Lettre d'Afrique: Pourquoi les journalistes au Nigéria se sentent attaqués

L'ancien ministre nigérian Femi Fani-Kayode lors de la conférence de presse de Calabar en août 2020

Crédit photo, One Voice Africa TV

Légende image, L'ancien ministre Femi Fani-Kayode s'est lancée dans une tirade contre un journaliste à la télévision en direct

Dans notre série de lettres de journalistes africains, Mannir Dan Ali, ancien rédacteur en chef du journal nigérian Daily Trust, se penche sur les difficultés auxquelles les journalistes nigérians sont confrontés pour simplement faire leur travail.

Au Nigéria, des questions se posent encore sur les raisons pour lesquelles certains fonctionnaires considèrent les journalistes comme leurs garçons de courses.

Cela fait suite à l'indignation suscitée par des propos insultants prononcés à l'endroit d'un journaliste par un ancien ministre du gouvernement et membre du Parti démocratique populaire (PDP).

Tout a été filmé. Femi Fani-Kayode n'a pas aimé une question que lui avait posée le journaliste Eyo Charles.

M. Fani-Kayode, qui n'occupe aucun poste officiel au sein du gouvernement ou du PDP, a inspecté les projets du gouvernement de l'État dans tout le pays.

Le Journaliste Eyo Charles

Après chaque inspection, il convoque une conférence de presse pour donner un coup de pouce au projet.

C'est à Calabar, la capitale de Cross River, troisième état où il s'était rendu ces derniers mois, que M. Fani-Kayode a perdu son sang-froid lorsque Charles l'a interrogé sur le financement de ses voyages: "Monsieur, je vous en prie, vous ne nous avez pas révélé qui vous finance… "

Sans même permettre au journaliste de terminer sa question, M. Fani-Kayode, en colère, l'a qualifié de "très stupide" et a prétendu qu'il ressemblait à un pauvre homme qui collectait des pots-de-vin, connus ici sous le nom d' "enveloppes brunes".

C'était apparemment l'un des accrochages les moins insultants de M. Fani-Kayode avec un journaliste.

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J'ai aussi eu une rencontre avec lui, alors qu'il était au gouvernement au sein du cabinet du président de l'époque Olusegun Obasanjo, il y a plus de dix ans.

Cela allait au-delà de l'insulte. La rencontre a eu lieu dans la villa présidentielle, connue sous le nom d'Aso Rock, où il a menacé de me gifler, il a fallu que d'autres journalistes s'interposent entre nous.

Je n'avais aucune idée à l'époque de pourquoi il était en colère; ce n'est que plus tard que j'ai compris que cela avait à voir avec les commentaires controversés qu'il avait faits dans une interview en direct qu'il avait accordée à la BBC sur les ambitions du troisième mandat de M. Obasanjo.

L'interview a fait l'actualité dans les médias c'est pour cela qu'il avait déversé sa colère sur moi en tant que journaliste de la BBC sur le terrain à l'époque.

Menace de cheval

Il n'y a pas que M. Fani-Kayode qui perçoit les journalistes comme des irritants.

Il y a quelques mois, le gouverneur de l'État du sud-est d'Ebonyi a interdit à deux journalistes d'exercer là-bas, selon lui, à cause de leur penchant pour la rédaction de rapports négatifs sur l'État.

"Si vous pensez que vous avez le stylo, nous avons le koboko", a averti le gouverneur en utilisant un mot local pour désigner un cheval.

La réaction des médias à l'ordre du gouverneur l'a conduit à revenir sur l'interdiction.

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Il y a plusieurs années, au Daily Trust, nous avons dû retirer un journaliste d'un État après que des voyous l'ontnt battu lors d'un événement public après que le gouverneur de l'État se soit opposé à ses reportages.

Dans son commentaire sur le récent incident concernant Fani-Kayode, Amnesty International a condamné la manière dont le journaliste a été traité.

''Les journalistes recherchent des informations pour rendre compte à la population et ne devraient pas être menacés ou maltraités pour avoir posé des questions'', a indiqué l'organisation de défense des droits de l'homme.

Le tollé suscité a forcé M. Fani-Kayode à s'excuser auprès du journaliste - bien qu'il menace toujours de poursuivre le journal Daily Trust et l'un de ses chroniqueurs à ce sujet.

Mannir Dan Ali

De toute évidence, ce n'est pas le dernier à être entendu sur la relation difficile entre les médias et les journalistes nigérians.

Outre les menaces et les attaques verbales, il existe également des moyens subtils avec lesquels les médias au Nigéria, et j'ose dire dans de nombreux autres pays africains, sont entravés.

Certaines organisations gouvernementales et grandes entreprises refusent la publicité aux médias.

Elles décrient la couverture défavorable dont elles font l'objet.

Ensuite, il y a la faible rémunération ou même le non-paiement pur et simple des salaires par certains médias, ce qui fait que certains journalistes ont des allégeances envers ceux qui peuvent payer.

Certains journalistes recherchent activement des paiements en espèces avant de couvrir des événements ou d'écrire des articles.

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Palais des mendiants

D'après mon expérience de journaliste au Nigéria, ce ne sont pas seulement les riches et les puissants qui estiment que les journalistes attendent d'être payés pour couvrir des événements.

Un exemple frappant concernait le chef d'un groupe de mendiants dans une grande décharge à Ijora Badia, un bidonville de Lagos.

J'étais allé l'interviewer pour la BBC à la fin des années 1990 pour découvrir ce qu'il avait fait d'une tentative des autorités de faire sortir les mendiants de la rue et de les placer dans un centre de rééducation.

Il tenait sa cour dans ce qu'il appelait son palais, construit juste au sommet de la pointe en bois abandonné, où il se moquait de la proposition des autorités.

Ensuite, il a insisté pour que je lui prenne une liasse de billets de naira.

Des billets de 1000 naira

Crédit photo, Getty Images

Légende image, Certains journalistes s'attendent à être payés pour couvrir les événements par les organisateurs

J'ai continué à refuser et il lui a fallu une longue explication pour comprendre que je n'avais besoin d'aucune récompense de sa part pour faire mon travail.

Plus récemment, lors d'un événement organisé par l'ambassade américaine pour marquer la journée de la liberté de la presse à Abuja, un jeune journaliste a voulu savoir pourquoi il n'est pas normal de payer la couverture des événements par la presse.

Il a estimé que c'était comme payer ceux qui font des présentations lors d'ateliers et d'autres événements.

L'un des orateurs de l'événement a expliqué délicatement avec un proverbe, disant: "la main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit " - ce qui implique que lorsqu'un journaliste accepte de telles offres, il ou elle est peu susceptible d'être objectif ou posez les questions qui challengent celui qu'il interview.

Malheureusement, au Nigéria, dans ces rares moments où des questions inconfortables sont posées, un journaliste peut faire l'objet d'un traitement comme celui infligé par Fani-Kayode.

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