Le passé africain de l'Europe : Rencontre avec Cattelena, une femme noire indépendante vivant dans la campagne anglaise il y a quatre siècles

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- Author, Eva Ontiveros
- Role, BBC World Service
Cattelena d'Almondsbury était une jeune femme exceptionnelle. Elle était célibataire et gagnait sa vie dans l'Angleterre rurale des années 1600, en vendant le lait et le beurre de sa vache. Son indépendance en tant que femme était une chose rare à cette époque.
Cattelena était également africaine, ce qui était moins habituel.Beaucoup d'Africains comme elle avaient fait de l'Angleterre leur patrie à l'époque médiévale. Jetez un coup d'œil aux comptes Twitter tels que @medievalpoc (Les gens de couleur dans l'histoire de l'art européen), et vous vous découvrirez les personnages africaines des plus belles peintures historiques européennes.Ils existent toujours sur la toile, mais ils ont disparu de la mémoire de l'Europe.
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Cela peut provenir de la manière dont l'histoire est enregistrée, du type de documents qui ont survécu au temps et des histoires que nous choisissons de raconter et de promouvoir."Les versions populaires de l'histoire ont trop souvent occulté la contribution des non-Européens aux arts et sciences occidentaux", explique Mike Phillips, conservateur d'une galerie en ligne sur les Noirs européens à la British Library.Un coup d'œil rapide aux cours d'histoire, à l'art, au cinéma et même à la littérature pourrait donner l'impression qu'aucun Noir ou personne de couleur n'a jamais vécu en Europe avant l'époque moderne. A regarder :
"Bien souvent, nous ne savons que les Noirs étaient là que si quelqu'un l'a écrit", explique l'historienne Miranda Kaufmann à la BBC.Elle est tombée par hasard sur Cattelena en fouillant dans les actes de naissance, de mariage et de décès alors qu'elle faisait des recherches pour son livre Black Tudors : The Untold Story (Les Tudors noirs : l'histoire non racontée).La période Tudor, nommée d'après la dynastie de la Maison des Tudor, s'est déroulée entre 1485 et 1603 en Angleterre.

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Le Dr Kaufmann s'est vite rendu compte que "tant de Tudors noirs pourraient ne jamais être connus", car seuls les greffiers les plus diligents avaient noté des détails tels que le lieu d'origine ou la couleur de la peau. Nous savons que Cattelena a passé la plus grande partie de sa vie "non loin de Bristol, jusqu'à sa mort en 1625", dit Kaufmann.Il reste un inventaire des biens que possédait Cattelena : de la literie, des casseroles, un chandelier en étain, une bouteille en fer blanc, une douzaine de cuillères, des vêtements et un coffre. Mais "son bien le plus précieux était peut-être une vache, qui non seulement lui fournissait du lait et du beurre, mais lui permettait de tirer profit de la vente de ces produits à ses voisins".
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Cattelena n'était pas la seule

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Le nom à consonance hispanique de Cattelena "suggère que, comme beaucoup d'autres, elle est arrivée en Angleterre via le monde hispanophone ou lusophone", explique le Dr Kaufmann.
À la fin des années 1400 et au début des années 1500, les cours de Castille et du Portugal étaient les deux superpuissances de l'époque.
Ayant déjà entamé leur expansion coloniale en Afrique et en Amérique - et avec elle, la traite des esclaves - la plupart des Noirs et des personnes de couleur qui sont arrivés en Europe à cette époque sont passés par la péninsule ibérique.

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Mais les Noirs qui vivaient dans l'Angleterre des Tudor étaient pour la plupart libres.
Les biens de Cattelena, "de ses ustensiles de cuisine à sa nappe", dit le Dr Kaufmann, "chacun nous raconte quelque chose de sa vie. Mais le fait qu'elle les ait eus en sa possession nous en dit encore plus : Les Africains en Angleterre n'étaient pas possédés par d'autres personnes, mais eux-mêmes possédaient des biens".
"Ce n'était pas dû à un sentiment moral supérieur", s'empresse d'ajouter le Dr Kaufmann, "mais simplement au fait que [l'Angleterre] n'avait pas encore de colonies propres pour fournir des marchés aux Africains asservis".
Cela viendrait par la suite.
A écouter :
En parcourant les registres paroissiaux, le Dr Kaufmann a trouvé des documents concernant d'autres "baptêmes et enterrements d'Africains, ou d'enfants d'Africains dans des villages de toute l'Angleterre", le premier d'entre eux étant l'enterrement d'un homme noir appelé Thomas Bull en 1545.
Musiciens, commerçants et plongeurs

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À l'époque médiévale, les pages noirs étaient aussi populaires à la cour de Louis XIV de France que dans les milieux aristocratiques en Autriche, en Italie, en Allemagne, en Espagne, au Portugal et en Angleterre.
Il y avait John Blanke, un trompettiste noir à la cour du roi Henri VIII et de sa première femme Catherine d'Aragon - et le seul courtisan noir qui était représenté dans un parchemin alors qu'il jouait dans un festival.
Lorsque Blanke s'est marié, "le roi a montré son estime pour son "trompettiste noir" en lui offrant un généreux cadeau de mariage : une robe en tissu violet, un bonnet et un chapeau", dit le Dr Kaufmann.
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De l'autre côté de la mer, aux Pays-Bas, la ville d'Anvers est devenue un centre réputé de fabrication de vêtements et "abrite une importante population africaine", ajoute le Dr Kaufmann.
Mais lorsque la guerre a éclaté entre les rebelles néerlandais et les forces espagnoles qui occupaient leur pays à la fin des années 1500, quelque 50 000 réfugiés ont fui vers l'Angleterre.
Un tisseur de soie, un homme noir, connu sous le nom de Reasonable Blackman, était parmi eux.

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Il s'installe à Londres, où vit également une couturière africaine du nom de Mary Fillis, une femme d'origine marocaine qui est "l'une des 60 Africains au moins baptisés en Angleterre Tudor" selon le clerc de sa paroisse.
Et il y avait aussi des nageurs et des plongeurs professionnels, dont Jacques Francis.
Né en Mauritanie ou en Guinée (selon le récit), le Dr Kaufmann dit que Francis a été chargé, dans toute l'Europe, de récupérer des trésors et des armes sur des navires de guerre coulés.
Il a également été le premier Africain à témoigner devant un tribunal anglais.
Dissimulés à la vue de tous

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Même des personnalités bien connues qui sont désormais considérées comme une partie essentielle de l'héritage culturel de l'Europe ont vu leur héritage africain écarté ou ignoré.
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Prenez par exemple Alexandre Pouchkine (1799-1837), l'un des plus grands écrivains russes, considéré par beaucoup comme le père de la littérature russe moderne.
On a beaucoup parlé de son ascendance aristocratique, mais peu de gens connaissent ses origines africaines.
Son arrière-grand-père est né dans l'actuel Tchad ou en Érythrée et a été emmené en Russie, enfant, par le tsar Pierre le Grand, qui l'a acheté au sultan turc lors d'une de ses visites à ce qui était alors Constantinople.

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Ou encore Alexandre Dumas (1802 -1870), célèbre romancier français qui a écrit des succès de la littérature comme Le comte de Montecristo et Les trois mousquetaires.
Ses célèbres aventures et leurs rebondissements auraient-ils pu être inspirés par ses origines familiales ?
Après tout, son père, né en Haïti d'un marquis français et d'une esclave noire (Louise-Céssette Dumas, dont on ne sait pas grand-chose d'autre) a surmonté l'adversité et les querelles familiales pour devenir le premier général métis de l'armée française.
Diversité dans le monde antique

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Ces histoires pourraient surprendre l'Européen d'aujourd'hui, mais le monde ancien connaissait bien les Européens africains, ou "Afropéens".
Le Dr Olivette Otele, qui est devenue la première femme noire professeur d'histoire en Grande-Bretagne en 2018, souligne que dès le IIIe siècle, une légendaire légion romaine était dirigée par un Africain d'Égypte, Saint-Maurice.
L'empire romain ne s'est pas contenté de fouler les deux rives de la Méditerranée, il s'est également étendu de l'Anatolie (l'actuelle Turquie) aux confins méridionaux de l'Écosse.
Au fur et à mesure que l'empire s'étendait en conquérant de nouveaux territoires, il englobait des hommes et des femmes et les déplaçait en tant que colons, soldats, bâtisseurs ou dirigeants.
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Les récents tests ADN effectués sur des restes dans des tombes ont brisé le mythe du passé de l'Europe en tant que continent blanc, selon l'historienne et classiciste Natalie Haynes.
"Rien qu'en Grande-Bretagne romaine, jusqu'à un cinquième de ses habitants étaient des migrants venus de loin, non pas d'Europe, mais d'Afrique et du Moyen-Orient".
L'empereur Lucius Septimius Bassianus (188-217), communément appelé Caracalla, est décrit dans certains récits comme un homme noir. Son père, l'empereur Septime Sévère, est né dans l'actuelle Libye, en Afrique du Nord, tandis que sa mère, Julia Domna, venait de l'actuelle Syrie.

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Et plus tôt encore, il y a les personnages noirs dans la Grèce antique et ses poèmes épiques.
"Qui a entendu l'histoire du grand héros noir qui a combattu pour Troie", demande Natalie Haynes.
Les quelques fragments de l'Aethiopis, une épopée grecque, qui nous sont parvenus "nous parlent de Penthesilea, la grande guerrière amazonienne, et de Memnon, le grand héros éthiopien", dit-elle.
Mais le désir de revisiter le passé de l'Europe et de rechercher ses Africains oubliés se fait de plus en plus sentir.
Le Dr Mike Phillips, né en Guyane et conservateur des Européens noirs, affirme qu'il y a un regain d'intérêt "pour explorer et comprendre la contribution cachée ou ignorée des personnes d'origine africaine à la culture et à la société européennes".
La société moderne évolue, tout comme sa façon d'explorer l'histoire.
"Le monde ancien ne ressemblait pas à ce que nous pensions", explique Natalie Haynes.
"Plus il y a de savants non blancs, plus on envisage d'autres compositions du monde ancien", ajoute-t-elle.
C'est ainsi que quelque 400 ans après sa mort, Cattelena d'Almondsbury, une femme africaine, est revenue jauger l'Angleterre moderne, non pas comme une étrangère, mais comme l'un de ses ancêtres.















