Sur les traces des Nanas Benz au Togo

Crédit photo, Archives nationales du Togo
- Author, Isidore Kouwonou
- Role, BBC Afrique
- Reporting from, Dakar
Qui connaît le Togo et son grand marché de la capitale, doit avoir une fois entendu parler de l'histoire du pagne. Ce tissu devenu incontournable dans la mode africaine dont les Neerlandais faisaient le commerce dans les villes des pays de la côte ouest-africaine pendant la période coloniale.
Ces tissus, 100 % coton, diversement colorés avec des motifs très élégants, communément appelés « wax Hollandais », ont été rapidement domptés par des femmes togolaises, les Nana Benz comme on les appelait dans le temps. Elles étaient célèbres dans le commerce de ces pagnes et avaient de renommées internationales.
« Mari capable », « l'œil de ma rivale », « l'union fait la force » ou encore « fleur de mariage » sont quelques-uns des motifs d'inspiration africaine, très prisés sur le marché du pagne. « Nous avons jusqu'aujourd'hui ces motifs avec lesquels les femmes se font des clins d'œil, surtout celles qui côtoient leurs coépouses », indique une petite-fille de Nana Benz interrogé par BBC Afrique.
Ces femmes, généralement riches et nanties, se sont délectées un âge d'or au Togo, avant de connaître une sorte de déclin. Ceci est principalement dû à la prolifération des pagnes wax nigerian et chinois sur le marché de l'Afrique de l'Ouest. Elles ont laissé progressivement place à une autre génération qui, il faut le dire, tente tant bien que mal de perpétuer l'héritage.
« Aujourd'hui nous sommes quand même fières d'être les descendantes de ces grandes dames », confie à BBC Afrique Raymonde Kayi Lawson, députée à l'Assemblée nationale togolaise, petite-fille de l'une des célèbres Nana Benz du nom de Manavi Ahiankpor Sewoa dite MANATEX.
Matty Wilson appartient à la nouvelle génération des Nanas Benz au Togo. Dans le plus grand marché de la capitale togolaise, le grand marché d'Adawlato, même si la situation n'est pas comme au temps de sa grand-mère à l'époque, elle essaie toutefois de prendre ses marques dans le commerce des pagnes. Un héritage que lui avait laissé sa mère, une célébrité parmi les Nanas Benz dans les années 1980 jusqu'en 2000.
Malgré le ralentissement des activités à cause des incendies du grand marché de Lomé, la maman de Matty Wilson, aujourd'hui décédée, faisait aussi partie des rares femmes d'affaires togolaises, spécialisées dans le commerce des pagnes, à tenir ferme dans cette activité.
Aujourd'hui, sa fille qui était récemment en exposition des motifs des pagnes à Paris (France), hérite de cette notoriété et veut marcher à la suite de cette ancienne génération.
« Le commerce des pagnes est un héritage familial », se plait-elle à dire à qui veut l'entendre. Elle fait partie de ceux qui continuent de répandre la renommée de ces vaillantes dames en Afrique et dans le monde.
Qui étaient ces Nana Benz ?

Crédit photo, Fille de la présidente des Nana Benz
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En mina, une langue locale au Sud du Togo, « Nana ou Ena » signifie affectueusement mère ou grand-mère. Ces femmes portent ce nom en raison de leur influence dans l'économie togolaise dans le temps et l'indépendance qu'elles dégagent dans toute l'Afrique.
A « Nana », on ajoute « Benz » pour l'amour qu'elles avaient pour le véhicule Mercedes Benz. Elles étaient les premières à conduire au Togo et en Afrique de l'Ouest la Mercedes Benz, ce véhicule réservé dans le temps à une rare catégorie de personnes seulement. Ce qui fait qu'elles étaient devenues des légendes au Togo.
Pendant des décennies, les Nanas Benz ont lancé et commercialisé le pagne, le wax. Elles étaient les premières à démarrer ce commerce dans les années 1960 au Togo et leurs activités se déroulaient dans toute l'Afrique de l'Ouest et centrale.
Au départ, c'était à Accra (Ghana) qu'elles allaient s'approvisionner en wax auprès de Vlisco African Company (VAC). Mais avec l'arrivée du président Kwame N'Krumah au Ghana au lendemain de l'indépendance, ce dernier avait instauré des droits de douane excessifs sur les wax hollandais, et fait construire une usine textile dans le pays pour substituer aux tissus venant d'Europe. Ce projet a été soldé par un échec à cause de la corruption, avec pour conséquence la disparition du wax sur le marché de l'Afrique de l'Ouest.
C'est en ce moment que ces valeureuses femmes togolaises, venant des villages du pays, analphabètes mais très entreprenantes, ont comblé le vide en prenant le relais.

Crédit photo, Association de commerçants de pagne de Lomé
« Les Nanas Benz sont des femmes commerçantes pour la plupart illettrées qui ont prospéré au Togo vers le milieu des années 60 jusqu'aux années 2000 et dont la dernière a tiré sa révérence en 2023 », indique Raymonde Kayi Lawson dont la mère était la première à avoir acquis la Mercedes Benz, signe de luxe et de prospérité, au Togo.
Et de se rappeler sa grand-mère, cette femme forte : « Ce qu'elle nous a toujours raconté, c'est qu'être acceptée dans le milieu des revendeuses de pagnes a été très difficile, surtout qu'elle venait de Tsévié (Ndlr, une ville situé à 35 Km au nord de Lomé la capitale) où son mari travaillait à UAC, société qui distribuait les pagnes. C'était une femme illettrée, avec une très forte personnalité et qui ne se laissait pas faire. Elle adorait que nous, ses petits-enfants, venions avec elle au marché dans sa Benz jaune ».
On les appelle Nana Benz pour exprimer le respect qu'elles dégagent et leur position sociale dans le pays. Leur spécialité, c'est le wax Hollandais. Elles ont fait de Vlisco la marque la plus vendue en Afrique de l'Ouest dans les années 1970 et 1980.
« Ce sont de parfaites inconnues qui se sont intéressées au commerce de pagnes, notamment le pagne hollandais qui a fait leur fortune. C'étaient des modèles de femmes fortes, robustes à l'image des berlines qu'elles ont pu acquérir grâce à leur richesse et qui sont à l'origine de leur nom », souligne la députée togolaise.
Mme Lawson indique que leur fief était l'immeuble du Grand marché de Lomé où elles avaient un étage qui leur était réservé. Ensuite au début des années 80, elles ont ouvert des boutiques tout autour du grand marché.
« Elles ont aussi lors des grands sommets au Togo, eu à mettre au service de l'Etat leurs grosses berlines pour acheminer les chefs d'état étrangers ».
Les Nanas Benz, piliers de l'économie togolaise à l'époque

Crédit photo, Archives nationales du Togo
Selon les archives nationales du Togo, les Nana Benz étaient devenues la pierre angulaire de l'économie togolaise. Ce sont elles qui se trouvaient au centre de la distribution des tissus wax venus des Pays-Bas, d'Angleterre, de Belgique et de France. Elles ont fait de Lomé le centre du textile en Afrique de l'Ouest.
40 % des affaires commerciales du Togo qui relevaient du secteur informel, étaient dans les mains de ces Nana Benz entre 1976 et 1984, soutenant ainsi le pays dans une période où il a connu d'importants déficits budgétaires.
Ce que confirme aujourd'hui la petite-fille de l'une d'entre elles. « Le commerce de pagne était un des grands poumons de l'économie togolaise et drainait des femmes de l'Afrique toute entière, Lomé était la plaque tournante du pagne ».
En 1973, le commerce de ces femmes ont contribué à hauteur de 13,4 % au PIB du pays. En 1979, cette contribution était de 39,6% du PIB, selon les archives nationales du Togo que nous avons consultées.
Mais, la dévaluation du Franc CFA et la crise sociopolitique qui a commencé en 1990, suivie par les sanctions économiques ont eu raison de cette prospérité qui était la marque de ces célèbres femmes. Le tissu wax a perdu donc son monopole sur le marché, surtout que les Nigerians et les Chinois ont, plus tard, injecté dans le marché leurs tissus épais imprimés à la cire.
L'une des plus puissantes Nana Benz, Mme Dédé Rose Creppy et ses camarades avaient commencé par assister, impuissantes, au déclin de leur empire, véritable poumon de l'économie du Togo. Cette puissance des Nana Benz a disparu, mais leur descendance tente de sauver ce qui reste de l'héritage.
« Celles qui ont survécu à la crise ont des boutiques dans la ville, surtout que l'immeuble du grand marché de Lomé a été incendié il y a 12 ans et pas encore reconstruit. Et cet incendie a été un coup fatal non seulement pour les femmes commerçantes, mais aussi pour toute l'économie de notre pays », regrette la députée.
Aujourd'hui, on parle de moins en moins de ces femmes qui, grâce à leurs activités commerciales, avaient contribué énormément à l'économie togolaise. Elles avaient participé à redorer l'image du pays et s'étaient imposées comme des personnalités incontournables dans le développement et l'épanouissement de la gente féminine et, par ricochet, du Togo.
Cependant, une nouvelle génération émerge et veut perpétuer cet héritage, cette histoire emblématique qu'on continue de raconter aux plus jeunes.
La nouvelle génération pour sauver l'héritage ?

Crédit photo, Mme Raymonde Kayi Lawson
La dernière des Nana Benz des années 1970 et 1980, Mme Dédé Rose Creppy, est décédée au Togo en 2023. Raymonde Kayi Lawson déclare que ces femmes qui ont marqué l'histoire du pays, ont perdu leur prestige, surtout avec la concurrence des pays de l'Asie.
Sa mère, Mme Sewoa Lawson Adjoa Marguerite, fille unique de MANATEX, qui a marqué la génération qui a suivi, s'est battue pour l'héritage. « Aujourd'hui, elle a 82 ans et ma sœur a pris sa suite ».
Toutefois, Mme Lawson craint que la nouvelle génération puisse s'appeler Nana Benz, parce qu'elle ne porte plus cette aura. Le commerce de pagne n'étant plus ce poumon de l'économie togolaise qu'il était. La nouvelle génération est crevée de dettes et n'arrive qu'à survivre difficilement.
« Très peu ont pu conserver l'héritage des premières Nanas Benz, alors que c'est une très grande richesse pour le Togo et on doit pouvoir perpétuer certains héritages ».
Et donc pour y arriver, il leur faut « beaucoup de courage d'abnégation ». La nouvelle génération ne peut survivre sans le concours de l'Etat et des mesures conservatoires, protectionnistes, douanières et accompagnatrices.
« Il faudrait aussi que ces jeunes négocient avec la société mère Vlisco, avoir des accords d'exclusivité et pourquoi pas un partenariat gagnant-gagnant avec l'Etat togolais, en imposant l'utilisation du coton togolais pour la production. Pourquoi Vlisco n'ouvrirait pas une usine de production de pagnes au Togo avec utilisation du coton togolais ? Ainsi, on donnera un nouveau souffle aux nouvelles générations de Nanas Benz. Et comme je le dis, c'est un héritage qu'il faut préserver », conseille cette descendante des Nanas Benz.
Cependant, Matty Wilson garde confiance quant à la perpétuation de cet héritage à travers les efforts de la nouvelle génération qui donne un sens plus moderne à ce commerce. Promotion sur les réseaux sociaux, expositions dans les galeries au Togo, en Afrique et ailleurs sont, entre autres, des actions sur lesquelles elle compte pour rendre immortelles les Nana Benz.
« Avec la création de nouveaux motifs qui cadre avec l'actualité et notre monde d'aujourd'hui et nos boutiques installées un peu partout à Lomé, nous essayons de faire de notre mieux, même si nous ne sommes pas célèbres comme nos mamans dans le temps ».
En collaboration avec des stylistes et autres couturiers de renom, ces vendeuses de pagne créent des modèles de coutures, hommes et dames, pour inciter la jeunesse et même les personnes âgées à adopter le pagne wax. Des modèles qui dégagent l'élégance et le style propre à l'Afrique et son peuple.















