Pourquoi le cannibalisme était considéré comme une bonne médecine à la Renaissance

Illustration médiévale d'une autopsie pratiquée au Moyen Âge. Du manuscrit "Les propriétés des choses" par Bartholomaeus Anglicus, fin du 15ème siècle.

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Légende image, Illustration médiévale d'une autopsie pratiquée au Moyen Âge. Du manuscrit "Les propriétés des choses" par Bartholomaeus Anglicus, fin du 15ème siècle.
    • Author, Richard Sugg *
    • Role, BBC HistoryExtra

L'idée que le sang pourrait guérir l'épilepsie a été soutenue par les plus hautes autorités médicales d'Europe.

Ce type de médecine utilisant des cadavres au début de la période moderne peut être divisée en deux catégories.

Un traitement populaire était la "momie", une viande séchée, souvent en poudre, provenant de cadavres égyptiens embaumés.

Mais certains médecins ont également utilisé des substances dérivées de cadavres plus récents. Ceux-ci comprenaient de la graisse et du sang frais, ainsi que de la viande musculaire, soigneusement traitée et séchée avant utilisation.

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Plusieurs autorités ont fait valoir que la meilleure source était "le cadavre d'un homme roux... entier, frais sans tache, âgé d'environ 24 ans" et qui avait subi une "mort violente".

D'autres préparations comprenaient le crâne humain.

La "momie" servait notamment à soigner les hémorragies ou les ecchymoses, et à la fois le sang et le crâne en poudre ou distillé, pour soigner l'épilepsie.

Cannibalisme

Détail de la page de De Arte Phisicali et de Cirurgia par John Arderne, manuscrit latin, XVe siècle.

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Légende image, Détail de la page de De Arte Phisicali et de Cirurgia par John Arderne, manuscrit latin, XVe siècle.

Pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires, la médecine utilisant des cadavres est remarquablement absente des histoires standard de la médecine. Cependant, de tels traitements étaient loin d'être du folklore superstitieux ou de la fraude calculée.

Dérivés en partie des traditions médicales classiques et arabes, ils ont été recommandés ou acceptés par de nombreuses personnalités instruites, dont le philosophe proto-scientifique Francis Bacon ; le poète et prédicateur John Donne ; le chirurgien de la reine Elizabeth, John Banister ; et le chimiste Robert Boyle.

En 1685, des gouttes faites à partir du crâne humain faisaient partie des traitements administrés au roi Charles II mourant.

De toute évidence, ce type de médecine était une forme de cannibalisme.

Depuis la fin du XVe siècle, les Européens ont presque universellement condamnéle "cannibalisme primitif" récemment découvert par l'Amérique, cependant, presque personne n'a explicitement qualifié cette pratique de cannibale.

Bien qu'il ait clairement inspiré des troubles, le cannibalisme était populaire et lucratif, à tel point que les commerçants non seulement pillaient les tombes égyptiennes, mais vendaient fréquemment des substituts frauduleux, allant de la viande de mendiants à celle de lépreux ou de chameaux.

Scène de cannibalisme au Brésil en 1644. Des Indiens dévorant leurs ennemis et prisonniers. Peinture de Jan van Kessel dit l'Ancien (1626-1679).

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Légende image, Scène de cannibalisme au Brésil en 1644. Des Indiens dévorant leurs ennemis et prisonniers. Peinture de Jan van Kessel dit l'Ancien (1626-1679).

L'utilisation des corps en médecine a survécu jusqu'à la fin du XVIIIe siècle et était encore courante en Allemagne il y a cent ans.

"Bon remède"

Comment de telles cures ont-elles pu prospérer si longtemps ?

Les autorités médicales, basées sur l'importance accordée par les médecins aux autorités classiques, l'utilisation du latin et un système strict de contrôle monopolistique de la pratique "légitime", représentaient un facteur important.

Quelque temps avant 1599, un voyageur enregistra ce qu'il avait vu dans une pyramide du Caire : ici, écrit-il, "les corps d'hommes anciens étaient exhumés quotidiennement, non pas pourris mais entiers", et c'étaient "ces cadavres... que les médecins et les apothicaires nous font avaler contre notre gré."

Cela indique que les médecins avaient le pouvoir de contraindre les patients à boire des extraits de momie.

L'Intérieur d'une maison de médecin, à partir de la reproduction d'une miniature de 'Epistre de Othea' par Christine de Pisan, manuscrit du 15ème siècle.

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Légende image, L'Intérieur d'une maison de médecin, à partir de la reproduction d'une miniature de 'Epistre de Othea' par Christine de Pisan, manuscrit du 15ème siècle.

En 1647, le prédicateur et auteur Thomas Fuller a qualifié la momie de "bon remède mais mauvaise nourriture". Sa déclaration implique que les processus médicaux pourraient en quelque sorte raffiner la chair humaine, l'élevant au-dessus de la sauvagerie brute du cannibalisme.

En fin de compte, cependant, ce processus de raffinement ne dépendait pas des pouvoirs de la "science", mais de la puissance religieuse ou spirituelle du corps humain.

Force de vie spirituelle

À la Renaissance, l'âme humaine était responsable des processus physiologiques fondamentaux.

En théorie, l'âme elle-même était immatérielle. Mais on croyait qu'elle se trouvait dans le corps et qu'elle y était attachée par de fins esprits vaporeux, formés d'un mélange de sang et d'air.

Ces 'esprits' de l'âme circulaient dynamiquement dans tout l'organisme et représentaient une sorte de moyen omniprésent pour expliquer les processus physiologiques.

Les esprits étaient considérés comme l'essence de la vitalité humaine, un médium privilégié qui reliait le monde divin et matériel.

Le sang du moineau était "médicinal", puisqu'on pensait que cet oiseau souffrait d'épilepsie.

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Légende image, Le sang du moineau était "médicinal", puisqu'on pensait que cet oiseau souffrait d'épilepsie.

Pour de nombreux penseurs de la Renaissance, la médecine utilisant les corps était une sorte d'alchimie qui offrait la possibilité de consommer physiquement une force vitale spirituelle.

C'est plus évident en buvant du sang frais : dans ce cas, le patient s'est rapproché de l'absorption de la substance active de la vie, telle qu'elle existe dans un corps vivant.

À la fin du XVIIe siècle, le ministre puritain Edward Taylor écrivait que "le sang humain, boisson chaude et fraîche, est bénéfique contre la maladie".

En 1747, les médecins anglais recommandaient encore de boire du sang humain "chaud et frais" contre l'épilepsie.

Pas si récent

C'était aussi la physiologie spirituelle qui soutenait la consommation de chair humaine.

Rappelons la recette de la momie, qui nécessitait un jeune homme, décédé d'une "mort violente".

'La leçon d'anatomie du Dr Nicolaes Tulp', 1632. Rembrandt van Rhijn (1606-1669).

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Légende image, 'La leçon d'anatomie du Dr Nicolaes Tulp', 1632. Rembrandt van Rhijn (1606-1669).

Le sujet était mort en bonne santé, sa vitalité n'étant pas diminuée par l'âge ou la maladie. Et pourtant sa jeunesse aurait été perdue s'il était mort d'une hémorragie, les esprits vitaux s'échappant avec le sang. Par conséquent, idéalement, il aurait dû être noyé, étranglé ou étouffé.

La théorie médicale soutenait aussi que la peur expulsait de force les esprits des organes vitaux (foie, cœur et cerveau) dans la chair, d'où les picotements dans les cheveux ou la peau et l'éclat des yeux. Par conséquent, ce type de viande était particulièrement puissante.

À première vue, les momies égyptiennes, proverbiales pour leur sécheresse, n'auraient pas dû abriter une telle vitalité. Et pourtant, leur chair intacte impliquait que ces cadavres avaient conservé leur esprit, scellé par le processus d'embaumement.

De même, même la mousse sur un crâne mort depuis longtemps pourrait contenir cette essence spirituelle.

Certains penseurs soutenaient que si un homme était étranglé, les esprits de la tête resteraient piégés dans le crâne pendant sept ans.

Othello

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Légende image, Le mouchoir d'Othello était teint du sang le plus précieux.

Vers 1604, on retrouve Othello appréciant son mouchoir car sa soie "a été teinte par des mains magiques avec un liquide fait/Des cœurs de jeunes filles momies".

Bien sûr, les jeunes filles ou vierges se sont vu accorder un degré remarquablement élevé de pureté spirituelle à cette époque.

De plus, bien que l'utilisation du cœur ne soit pas médicalement orthodoxe, elle peut fort bien provenir de l'idée que les esprits les plus fins et les plus purs étaient situés dans le ventricule gauche de cet organe.

L'âme de la médecine

Ce type de médecine signifiait probablement différentes choses pour différentes personnes.

Pour certains, son tabou éventuel a peut-être été tempéré par les effets de normalisation du commerce, de la marchandisation, de la médecine occidentale savante, de l'autorité textuelle et du traitement technique spécialisé.

Pour d'autres, elle semble avoir représenté un contact particulièrement sensuel avec l'essence la plus sacrée de l'être humain.

Ironiquement, il se pourrait bien que la momie ait été abandonnée par la médecine traditionnelle non seulement parce que les contemporains du Dr Johnson la considéraient comme barbare ou superstitieuse, mais parce que la médecine elle-même avait miné la densité spirituelle du corps humain.

En 1782, on retrouve le médecin William Black applaudissant l'abandon de certains remèdes "dégoûtants ou insignifiants" tels que les "momies égyptiennes" et les "crânes de morts".

* Richard Sugg enseigne à l'Université de Durham. Son livre "Murder after Death" explore le cannibalisme médicinal. Son article original est Médecins cannibales de l'époque moderne : pourquoi le cadavre momifié était considéré comme un médicament.

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