Jeux olympiques 2021 : comment l'absence du public pourrait affecter les performances des athlètes

Le gouvernement japonais annonce qu'il n'y aura aucun spectateur dans les tribunes des sites sportifs de Tokyo 2020.

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Légende image, Le gouvernement japonais annonce qu'il n'y aura aucun spectateur dans les tribunes des sites sportifs de Tokyo 2020
    • Author, Alejandro Millán Valencia
    • Role, BBC News Mundo

L'une des images les plus mémorables des Jeux olympiques de Tokyo sera peut-être celle des tribunes vides en raison de la pandémie de coronavirus.

Malgré l'importance des JO, le gouvernement japonais a déclaré l'état d'urgence général dans le pays en raison du Covid-19, le 9 juillet. Cette mesure grossit la crainte qu'il n'y ait pas de spectateurs sur les sites où se dérouleront les compétitions olympiques.

Le comité d'organisation avait précédemment indiqué que les spectateurs étrangers ne seraient pas autorisés à occuper les tribunes. Cette restriction a ensuite été étendue aux spectateurs locaux.

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Ce seront les premiers Jeux olympiques depuis plus de cent vingt ans sans que les tribunes du stade ne soient remplies.

Même si ce ne sera pas la première compétition sportive sans public - plusieurs disciplines ont déplacé leurs tournois dans des lieux fermés pendant la pandémie - c'est sans précédent pour un événement mondial de cette ampleur.

Alors comment cela peut-il affecter les performances des athlètes ?

"Tout dépend… Cela peut être un aspect positif pour les disciplines individuelles, où le public peut influencer la concentration des athlètes, mais un aspect négatif pour les sports d'équipe qui ont un lien fort avec les tribunes", a déclaré à BBC Mundo le docteur Laurie Heller, professeur de psychologie à l'université Carnegie Mellon (États-Unis).

Pour Heller, le son a toujours fait partie de l'expérience du sport de haut niveau, tant pour les compétiteurs que pour le public.

Tokio 2020

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Légende image, Tokio 2020

"Maintenant, il y a un élément en moins : le public, le bruit. Et cela influe également sur d'autres aspects, à bien des égards : sur les athlètes locaux, sur les étrangers, et même sur la performance des juges. Elle s'insinue partout", dit la psychologue, soulignant qu'"il y a une synchronisation entre le son et la performance".

Lorsque la pandémie a éclaté en mars 2020, la plupart des événements sportifs de masse ont été annulés.

Cependant, quelques mois plus tard, les grandes ligues professionnelles ont progressivement repris les compétitions, en partie pour honorer les contrats de télévision, mais avec l'évidence que les matchs devaient se jouer sans la présence du public.

Certains athlètes ont refusé de participer. C'est le cas de la star américaine de basket-ball Lebron James. "Pas de fans, pas de jeu", a-t-il dit.

Cependant, le virus faisait le tour du monde, et remplir un stade avec des milliers de spectateurs était tout simplement un risque à ne pas prendre.

Nous avons donc commencé à nous habituer à voir des stades totalement vides, sur les écrans de télévision.

"Il est facile de négliger l'importance de l'expérience auditive lors d'un événement sportif. Vous ne pensez pas au bruit de la foule jusqu'à ce que la foule soit partie", ajoute-t-elle.

Selon l'universitaire, pour certains athlètes - notamment ceux qui sont habitués aux grandes foules -, le bruit a une grande influence sur les performances musculaires.

"Il y a des athlètes qui ont la capacité de synchroniser le bruit provenant de la foule et leur performance. En d'autres termes, le bruit est une sorte de carburant pour leurs meilleures performances", analyse Laurie Heller.

C'est peut-être la raison pour laquelle de nombreux sports ont essayé de reproduire artificiellement le son de la foule. En fait, en NBA, des écrans ont été installés dans des arènes où les supporters assistent à des matchs depuis leur domicile.

Cependant, et c'est un point sur lequel les experts se sont mis d'accord, de l'autre côté se trouvent les sports moins populaires où le bruit de la foule n'est pas essentiel.

"La façon dont cela va l'affecter dépend beaucoup de l'individu. Et la vérité est que chaque athlète devrait déjà savoir comment ce facteur va l'influencer, parce qu'il aurait dû en tenir compte dans sa préparation", a déclaré à BBC Mundo Daniel Weigand, professeur de psychologie de la performance sportive à la Western States University (États-Unis).

Atletas corriendo por un estadio.

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Légende image, L'absence du public n'aura pas la même influence sur tous les athlètes.

Pour Weigand, dans de nombreux cas, la question des spectateurs est plus importante pour les fans ou les téléspectateurs du sport que pour les athlètes eux-mêmes.

"Il faut garder à l'esprit que de nombreux athlètes qui participent aux Jeux le font avec un public quasi inexistant, pendant une grande partie de leur cycle olympique, ce ne sera donc pas un grand changement pour certains d'entre eux", explique-t-il.

Durant ces dernières années, les nations hôtes savent qu'elles ont une excellente occasion de réaliser des performances historiques.

La Corée du Sud en est un exemple : avant que Séoul n'accueille les Jeux olympiques de 1988, ce pays asiatique n'avait remporté que sept médailles d'or (la plupart d'entre elles lors des Jeux précédents, à Los Angeles en 1984).

Chez eux, les athlètes sud-coréens ont remporté 12 médailles d'or. C'est presque deux fois plus que ce qu'ils avaient quatre ans plus tôt.

L'histoire se répète avec le Royaume-Uni. A Londres en 2012, les athlètes locaux ont remporté 26 médailles d'or, soit la deuxième meilleure participation de leur histoire (avec 56 médailles à Londres en 1908). L'Australie, la Grèce, la Chine et les États-Unis ont également fait mieux à domicile.

Peut-être le Japon espérait-il quelque chose de similaire : dépasser les 16 médailles d'or qu'il a remportées à Tokyo en 1964.

M. Weigand souligne qu'il a travaillé pendant plusieurs années avec une équipe de basket-ball du Royaume-Uni et qu'il existait une stratégie largement basée sur les dates des matchs à domicile.

"Le soutien de votre public peut vous enlever la pression et la mettre sur l'adversaire. C'est aussi simple que cela. Et cela, ainsi qu'une bonne préparation, peut vous permettre de remporter une médaille olympique que vous n'auriez peut-être pas pu obtenir dans un autre pays", explique M. Weigand.

Mais tout n'est peut-être pas perdu pour le Japon.

Dans un rapport publié récemment dans la revue PLoS ONE, des chercheurs ont analysé près de 1 000 matchs des six principales ligues de football européennes qui se sont déroulés l'année dernière sans spectateurs et les ont comparés aux saisons précédentes.

L'une des principales conclusions de l'étude, menée entre autres par des membres de l'Université allemande du sport, est que les équipes ont conservé l'avantage du terrain malgré l'absence de supporters dans les tribunes.

L'échantillon (avec des matchs en Angleterre, en Italie, au Portugal, en Turquie, en Allemagne et en Espagne) montre que les équipes à domicile ont remporté 43 % des matchs, contre 45 % durant les saisons précédentes.

"Les données actuelles prouvent que l'avantage du domicile diminue, mais de manière insignifiante", notent les auteurs de l'étude.

Cependant, le document ne fait référence qu'au football, un sport où la foule a toujours joué un rôle clé.

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Légende image, Les Japonais pourront-ils dépasser les 16 médailles d'or remportées à Tokyo en 1964 sans l'aide de leur public ?

L'influence des juges ?

Il est également clair qu'un juge peut aussi avoir une influence sur le résultat des victoires ou des défaites.

Le plongeur mexicain Carlos Girón en est le meilleur témoignage : lors des Jeux olympiques de Moscou en 1980, marqués par le boycott américain, Girón a réalisé un tour extraordinaire de plongeon sur la plate-forme de trois mètres.

Au moment décisif de l'obtention de la médaille d'or, disputée au Russe Aleksandr Portnov, ce dernier a fait un saut catastrophique, en faveur du Mexicain.

Cependant, l'un des juges - le Suédois G. Olander - a fait remarquer que le bruit de la foule avait "déconcentré" Portnov, et il a été autorisé à répéter le saut. Au final, c'est le Russe qui a remporté la médaille d'or.

S'il est vrai que de tels cas sont tout à fait exceptionnels, estiment les experts, le silence des tribunes apportera peut-être un peu de répit aux juges olympiques.

"Je pense que l'absence de foule sera bénéfique aux performances des arbitres, qui pourront se concentrer et prendre de meilleures décisions", déclare M. Weigand.

Des tribunes vides

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Légende image, Des tribunes vides

Selon Heller, les juges, bien que formés, peuvent aussi être victimes d'un bruit excessif, qui peut provoquer une augmentation du rythme cardiaque et donc altérer le jugement.

Et ce facteur de stress supplémentaire ne sera pas présent à Tokyo.

"Les sifflets, les cris qui sont souvent des insultes directes, cela a une pression directe sur les juges, surtout dans les sports populaires comme le football ou le basket-ball. Et encore plus si vous concourez pour une médaille", souligne Weigand.

Une autre conclusion majeure du rapport PLoS ONE est que, sans public, les arbitres signalent maintenant plus de fautes du côté des locaux qu'auparavant.

Il faudra attendre la fin des Jeux olympiques pour voir quel impact le silence et la "relative solitude" auront sur les performances des protagonistes et le travail des arbitres à Tokyo.