Afghanistan : comment les talibans se financent depuis leur arrivée au pouvoir en 2021

Un cambiste propose des dollars, dans un marché de Kaboul.

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Légende image, Un cambiste propose des dollars, dans un marché de Kaboul.
    • Author, Atahualpa Amerise @atareports
    • Role, BBC News Mundo

La situation des droits humains, celle des femmes en particulier, n'est pas la seule à s'être dégradée depuis un an et demi dans ce pays.

Depuis que les talibans ont repris le pouvoir en juillet 2021 - deux décennies après avoir été chassés par les troupes américaines - l'économie déjà précaire du pays s'est encore détériorée.

Avec un produit intérieur brut annuel par habitant de 368 dollars US (environ 223 622 francs CFA), selon les données de la Banque mondiale, l'Afghanistan est l'un des pays les plus pauvres du monde.

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La moitié de ses 42 millions d'habitants souffrent de graves problèmes de nutrition et 86 % d'entre eux ont faim. C'est le taux le plus élevé de la planète, avec 11 points de plus qu'en 2021, selon les données fournies en 2022 par le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies.

La réduction de l'aide étrangère, les catastrophes climatiques (des tremblements de terre et des inondations de l'année dernière à la récente vague de froid polaire) et l'inflation mondiale sont autant de facteurs qui ont exacerbé la crise.

La vague de froid de janvier 2023 a fait au moins 158 morts et a exacerbé les pénuries auxquelles est confrontée la grande majorité des Afghans.

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Légende image, La vague de froid de janvier 2023 a fait au moins 158 morts et a exacerbé les pénuries auxquelles est confrontée la grande majorité des Afghans.

À cela s'ajoute le gel de quelque 9,5 milliards de dollars d'actifs de la banque centrale afghane à l'étranger en raison des sanctions internationales.

Dans sa tentative de maintenir les finances du pays à flot, le gouvernement taliban se tourne vers des sources de revenus anciennes et nouvelles.

Depuis leur arrivée au pouvoir, les talibans ont augmenté les impôts.

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"Les talibans ont acquis un contrôle militaire étendu sur l'ensemble du territoire afghan, ce qu'aucun autre groupe n'a réussi à faire depuis des décennies, et cela leur a permis de collecter davantage", explique à BBC Mundo le chercheur canadien Graeme Smith, ancien responsable des affaires politiques de l'ONU en Afghanistan et consultant de l'International Crisis Group.

Le gouvernement a collecté plus de 1,5 milliard de dollars US de taxes entre décembre 2021 et octobre 2022, selon la Banque mondiale, un montant qui dépasse celui de la collecte effectuée durant les deux années précédentes.

Le contrôle des passages frontaliers a permis de collecter autant d'argent. Cinquante-neuf pour cent des taxes ont été collectées en 2022 sur les postes-frontières, contre moins de la moitié durant les années précédentes.

La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan reçoit quotidiennement un flux important de personnes et de marchandises.

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Légende image, La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan reçoit quotidiennement un flux important de personnes et de marchandises.

"Les douanes sont devenues la principale source de revenus du régime", explique M. Smith.

"Maintenant que les talibans contrôlent totalement les postes-frontières et les bureaux gouvernementaux de l'Afghanistan, ils peuvent percevoir différents types de taxes, notamment sur les importations", constate Ali Houssaini, un journaliste afghan de la BBC.

En raison, entre autres, de conditions climatiques extrêmes et du faible niveau de développement des secteurs agricole et industriel, l'Afghanistan dépend fortement des importations pour son approvisionnement intérieur.

Houssaini estime également que les talibans "sont plus stricts dans la collecte des impôts" par rapport aux précédents dirigeants du pays.

"Avant, l'argent finissait plus souvent dans les poches des particuliers, mais aujourd'hui il y a moins de corruption à cet égard et un pourcentage plus élevé finit dans les mains du gouvernement", ajoute-t-il.

Les talibans ont même déclaré une "semaine de collecte des impôts" à l'échelle nationale pour promouvoir cette pratique.

En plus des taxes conventionnelles, les talibans perçoivent des taxes religieuses.

Il s'agit de l'ashar et de la zhakat, que les extrémistes utilisaient déjà pour se financer dans les territoires qu'ils occupaient avant de reprendre le pouvoir en 2021.

La monnaie afghane a été dévaluée jusqu'à 50 % en 2022 par rapport à l'année précédente, même si elle a retrouvé une partie de sa valeur.

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Légende image, La monnaie afghane a été dévaluée jusqu'à 50 % en 2022 par rapport à l'année précédente, même si elle a retrouvé une partie de sa valeur.

Le journaliste de la BBC affirme que "chaque année, les Afghans doivent évaluer leur richesse et en donner le cinquième au gouvernement".

"Nous n'avons pas le nombre exact ni l'échelle, mais on estime que le nombre est élevé, car 99 % des Afghans sont musulmans et ils doivent obéir à ce qu'on leur dit être un devoir en islam", a expliqué M. Smith en parlant du versement de la zhakat, l'aumône obligatoire dû aux pauvres.

Il estime qu'il est difficile de mesurer l'ampleur de ces revenus ou leur contribution aux caisses de l'État.

"Les talibans n'ont pas été transparents avec leurs finances, donc nous ne savons pas", a dit le consultant de l'International Crisis Group.

Les minéraux sont de loin le principal produit d'exportation de l'Afghanistan.

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Légende image, Les minéraux sont de loin le principal produit d'exportation de l'Afghanistan.

L'Afghanistan est riche en ressources naturelles : charbon, pétrole, gaz naturel, or, cuivre, etc. Le pays possède des terres fertiles et des pierres précieuses.

La valeur de ces ressources est estimée par les géologues et les experts du ministère américain de la Défense à environ 1 000 milliards de dollars US.

Leur extraction nécessite toutefois un investissement élevé en machines, en transport et en logistique qui, en raison de l'instabilité politique du pays, n'a pas été réalisé.

"La plupart de ces richesses vont probablement rester dans le sol… Si vous voulez faire sortir des minerais d'or et de cuivre d'Afghanistan, vous devez construire une voie ferrée ; c'est un très gros investissement et, pour l'instant, les investisseurs sont très prudents à l'idée de faire une telle dépense", analyse M. Smith.

Actuellement, le principal produit d'exportation est le charbon, que l'Afghanistan expédie principalement au Pakistan.

Pour une rémunération de 2,2 à 3,4 dollars US par jour, des Afghans travaillent dans de mauvaises conditions, dans les mines de charbon.

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Légende image, Pour une rémunération de 2,2 à 3,4 dollars US par jour, des Afghans travaillent dans de mauvaises conditions, dans les mines de charbon.

Les ventes de charbon afghan à son voisin ont augmenté d'environ 20 % au cours de la première année sous le régime taliban, pour atteindre 10 000 tonnes par jour, selon les données du gouvernement.

Cela a contribué à une augmentation de 90 % en glissement annuel des exportations totales de l'Afghanistan en 2022, pour atteindre 1,7 milliard de dollars US, selon un récent rapport de la Banque mondiale.

Le Pakistan, avec 65 %, est la principale destination des produits miniers, textiles et agricoles afghans. Il est suivi de l'Inde, avec 20 %.

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Au cours des deux décennies qui ont précédé 2021, selon le ministère des Mines et du Pétrole des talibans, 126 petites mines ont été ouvertes en Afghanistan, 60 autres ont été ajoutées rien que pour l'année dernière, et plusieurs autres contrats doivent être signés, affirme Ali Houssaini.

Le journaliste explique que plusieurs entreprises chinoises négocient à Kaboul avec le gouvernement taliban pour signer des contrats, "notamment dans l'exploitation du cuivre".

Et aussi dans le domaine du pétrole : le gouvernement afghan a annoncé ce mois-ci qu'il allait signer avec la société chinoise CAPEIC le plus gros contrat d'extraction de pétrole avec une société étrangère depuis que les talibans ont pris le pouvoir il y a un an et demi.

Trafic de drogue ?

Avant de prendre le pouvoir, les talibans tiraient une grande partie de leurs revenus d'activités criminelles telles que l'extorsion, les enlèvements et, surtout, la culture et la vente d'opium.

Selon les données des Nations unies, l'Afghanistan représentait autrefois plus de 80 % de la production illicite d'opium dans le monde.

Un cultivateur afghan de pavot à opium en mars 2022, un mois avant que les talibans n'interdisent la culture du pavot à opium.

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Légende image, Un cultivateur afghan de pavot à opium en mars 2022, un mois avant que les talibans n'interdisent la culture du pavot à opium.

En avril 2022, les talibans ont interdit la culture du pavot dans le pays.

Le pavot à opium, qui sert à produire de l'héroïne et d'autres substances hautement addictives, est depuis des décennies une source de revenus juteuse pour les dirigeants et les fonctionnaires corrompus, ainsi que pour les agriculteurs, les chefs locaux et les seigneurs de la guerre, en Afghanistan.

Les talibans, avant de prendre le pouvoir, étaient également financés en partie par les ventes d'opium. Ont-ils cessé ?

En juillet, le gouvernement américain a publié un rapport indiquant que les dirigeants afghans "semblent déterminés à respecter leur interdiction des stupéfiants", même s'ils risquent de perdre le soutien des agriculteurs et des autres personnes impliquées dans le commerce de la drogue.

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Houssaini pense que, bien que dans une moindre mesure et impossible à justifier, le gouvernement taliban continue de recevoir de l'argent du commerce de la drogue.

"Bien que les dirigeants talibans aient interdit la culture et la vente de drogues en Afghanistan, celles-ci sont toujours cultivées et font l'objet d'un trafic", affirme-t-il.

En effet, huit mois après l'annonce de l'interdiction de la culture de stupéfiants, des champs d'opium s'étendant sur 233 000 hectares ont été détectés, selon le dernier rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

Et une partie de l'argent collecté, affirme le journaliste, finit dans les caisses publiques, contrairement aux administrations précédentes où la quasi-totalité de l'argent allait directement dans les poches des fonctionnaires corrompus.