les forces érythréennes qui ont rejoint le conflit ont été accusées de pillage généralisé et, avec l'armée éthiopienne, de brûler les récoltes, de détruire les installations sanitaires et d'empêcher les agriculteurs de labourer leurs terres.
Les Nations unies estiment, de manière prudente, que 22 000 survivants de viols auront besoin d'aide. Par crainte des violences sexuelles, les femmes et les jeunes filles restent cachées, incapables de chercher de la nourriture.
Les agences humanitaires ont été lentes à réagir, gênées à la fois par l'insécurité et par les nombreux obstacles bureaucratiques que leur opposent les autorités éthiopiennes. Pour opérer dans un tel contexte, les travailleurs humanitaires ont besoin de matériel de communication.
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L'ONU affirme officiellement que les distributions d'aide ont atteint 2,8 millions de personnes. En privé, les travailleurs humanitaires disent que ces chiffres sont beaucoup trop optimistes.
Beaucoup d'entre elles ont reçu une seule distribution de rations, peut-être 30 kg de farine - de quoi nourrir une famille pendant 10 jours. Les plus chanceux ont reçu deux distributions.
Et des rapports persistants indiquent que l'aide déchargée des camions est ensuite volée par les troupes. Certains villageois rapportent que les troupes érythréennes se présentent immédiatement après les distributions d'aide et s'emparent de la nourriture.
Selon des estimations indépendantes, seuls 13 % des 5,2 millions de personnes dans le besoin reçoivent de l'aide.

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Des travailleurs humanitaires sont tués, le plus récemment le 28 mai. L'armée éthiopienne empêche régulièrement les travailleurs humanitaires de se rendre dans les zones rurales, les accusant d'aider les rebelles.
Les responsables locaux affirment que toutes les parties au conflit sont impliquées dans le pillage de l'aide. Cependant, les Nations unies font état de 129 incidents de "violations d'accès" par des troupes et des milices éthiopiennes et érythréennes faisant obstacle à l'aide le mois dernier, et d'un seul cas par les forces de défense du Tigré, comme les rebelles se nomment eux-mêmes.
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Lors de la table ronde de jeudi, Mme Power résume ses discussions avec des travailleurs humanitaires expérimentés : "les pires conditions humanitaires dont ils aient jamais été témoins." C'est le consensus parmi les nations donatrices.
Plaidoyer pour un cessez-le-feu
Il existe également un consensus sur ce qu'il convient de faire pour atténuer la tragédie - il est désormais trop tard pour l'empêcher.
Le premier point de la liste d'actions est ce que Jan Egeland, directeur du Conseil norvégien pour les réfugiés, appelle un "cessez-le-feu pour prévenir la famine".

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Il s'agit notamment de la cessation des hostilités, de la protection des civils exposés à la violence, y compris aux viols, et de l'accès sans entrave de l'aide humanitaire.
Rien n'est simple. La semaine dernière, le porte-parole du gouvernement éthiopien a insisté sur le fait que les opérations militaires imminentes aboutiraient à une victoire décisive, excluant ainsi tout cessez-le-feu.
En réponse aux appels américains au retrait de l'Érythrée, le ministre érythréen des affaires étrangères a accusé l'administration Biden d'"attiser le conflit et la déstabilisation".
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Mardi, le FPLT a annoncé qu'il accueillait favorablement l'aide et qu'il est prêt à contribuer à sa distribution, mais il n'a fait aucune mention d'un cessez-le-feu.
"N'attendez pas pour compter les tombes"
Les agences humanitaires ont développé des moyens d'opérer dans les zones de conflit - mais ils nécessitent la coopération des parties belligérantes.
Il n'y a aucun signe de cette coopération, le gouvernement éthiopien insistant sur le fait que les rebelles sont des "terroristes" et qu'il ne devrait y avoir aucune coopération avec eux, même pour les opérations de sauvetage.
La présence humanitaire au Tigré augmente, mais bien trop lentement pour faire une réelle différence.
Le Programme alimentaire mondial ne dispose que de deux grands sites de distribution dans toute la région, et les infrastructures d'aide d'avant-guerre ont été en grande partie détruites.

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Des ressources supplémentaires sont également nécessaires. Les Etats-Unis viennent d'annoncer une aide supplémentaire de 181 millions de dollars (plus de 97 milliards FCFA), indiquant qu'ils espéraient que d'autres donateurs feraient de même.
Entre-temps, la sécurité alimentaire se détériore rapidement dans les régions voisines d'Amhara et d'Afar, où les répercussions de la guerre et l'aggravation de la crise macroéconomique nationale perturbent les moyens de subsistance et aggravent la pauvreté. Des avertissements ont également été lancés concernant l'augmentation des besoins alimentaires au Soudan.
Ce qui fait cruellement défaut, c'est l'action du Conseil de sécurité des Nations unies. La résolution 2417, sur les conflits armés et la faim, a été adoptée il y a trois ans précisément pour faire face à des crises comme celle-ci.
Sept mois après le début de la guerre - et la première alerte - il n'y a pas eu une seule session publique du Conseil de sécurité des Nations unies sur ce qui est maintenant la plus grave crise humanitaire au monde.
La résolution 2417 habilite les Nations unies à imposer des sanctions aux personnes et aux entités qui font obstacle aux opérations humanitaires et prévient que l'utilisation de la famine comme arme de guerre peut constituer un crime de guerre.
Ce week-end, les dirigeants du G7 vont probablement intensifier la pression sur l'Éthiopie et l'Érythrée pour qu'elles répondent à leurs demandes d'action humanitaire immédiate.
Comme l'a prévenu l'envoyé spécial américain Jeff Feldman, nous "ne devrions pas attendre de compter les tombes" avant de déclarer la crise du Tigré pour ce qu'elle est : une famine provoquée par l'homme.

Alex de Waal est le directeur exécutif de la World Peace Foundation (la Fondation pour la paix mondiale) à la Fletcher School of Law and Diplomacy de l'université Tufts aux États-Unis.














